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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 562-563 juin-juillet 2010

NOTES DE LECTURE

Stratégie socialiste d’Ernest Mandel

Cf. aussi : [Marxisme]

Michael Löwy

Manuel KELLNER, Gegen Kapitalismus und Bürokratie – zur sozialistischen Strategie bei Ernest Mandel, ISP Verlag, Cologne 2009, 464 pages.

Il existe un volume d’essais en hommage à Ernest Mandel, organisé par Gilbert Achcar (Le marxisme d’Ernest Mandel, Paris, PUF, 1999) et une biographie par Jan Willem Stutje (Ernest Mandel, A Rebel’s Dream Deferred, Londres, Verso, 2009 — l’original est en langue néerlandaise, lire la critique ici). Mais le livre ici recensé est la première tentative substantielle de présenter, de forme systématique, la pensée du principal dirigeant de la IVe Internationale dans la deuxième moitié du XXe siècle. Il s’agit d’une thèse de doctorat présentée à l’Université de Marburg ; son auteur est militant de l’ISL (Gauche socialiste internationaliste), un des deux groupes de l’Internationale en Allemagne, ainsi que du parti Die Linke et du syndicat IG Metall.

Cet ouvrage remarquable étudie donc, avec rigueur et précision, les idées de celui qui fut un des intellectuels marxistes les plus influents de son époque. Kellner se définit lui-même comme un disciple de Mandel, qui n’a pu que progressivement, pas à pas, prendre la distance nécessaire envers son sujet. Cela se traduit dans la structure du livre, qui d’abord présente, synthétise et explique les positions d’Ernest Mandel, pour ne les discuter critiquement que dans le dernier chapitre. C’est dommage, parce qu’il aurait été bien préférable que la distance critique soit présente tout au long du texte…

Le premier chapitre passe brièvement en revue les principaux moments de la biographie d’Ernest Mandel — sa participation à la résistance en Belgique, son internement dans des camps nazis, son rôle à la tête de la gauche socialiste en Belgique, et sa contribution aux élaborations de la IVe Internationale — sous l’angle du rapport entre « théorie et pratique ».

Par la suite, Kellner présente les principales contributions d’ Ernest Mandel à une critique du capitalisme contemporain : la méthode historique/génétique d’analyse, la théorie des crises, le capitalisme tardif, les ondes longues de l’économie. Il met en évidence l’essentiel : les analyses de Mandel n’étaient pas des exercices académiques, mais directement liées à son combat de penseur et militant anticapitaliste !

Sous le titre « Socialisme — la dimension utopique chez Ernest Mandel », il est question de sa conception du but final de la lutte prolétarienne. Il est vrai que Mandel utilisait plutôt le concept d’“utopie” dans un sens péjoratif, mais Kellner a raison de lui donner une portée plus positive. Dans sa définition du socialisme, Mandel est resté, pour l’essentiel, tributaire du modèle d’Octobre 1917 ; une République des conseils ouvriers. Mais par le document « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat » — approuvé par la IVe Internationale lors de son Congrès de 1984, il prend une certains distance envers l’expérience bolchévique, en s’inspirant des conceptions démocratiques révolutionnaires de Rosa Luxemburg. Cela vaut aussi pour le chapitre suivant, « Critique de la bureaucratie », qui analyse le combat d’Ernest Mandel contre le stalinisme — mais aussi sa critique des « années sombres » de Lénine et Trotsky, plombées par la tentation « substitutive ». Une tentation qui concerne aussi la social-démocratie et l’austro-marxisme d’Otto Bauer.

Le chapitre « Stratégie socialiste » est le plus important, non seulement en nombre de pages, mais parce qu’il s’occupe du thème central du livre. Kellner passe en revue les conceptions de Mandel sur la grève de masse, les revendications transitoires, la double nature des syndicats, la conscience de classe et le parti révolutionnaire, le front unique, et, bien entendu, la révolution permanente et l’internationalisme. Le fil conducteur de sa stratégie, qui se décline sur ces différents terrains, est celui de l’auto-organisation « par en bas » des classes dominées.

« Émancipation et catastrophes sociales » discute des travaux d’Ernest Mandel sur la théorie du fascisme de Trotsky, et de ses écrits sur l’Holocauste. Si les premiers font sans doute partie des apports les plus riches et intéressants de Mandel, les deuxièmes sont bien plus problématiques. Comme le reconnait Kellner, en se référant à l’essai de Norman Geras sur cette question — publié en 1999 dans le recueil organisé par Gilbert Achcar — Ernest Mandel avait beaucoup de difficulté à rendre compte du caractère « singulier » du judéocide, et n’échappait pas toujours à la tendance à une certaine « relativisation » du crime, perçu comme une parmi les multiples atrocités commises par l’impérialisme et le colonialisme.

Le dernier chapitre, « Évaluation et perspectives », est un des plus intéressants du livre, dans la mesure où Kellner prend de la distance envers l’œuvre de son maître et esquisse un certain nombre de critiques. Elles concernent notamment le concept, bien problématique, d’État ouvrier bureaucratisé — que Mandel a même cru pouvoir appliquer au Cambodge de Pol Pot ! — ainsi que l’optimisme invétéré de ses prévisions, que ce soit à propos du potentiel révolutionnaire de l’Europe occidentale (depuis 1946 !), ou de l’improbabilité d’une restauration capitaliste en Europe de l’Est après le tournant de 1989. L’auteur mentionne ici, sans la partager entièrement, la distinction que j’avais proposée, dans ma propre contribution au recueil de 1989, entre l’optimisme anthropologique — légitime — d’Ernest Mandel et son optimisme non fondé sur le terrain des prévisions historiques.

Reste que le fil rouge des écrits d’Ernest Mandel et de sa conception de la stratégie révolutionnaire était, d’un bout à l’autre de son œuvre, l’auto-détermination et l’auto-activité de la classe ouvrière, comme pierre de touche du processus d’émancipation humaine universelle.

Dans son dernier texte, une polémique avec la secte nord-américaine « spartakiste » — déjà malade du cœur, il s’était déplacé à New York pour ce débat, contre l’avis de ses amis (y compris l’auteur de cette note de lecture) — Ernest Mandel reconnaît deux importantes lacunes dans le corpus théorique du marxisme révolutionnaire : la question écologique et celle de l’oppression des femmes. Ces tâches restent encore largement devant nous, constate sobrement Manuel Kellner. ■

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