Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

POLOGNE

Daniel Podrzycki. Mort sur la route vers un parti ouvrier

Cf. aussi : [Pologne] [Zbigniew Marcin Kowalewski]

Zbigniew Marcin Kowalewski

Zbigniew Marcin Kowalewski, rédacteur de l’hebdomadaire syndical Nowy Tygodnik Popularny et de la revue théorique Rewolucja, a été délégué au Premier Congrès du syndicat « Solidarnosc » en 1981 et a pris part à l’élaboration de son programme. Exilé en France au cours des années 1980, il a animé la campagne de solidarité avec Solidarnosc et la rédaction d’Inprekor (une revue de la IVe Internationale diffusée clandestinement en Pologne de 1980 à 1990). Cet article est paru dans la revue Rewolucja n° 4 de décembre 2005.

« Les ouvriers ont perdu leur leader » écrivait Magdalena Ostrowska dans le quotidien Trybuna après la mort de Daniel Podrzycki, président du Syndicat libre « Sierpien 80 » (1) et candidat à la présidence de la République sous la bannière du Parti polonais du travail (PPP), lancé par ce syndicat. Ce n’est pas une exagération. Le mouvement ouvrier a perdu un militant qui aurait pu devenir le dirigeant de la classe ouvrière polonaise. Les grands médias l’ont oublié dès le lendemain, bien que les raisons de l’accident qui a eu lieu le 24 septembre 2005 sur l’autoroute entre Katowice et Dabrowa Gornicza soulèvent de nombreuses questions.

« Dès le premier coup d’oeil cet accident semblait bizarre. Selon le communiqué officiel de la police, la voiture de Daniel a tourné sur l’autre voie en traversant les barrières de séparation. Ce n’est pas courant. L’accident n’a pas été provoqué par la collision avec d’autres. La route est droite à cet endroit. Daniel était un conducteur expérimenté. Sa BMW, bien qu’ancienne, était en bon état technique et régulièrement entretenue. Ce qui est le plus choquant, et peut-être le plus important, c’est l’événement qui avait eu lieu un mois plus tôt. La voiture avait perdu une roue. Heureusement cela s’était produit en montée et à basse vitesse (40 km/h) et il n’y a pas eu de casse. Il s’est alors avéré que les roues de la voiture de Daniel avaient été dévissées. Cette histoire était connue de ses collaborateurs, c’est pourquoi nous surveillions les questions de sécurité. La surcharge de travail et la continuelle course contre la montre, qui étaient le quotidien du président du Parti polonais du travail (PPP) ces derniers temps, peuvent cependant faire que quelque chose ne fut pas remarqué », écrit Marcin Adam, militant du Parti communiste de Pologne, qui faisait partie intégrante du Comité électoral du PPP.

Boguslaw Zietek, nouveau président du Syndicat libre « Sierpien 80 » et du PPP, ne croit pas à une mort accidentelle de Podrzycki. « Selon nos renseignements, il apparaît que Daniel n’a pu provoquer l’accident lui-même, le temps étant au beau fixe ce jour-là, il n’y avait pas de problèmes sur la route, sa voiture était révisée. Tout semble indiquer que quelqu’un lui a coupé la route. La police sera-t-elle capable de trouver le responsable de l’accident ? Il ne serait pas bon de conclure que l’accident fut provoqué par un chien qui traversait la route », a-t-il dit au journal Fakty i Mity. Ceux qui connaissent l’endroit de l’accident savent qu’il ne pouvait y avoir de chien. « Nous sommes persuadés que quelqu’un a provoqué la mort de notre camarade et indépendamment des organes d’investigation, nous allons tenter nous-mêmes d’expliciter les coulisses de l’accident. »

Si un candidat qui fait les « unes » des journaux était mort dans de telles circonstances, elles auraient été analysées et radiographiées attentivement. Mais en tant qu’ouvrier et socialiste, Podrzycki était un intrus parmi les candidats pour la plus haute fonction étatique. Alors on a tout juste noté que l’intrus était sorti du jeu. « Les conditions de cette tragédie n’ont pas été et ne seront sans doute jamais éclaircies », écrivait Jan Czarski dans le mensuel Nowy Robotnik (2). « Car c’est un homme gênant pour le pouvoir et les élites, un dirigeant ouvrier authentique, qui a disparu. »

Préserver l’indépendance syndicale

Tout a commencé après l’instauration de l’état de guerre le 13 décembre 1981 (3). Podrzycki, alors lycéen, par instinct de solidarité avec les travailleurs regroupés au sein du syndicat « Solidarnosc » avait tenté sans succès de rejoindre l’aciérie Huta Katowice (4), occupée par les travailleurs et encerclée par l’armée et la police. Czarski décrit ainsi son itinéraire : « A cause de son activité politique il a été exclu du lycée, pendant longtemps il n’a pu trouver ni une école, ni du travail. Il faisait tout pour survivre il creusait des tranchées, travaillait comme aide-maçon, et en même temps il était actif dans la clandestinité. Il s’était engagé dans l’aumônerie des travailleurs de la région. A la fin des années 1980 il a établi un contact avec Marian Jurczyk (5) et en son nom il a construit en Haute-Silésie les structures de Solidarnosc 80, concurrentielles avec « Solidarnosc ». Il fut un des rares militants de ‘Solidarnosc’ qui s’opposa alors à la ligne de Walesa. Ce dernier disait alors vouloir reconstruire le syndicat, mais un syndicat qui ne serait pas fort, car un syndicat fort gênerait les réformes. Dire en 1989 que Lech Walesa avait trahi la classe ouvrière, c’était blasphémer. Daniel a subi des attaques, y compris des insinuations qu’il aurait travaillé pour la police politique raconte Boguslaw Zietek, le plus proche collaborateur et ami de Podrzycki. La collaboration avec Jurczyk dura plusieurs années. Durant cette période Solidarnosc 80 est devenue une des forces syndicales les plus actives en Haute-Silésie. Le syndicat fut l’organisateur des premières grèves sérieuses dans les mines, qui devaient être liquidées selon les plans du moment. Lors d’une réunion de la Commission nationale de ‘Solidarnosc 80’, qui s’est tenue dans la mine ‘Wujek’, nous avions décidé d’organiser une grève nationale. Beaucoup de gens qui n’appartenaient pas à ‘Solidarnosc 80’ mais voulaient aussi protester contre la politique du gouvernement, entre autres les cheminots, se sont joints au mouvement. Mais il s’est avéré que Szczecin (6) n’a rien fait. Ce fut une grève de la seule Haute-Silésie, dit Zietek. Il est devenu clair que les routes de Jurczyk et de Podrzycki se séparent. Deux questions ont poussé à la séparation. D’abord Jurczyk a eu peur des Silésiens et faisait tout pour affaiblir la position de Daniel. Ensuite nous avions un désaccord en ce qui concerne l’attitude envers le gouvernement Olszewski (7). Nous disions que son gouvernement ne faisait rien de bon car il avait en particulier soutenu la privatisation de l’usine automobile FSM (8). Par contre Jurczyk était désarmé devant Olszewski. »

Lutte contre la privatisation

Lors du congrès constitutif du syndicat libre « Sierpien 80 », Gabriel Kraus présentait ainsi ces événements : « L’influence déterminante sur l’activité du syndicat a été accaparée par les groupes de pression au sein de la Commission nationale et par des commissions d’entreprises qui, tout en critiquant totalement la politique du pouvoir et en appelant régulièrement à la grève générale, en fin de compte l’acceptaient et s’orientaient vers les meilleurs arrangements au détriment des autres, dans une situation des travailleurs et de certaines branches et secteurs de l’industrie qui empirait, ne reculant même pas devant la collaboration avec les autorités politiques et le management au sens large. » Voici « un exemple caractéristique d’une entreprise, qui pour Solidarnosc 80 avait un caractère symbolique et dont la commission syndicale d’entreprise avait été le berceau de nombreux dirigeants centraux du syndicat et avait une grande influence sur la politique et le moral de la Commission nationale. Il s’agit bien évidemment du chantier naval de Szczecin. » Ce chantier naval était dans une situation financière critique et risquait le dépôt de bilan. En 1992 il a entamé une négociation avec les créanciers. « C’était le temps des tentatives désespérées de notre Commission régionale d’organisation [de Haute-Silésie, ndlr.] en vue de commencer ici, dans le département de Katowice, une grève générale nationale en solidarité avec la grève dirigée par notre commission d’entreprise de la FSM à Tychy. Il faut souligner que cette grève devait être la première grève d’ampleur coorganisée avec d’autres syndicats, regroupés au sein du Comité national intersyndical de négociation et de grève. Nos mines de charbon devaient la commencer, bien qu’elles étaient alors dans une situation financière encore plus grave que celle du chantier naval. Et à l’appel de la Commission nationale et de la Commission régionale d’organisation elles l’ont commencée. Par contre le chantier naval de Szczecin n’a pas fait grève. Et malheureusement ce n’était pas parce que la grève ne prenait pas. Ce fut à cause du particularisme et de l’opportunisme conscient, pour ne pas dire cynique, des militants de Solidarnosc 80 du chantier naval. » Le jour de la réunion des créanciers, la commission d’entreprise de « Solidarnosc 80 » a suspendu la préparation de la grève. De plus, en signe de soutien au programme de restructuration du chantier, elle a assuré pour la deuxième fois à la direction et à la banque qu’elle abandonnait les revendications salariales. « Un tel opportunisme s’est avéré payant pour ceux des salariés qui sont restés dans l’entreprise après les réductions draconiennes de l’emploi. Une collaboration d’abord avec l’Union chrétienne-nationale (9), puis l’ouverture présidentielle sur Lech Walesa (10), ont porté leurs fruits sous la forme de meilleures conditions salariales dans l’immédiat et d’un bon paquet d’actions. Les travailleurs insoumis de la FSM de Tychy n’ont pas obtenu de telles conditions. On peut même dire que le prix qu’ils ont payé, ainsi que les mineurs qui les soutenaient par la grève nationale, a été consommé par les travailleurs du chantier naval. Car il n’est pas certain que sans cette grève et sans les actions précédentes menées par la Commission régionale d’organisation dans le département de Katowice, ceux des chantiers navals auraient pu obtenir ce qu’ils ont obtenu. Une telle attitude, adoptée d’ailleurs pas seulement par la commission d’entreprise des chantiers navals, n’avait rien de commun avec l’idée contenue dans le nom du syndicat. Car il serait difficile d’y voir une preuve de solidarité. Mais ce n’est pas d’une condamnation morale ou matérielle qu’il s’agit ici. Il s’agit d’une question beaucoup plus importante, c’est-à-dire de la soumission à la méthode, vieille comme le monde, employée par tous les dominants et patrons, qu’on exprime par la maxime diviser pour régner, ce qui conduit à la démoralisation et finalement à la paralysie. »

C’est ainsi, sur une base de classe claire, que Daniel Podrzycki et les militants radicaux de la Commission régionale d’organisation et des commissions d’entreprise de la région de Silésie-Dabrowa de « Solidarnosc 80 », ont organisé la scission et fondé le syndicat libre « Sierpien 80 ». Le nouveau syndicat a rapidement reçu le soutien des travailleurs de FIAT de Tychy [ex-FSM], des mines de Silésie, de l’aciérie Huta Katowice et s’est fait remarquer par des luttes décidées et efficaces.

Grève sidérurgique victorieuse

La grève dans l’aciérie, dont le PDG était alors Emil Wasacz, ex-président de « Solidarnosc » dans l’entreprise et ancien militant du mouvement catholique Oasis, fut particulièrement remarquable. Du fait de la politique agressive de réduction des salaires, conduite par Wasacz depuis 1991, l’aciérie avait les plus bas salaires de sa branche et une grille absurde qui conduisait ceux qui avaient les salaires les plus hauts à obtenir les plus grandes augmentations. « Sierpien 80 » a entamé une lutte dure pour l’augmentation des salaires et pour des augmentations égales pour tous. Et il a réussi. Tous ont obtenu 200 zlotys d’augmentation, le directeur comme la balayeuse. Janusz Kucharz, président de la commission d’entreprise du syndicat « Sierpien 80 » a ainsi raconté la lutte dans le Kurier Zwiazkowy (11) : «Solidarnosc dirigeait totalement l’aciérie. En tant qu’employeur et en tant que syndicat, qui prétendait avoir 5 500 membres. La politique salariale réalisée alors dans l’aciérie et qui des années plus tard avait été présentée par Wasacz (dans une interview au quotidien Zycie) en tant que nécessaire baisse du salaire réel, avait conduit à l’explosion d’une grève dramatique, la plus longue car durant 18 jours. Parmi les revendications il y avait bien sûr les salaire et en particulier l’exigence d’un nouveau accord salarial. La grève a démarré le 1er juin 1994. Les Hauts Fourneaux ont commencé, puis, au cours des quatre jours suivants, les autres départements les ont rejoints. Le lundi 6 juin on a assisté à la plus grande assemblée générale de l’histoire de l’aciérie (et peut-être même la plus grande dans l’histoire des luttes en Pologne), à laquelle participaient 14 000 travailleurs d’une seule entreprise. Il y eut une forte tension entre le comité de grève (qui comptait 740 délégués de tous les secteurs de l’aciérie et dont le présidium comptait 86 membres) et la direction sur l’endroit où devaient se dérouler les négociations. La direction refusait de négocier durant 14 jours, ne voulant pas le faire dans le département des Hauts Fourneaux. Le 14 juin la délégation de la direction est venue à la cantine des Hauts Fourneaux. En son sein il y avait son altesse le PDG Emil. C’est alors qu’il a dit ce qui a été enregistré en vidéo Ca pue ici ! . Ainsi après trois années de directions d’entreprises, le sidérurgiste polonais est devenu puant pour l’ancien syndicaliste. Après de nombreux tours de négociations, le 18 juin à 5h35 nous avons réussi à signer un accord mettant fin à la plus longue et la plus grande grève sidérurgique. L’accord détruisait toute la politique menée jusque-là par Emil, c’est-à-dire une politique de dégradation des salaires dans l’aciérie Huta Katowice. Ce fut le début de la marche en avant des salaires des travailleurs de l’aciérie. A peine trois mois plus tard, honteux et la queue basse, Emil Wasacz s’est enfui de l’entreprise avec ses sbires. Les travailleurs ont soufflé et leurs salaires ont progressé systématiquement chaque année pour devenir les plus hauts de la branche. »

Zietek se souvient dans Nowy Robotnik : « Depuis ce moment là, Daniel a établi la position du syndicat Sierpien 80 dans la région et dans le pays, en réalisant sa vision du syndicat. Il voulait un syndicat fort, qui ne serait pas un intermédiaire entre les travailleurs et les employeurs ; il ne voulait pas que le syndicat soit assis à califourchon sur la barricade, mais qu’il représente fermement les travailleurs. » La chronique de cette représentation serait longue. On peut la connaître en feuilletant Kurier Zwiazkowy.

Unité en défense des charbonnages

En décembre 2002 « Sierpien 80 » en commun avec les autres syndicats actifs dans les mines a signé un accord avec le gouvernement. « Cet accord a été un point d’inflexion dans l’histoire récente des charbonnages. Le gouvernement voulait liquider les mines les unes après les autres. Mais nous avons obtenu la constitution de la Compagnie des charbonnages, le plus grand producteur de houille en Europe, qui se débrouille bien sur le marché. C’est en quelque sorte le mérite de Daniel, qui a réussi a convaincre à son projet non seulement les autres syndicalistes, mais aussi les municipalités et les scientifiques. Le résultat de cela ce fut la lettre des scientifiques au premier ministre Miller (12) contre les plans de liquidation des mines », explique Zietek dans Nowy Robotnik. Lorsque l’accord fut signé, Zietek expliquait dans Kurier Zwiazkowy : « Aucun mineur n’a perdu le travail. Dans la Compagnie les conventions collectives signés dans les sociétés minières continueront à s’appliquer. Le gouvernement n’a pas réussi à prendre aux mineurs leurs droits. Encore à la mi-décembre le ministre de l’économie du moment, Jacek Piechota, parlait tout haut de la nécessité de priver les mineurs de barbórka (13) et du quatorzième mois. Nous avons pu empêcher cela. Au sein de la Compagnie les mineurs sont couverts par les conventions collectives précédentes, ce qui leur garantit la réalisation de toutes les prestations qui y figurent. Le premier effet de cela a été le payement du quatorzième mois dans toutes les mines. La création de la Compagnie des charbonnages composée de toutes les mines, reprenant tous les salariés et leurs conventions collectives ne correspondait pas aux aspiration du Ministère de l’économie, qui ne voulait pas auparavant entendre parler du respect des accords précédents. Le gouvernement prévoyait aussi qu’au moment de la fondation de la Compagnie, une partie des mines n’y entrera pas et qu’elles seront ainsi automatiquement condamnés à la liquidation. Ces plans du gouvernement ont été bloqués par l’accord signé le 11 décembre dans lequel, sous la pression des syndicats, le gouvernement a dû accepter toutes ces garanties. Bien sûr la lutte pour les houillères n’est pas finie. Mais son premier round a conduit à l’échec de ceux qui voulaient liquider les charbonnages et priver les mineurs de leurs acquis. Il vaut la peine de remarquer, que Solidarnosc n’a pas signé cet accord qui garantit aux mineurs l’emploi et le maintien des acquis. Cette même Solidarnosc, qui est responsable du programme de liquidation des charbonnages réalisé par l’AWS (14) en 1997-2001. Dans le cadre de ce programme, 20 mines ont été fermées et 100 000 postes de travail liquidés, alors que les salaires des mineurs ont été gelés pour quatre ans. Jusqu’au bout Solidarnosc a voulu la poursuite des son programme de AWS, où tous ces maux visant la branche et les mineurs sont inscrits. »

Après la mort de Podrzycki, lors du IVe Congrès national des délégués du syndicat libre « Sierpien 80 », Boguslaw Zietek pouvait déclarer avec fierté : « Il y a quatre ans ils voulaient réaliser le plan de la liquidation successive entre sept et douze d’entre elles des mines, licencier les mineurs et les priver de leurs acquis inscrits dans les conventions collectives. C’est Sierpien 80 qui a pris la tête des luttes contre ces aspirations. Nous avons organisé la résistance des syndicats, nous avons convaincu les milieux municipaux et scientifiques pour qu’ils se lèvent en défense des charbonnages, coude à coude avec nous. Aujourd’hui les charbonnages ont un avenir. Le charbon polonais a un avenir. Nous avons réussi à défendre les mines et les acquis des mineurs. Aujourd’hui de nouveaux travailleurs sont embauchés dans les charbonnages. Des écoles minières ont été ouvertes ce qui il n’y a pas longtemps était impensable qui peuvent former de nouveaux cadres pour la branche ; souvent ce sont des enfants des mineurs, mais pas seulement. Les mines ont aujourd’hui un avenir devant elles. Ce qui pour nous était toujours évident ne provoque plus aujourd’hui des sourires moqueurs. Je n’ai aucun doute que le point tournant pour la branche ce fut l’accord signé avec le gouvernement à l’issue d’une vague de luttes le 11 décembre 2002. C’était une grande réussite du syndicat, mais aussi un succès personnel de Daniel, sans lequel il n’y aurait eu ni les reculs gouvernementaux ni l’accord. Bien sûr, les charbonnages sont toujours devant de nouvelles menaces, surtout maintenant que l’équipe qui avait déjà tenté de réformer la branche en 1997-2001 avec les effets connus, arrive au pouvoir. Nous devons nous opposer à ces menaces. Tant en ce qui concerne le secteur houiller qu’en ce qui concerne celui de la lignite, dont le rôle n’est pas moins important, nous devons nous fonder sur le principe que le potentiel de l’industrie extractive décide de l’indépendance énergétique du pays. Les mines de charbon et de lignite sont un secteur d’importance stratégique pour la sécurité énergétique du pays et en tant que tel ne doivent pas être privatisés ni en partie ni sous aucune forme. Leur privatisation mettrait en danger toute l’économie de l’État. La privatisation c’est aussi la plus grande menace qui pèse sur les travailleurs de ce secteur. Le syndicat libre Sierpien 80 dit un NON catégorique à toutes les tentatives de privatiser les charbonnages. Nous n’accepterons pas non plus une limitation du potentiel extractif des mines polonaises. L’économie nationale comme les États de l’Union européenne ont une demande d’énergie sans cesse croissante, ce qui ouvre de bonnes perspectives au charbon polonais. La limitation des capacités de production des charbonnages polonais serait une action au détriment des intérêts de l’État polonais et de son économie. Toutes les tentatives de faire payer aux mineurs les coûts de la restructuration de la branche sont également inacceptables. Nous nous opposons fermement à toutes les tentatives de limiter les droits des mineurs, inscrits dans les conventions collectives, et à toutes les tentatives de priver les mineurs de leurs droits à la retraite. »

Un laboratoire de conscience de classe

Les militants des autres syndicats qualifient « Sierpien 80 » de « syndicat extrémiste », car il défend fermement les droits, la dignité et les intérêts des travailleurs, c’est-à-dire qu’il adopte une attitude de classe. Cette organisation émerge favorablement sur le fond de l’impasse profonde et de la crise grave du mouvement syndical polonais actuel. Très divisé, ce dernier se caractérise par un faible taux de syndicalisation des salariés et par une crédibilité sociale dramatiquement faible ; en reprenant les termes des dirigeants d' « Sierpien 80 », il joue le rôle d’intermédiaire entre les travailleurs et les employeurs et est assis à califourchon sur la barricade. Il plie sous le poids d’une bureaucratie passive et impuissante, souvent efficacement corrompue par les entreprises capitalistes, soumise face aux politiques agressivement anti-ouvrières des gouvernements successifs qui protègent les intérêts capitalistes, soutenant les partis politiques de droite et de gauche qui représentent ces intérêts et en conséquence perdant régulièrement par abandon les luttes de classes.

Toute l’histoire du syndicat « Sierpien 80 » constitue une très importante contribution à l’étude et à la réflexion sur les conditions de développement et sur l’évolution de la conscience et de la politique ouvrières actuelles en Pologne. Nous vivons dans un pays où un pouvoir prétendument représentatif de la classe ouvrière a écrasé une révolution ouvrière prétendument en défense du socialisme, a enterré les chances de son renouveau et a laissé croître en son sein les tendances restaurationnistes du capitalisme. Pire, les dirigeants du mouvement ouvrier indépendant ont trahi cette révolution et ce mouvement, se sont alliés avec l’impérialisme et, de concours avec l’aile restaurationniste de la bureaucratie « communiste », ils ont restauré le capitalisme. La conscience des travailleurs qui constituaient la base sociale de « Solidarnosc » et des organisations syndicales qui en sont issues a été déchirée par la contradiction entre le sentiment de victoire remportée en 1989 et le sentiment de défaite, du fait de la restauration du capitalisme, de la perte des acquis sociaux datant de la Pologne Populaire et de la restructuration brutale, ou plutôt la destructuration de la classe ouvrière. Hégémonique à gauche, la social-démocratie (15) est devenue un des porte-parole des intérêts du capital, de la mondialisation néolibérale et de la participation de la Pologne dans les guerres impérialistes. Durant tout ce temps aucune force politique alternative ne s’est structurée à la gauche de la social-démocratie. Dans les milieux restreints qui se réclamaient eux-mêmes du marxisme, l’identification avec les intérêts de la classe ouvrière n’a pas été au-delà de l’expression de la foi. Ils ont mené de manière chronique une vie groupusculaire ; ils sont restés en dehors du mouvement ouvrier réel et n’ont exercé sur lui aucune influence. Il est même arrivé que la tendance de masquer sa propre impuissance politique conduit à d’incroyables chimères et extravagances comme, par exemple, l’accusation portée par un des ces milieux à l’encontre des dirigeants du syndicat « Sierpien 80 » d’avoir dégénéré en bureaucratie syndicale. « Le secrétaire de la Commission nationale du syndicat libre Sierpien 80, Boguslaw Zietek, s’est permis de prendre ses distances avec nous dans les colonnes de Wiadomosci Kulturalne, car [notre groupe politique] se réclame dans son programme des traditions ouvrières les plus radicales, y compris du soutien à la dictature du prolétariat », a proclamé en 1996 un de ces micro-milieux. « L’absence de liens du représentant de la bureaucratie syndicale avec les traditions ouvrières et la dictature du prolétariat n’est pas le fruit d’un hasard. Ce n’est donc pas par hasard que nous avions détendu nos liens avec Sierpien 80, lorsque ses dignitaires ont déménagé dans un luxueux local avec des grands miroirs ». Voilà un exemple de la totale incompréhension à la fois de comment se forme la conscience de l’avant-garde ouvrière, de ce qu’est réellement la bureaucratie syndicale et de comment se développe. Concernant ces miroirs, on peut les voir dans le local du syndicat à Katowice (16) et juger de la valeur de cette preuve de la prétendue bureaucratisation, qui quelques années après la naissance d’une organisation combative et au lendemain de la grande grève menée par elle serait un événement sans précédent dans l’histoire du mouvement ouvrier.

Une très grande confusion dans la conscience ouvrière était inévitable et ne pouvait que rendre ardue aux travailleurs l’identification de leurs intérêts propres, non seulement historiques mais même immédiats. Sous tel ou tel aspect même une organisation ouvrière, au sein de laquelle la conscience ouvrière s’est le mieux exprimée, ne pouvait éviter cette confusion. De plus, avec une force particulièrement grande dans des régions comme la Haute-Silésie et dans des branches comme les mines, cette conscience est formée sous le poids des structures et des processus de reproduction du capitalisme dépendant qui s’implantent notre pays. Dans le cadre du système capitaliste mondial et européen ils repoussent la Pologne vers son ancienne position d’un pays dépendant. Mais là ou « l’exploitation nationale complète et renforce l’exploitation de classe » (Trotsky), le développement dépendant du capitalisme déforme profondément les conditions de la production de la société nationale et rend impossible au prolétariat toute normalisation de la base stratégique de sa lutte de classe. Le nationalisme y est une composante inséparable de la conscience de classe. La question, c’est quelle est la forme de classe de ce nationalisme, car il peut aussi avoir sa forme prolétarienne, c’est-à-dire de savoir s’il obscurcit et déforme la conscience de classe ou non. Certains marxistes savent, que le grand syndicaliste et indépendantiste irlandais, socialiste et révolutionnaire, James Conolly, avait raison lorsque, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, à l’encontre des courants mécanistes et économistes dominant alors au sein du marxisme, il affirmait que chez les nations opprimées et dans les pays dépendants le type prolétarien du nationalisme et le socialisme ouvrier international ne sont pas contradictoires, mais complémentaires (17). L’élaboration d’une telle forme de nationalisme, en accord avec les intérêts de la classe ouvrière, est tout aussi difficile pour le mouvement ouvrier que de parvenir à l’indépendance politique. Tant que cela ne s’est pas réalisé, les « prêts-à-porter » idéologiques les formes petites-bourgeoises et bourgeoises réactionnaires du nationalisme obscurcissent inévitablement la conscience de classe.

Confusions, errements et quiproquos

En janvier 2000 « Sierpien 80 » a pris part aux côtés de « Samoobrona » (18), du Front Polski (19) et du général Tadeusz Wilecki (20) au forum visant la création d’un Bloc national-populaire en vue des élections. Ce Bloc fut éphémère fruit d’une confusion ne serait-ce que du fait que Wilecki avait été un partisan déclaré du général Pinochet alors que les dirigeants de « Sierpien 80 » n’avaient pas de doutes que, comme l’écrivait Podrzycki, Pinochet était « un général brun, agissant dans l’intérêt du capital étranger, à l’initiative de la droite, alors que « le président Salvador Allende a été renversé par la junte militaire d’Augusto Pinochet entre autres parce qu’il avait levé le bras contre les intérêts de libre marché du méga-holding américain du cuivre, l’ITT ». En 2001, « Sierpien 80 » est entré au sein de la coalition électorale des « organisations politiques, sociales, économiques et professionnelles représentant les milieux nationaux et indépendantistes » sous le nom d’Alternative-Mouvement social, formée par KPN-Ojczyzna (21) et un groupe d’activistes issus de l’Union nationale-chrétienne. Au sein de cette coalition on notait la présence de diverses organisations de la droite radicale et de l’extrême droite nationaliste, entre autres la Renaissance nationale de la Pologne/Alliance des Forces nouvelles (22), et le secrétaire du Front National de J.-M. Le Pen, Bruno Gollnisch, fut alors invité en Pologne par le groupe parlementaire de l’Alternative.

A la fin des années 1990 au sein du Kurier Zwiazkowy parurent de nombreuses analyses économiques anti-néolibérales, des propositions d’alternatives économiques et d’autres matériaux issus de l’Institut Schiller. Cet Institut appartient au courant politique dirigé par Lyndon LaRouche. En 1973 LaRouche a transformé son organisation états-unienne d’une organisation de gauche en une organisation d’extrême droite, qui pratiquait la terreur physique contre les communistes, leurs assemblées, leurs meetings et leurs librairies, de même que contre les trotskistes, qui en se fondant sur les principes du front unique ouvrier s’étaient engagés dans leur défense. Plus tard LaRouche a lancé l’idée de l’Initiative stratégique de défense (SDI), c’est-à-dire de la « guerre des étoiles », armant ainsi politiquement la « révolution reaganienne » et a mobilisé en Europe et au Japon le soutien en sa faveur. Comme écrit René Monzat, un analyste français de l’extrême droite, l’organisation de LaRouche « a donc servi avec succès de lobby international pour le plus gigantesque projet du complexe militaro-indsutriel américain ». Les liens avec ce complexe et avec les représentants de ses intérêts « les éléments conservateurs et traditionalistes de l’armée et de l’appareil de renseignement militaire » (la citation vient de la presse de LaRouche) expliquent pourquoi les partisans de LaRouche s’identifient avec les intérêts du capital industriel tout en critiquant violemment le capital financier en apparaissant en tant que critiques radicaux de la mondialisation néolibérale. Il est clair que les dirigeants de « Sierpien 80 » ne savaient pas qui se cachait derrière cet Institut Schiller si bien masqué. Quoi qu’il en soit, les matériaux de LaRouche ont définitivement disparu des colonnes de Kurier Zwiazkowy depuis le printemps 2001.

« Est-ce qu’à la lumière de ces faits le passage du Parti polonais du travail sur des positions de gauche peut-être crédible ? » C’est une question que les militants d’une association m’ont posée récemment. Oui, il est crédible, car tout cet épisode a constitué une anomalie dans l’histoire de « Sierpien 80 ». « Toutes les suggestions que Daniel était de droite, c’est un quiproquo absolu. Daniel était un ardent patriote, considérant qu’il faut consacrer toutes ses forces pour la Pologne, mais cela n’avait rien de commun avec la droite. Il a toujours réalisé des buts sociaux, de gauche. Toute son activité syndicale peut en témoigner. Dès le début il considérait que le syndicat ne peut être sur des positions de droite, car ce serait une forme de négation de ses propres idéaux », explique Zietek dans les colonnes du Nowy Robotnik. Au fur et à mesure que dans son activité en défense des intérêts des travailleurs « Sierpien 80 » rassemblait les expériences politiques, les incursions idéologiques réactionnaires et de telles connexions politiques étaient repoussées.

Elles étaient repoussées par le niveau de conscience de classe que cette organisation matérialise. Ce n’est pas par hasard que cela allait de paire avec la création du Parti polonais du travail, prenant appui sur « Sierpien 80 ». Le fondement sur lequel Podrzycki, Zietek et les autres militants de « Sierpien 80 » ont pris la décision de construire le parti, c’était la conscience de la contradiction antagoniste entre le travail et le capital. Podrzycki le formulait ainsi dans Trybuna : « Peut-être cela vous paraîtra très marxiste, mais il s’agit de la lutte de classes. Les employeurs et les salariés se trouvent sur deux positions opposées, inconciliables. D’un côté il y a les intérêts des travailleurs, compris aussi en tant que droit pour une rémunération digne d’un travail consciencieux et honnête. De l’autre côté les intérêts du patron dont le but est de maximaliser le profit. » Le Parti polonais du travail proclame clairement qu’il se fonde sur le principe de l’unité des intérêts de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier à l’échelle internationale. Dans la Lettre aux amis en Europe, adoptée lors du congrès fin octobre 2005, il affirme : « Nous savons en Pologne que le capitalisme c’est l’exploitation, l’écrasement des droits des travailleurs, le chômage, la pauvreté et l’exclusion. Les revendications des travailleurs de Pologne et d’Europe occidentale sont les mêmes. C’est votre lutte et c’est la nôtre. Nous rejetons toutes les tentatives d’opposer les travailleurs les uns aux autres en Europe. Nous savons que nous ne pouvons remporter le succès que si nous sommes unis. Nous croyons profondément, qu’un front commun de la gauche européenne peut s’opposer efficacement à l’agression du grand capital et aux nouvelles formes d’exploitation. L’attaque organisée contre les acquis sociaux et la protection juridique du travail constitue en réalité une attaque contre la démocratie. Le Parti polonais du travail, conscient de la gravité de la situation, déclare être prêt à coopérer avec toutes les forces authentiques de la gauche en Europe, qui sont prêtes à prendre la défense des exploités et des exclus. »

Un parti syndical

La création d’un parti fondé sur les syndicats, c’est une des façons classiques de construire un parti ouvrier connue de l’histoire du mouvement ouvrier international. Rappelons ici l’attitude de Trotsky lors des discussions avec ses camarades des États-Unis en 1938, lorsque au sein du mouvement syndical américain sont apparues des initiatives en faveur de la création d’un parti du travail basé sur les syndicats. Trotsky indiquait que lorsque la construction d’un parti révolutionnaire ne parvient pas à suivre le développement de la lutte des classes, ce qui justement avait alors lieu aux États-Unis, la gauche révolutionnaire devrait soutenir de telles initiatives et que « chaque organisation révolutionnaire qui adopterait une attitude négative ou neutre et attentiste devant un tel mouvement progressiste, se condamnerait à l’isolement et à la dégénérescence sectaire ». Si c’est possible, elle devrait prendre part à la création et à la construction d’un parti fondé sur les syndicats, tout en lui proposant un programme précis « non en s’occupant des formules abstraites, mais en développent un programme d’action et de revendications concret de manière à ce que ce programme de transition naisse des conditions actuelles de la société capitaliste mais aille directement au-delà du capitalisme. » Il disait à ce sujet : « Est-ce que nous nous prononçons en faveur de la constitution d’un parti du travail réformiste ? Non. Est-ce que nous nous prononçons pour une politique qui permette au syndicats de peser sur le rapport des forces ? Oui. Il peut devenir un parti réformiste cela dépend du développement de la situation. Là se pose la question du programme. » Et il expliquait : « Nous devons avoir un programme de revendications transitoires, dont la revendication la plus avancée c’est celle d’un gouvernement ouvrier et paysan. Nous sommes en faveur d’un parti d’un parti des masses travailleuses indépendant qui prendra le pouvoir dans l’État. Nous devons le concrétiser nous sommes en faveur de la constitution des comités d’usine, en faveur du contrôle ouvrier sur l’industrie exercé par les comités d’usine. » (23) Rappelons qu’en Pologne de tels comités étaient appelés juste après la guerre des conseils d’entreprises, en 1956 des conseils ouvriers et en 1981 des conseils de travailleurs.

Depuis 1992 j’affirmais dans les colonnes du journal socialiste Dalej ! (24) que je rédigeais alors que la construction d’un parti des ouvriers et des travailleurs, indépendant, basé sur les syndicats, peut s’avérer être utile et nécessaire en Pologne. Au printemps 1999, en lien avec la restructuration politique de l’Alliance de la gauche démocratique (SLD transformée en parti), au sein de la centrale syndicale OPZZ des voix, peu nombreuses mais significatives, sont apparues dans les colonnes du Nowy Tygodnik Popularny (25) pour affirmer que la représentation politique des syndicats regroupés au sein de cette centrale ne devait pas être confiée à la SLD, mais qu’il fallait fonder un parti syndical. A propos de cette discussion j’écrivais alors : « Premièrement, nous nous prononçons en faveur de l’indépendance totale des syndicats envers tous les partis ce qui n’exclut pas l’adhésion individuelle des syndicalistes à divers partis ni la conclusion des alliances collectives par les syndicats avec des partis, ni la formation par les syndicats d’un parti qui leur appartienne. Deuxièmement, nous considérons que la possession par les syndicats de leur propre parti c’est-à-dire d’un parti qui constitue l’outil politique de l’action syndicale constitue un facteur important pour préserver l’indépendance du mouvement syndical et que seule l’existence d’un tel parti peut résoudre la question de la représentation politique du mouvement syndical. Troisièmement, non seulement dans l’intérêt de ce mouvement, mais dans celui de l’ensemble de la classe travailleuse et de tout le mouvement ouvrier, nous nous prononçons en faveur de la construction d’un tel parti. » J’ai indiqué aussi que le parti syndical « ne devrait pas être orienté seulement ni même essentiellement vers la participation aux élections et l’activité parlementaire, mais devrait développer l’activité politique quotidienne partout où travaillent, vivent et luttent ceux dont il représente les intérêts » et que si cela était possible, « dans un tel parti notre propre parti celui que nous essayons de construire sur la base du programme de la Quatrième Internationale agirait en sont sein en tant qu’un des courants ».

La classe ouvrière polonaise a besoin de manière urgente de reconstruire les formes politiques du mouvement ouvrier. Sur la base du bilan d’échec des vingt ans de mes propres tentatives et de celles des autres visant à construire un parti révolutionnaire en Pologne, j’écrivais en été 2002 sur le site web Czerwony Salon (Salon Rouge), qu’aujourd’hui le drame le plus grand de cette classe c’est l’absence d’un parti ouvrier. Sans un tel parti le pays ne peut avoir sa propre représentation politique et le mouvement ouvrier n’a pas la possibilité de garantir sa propre indépendance. Il faut y remédier au plus vite, car la lutte des classes ne va pas attendre, et que plus elle va se développer et plus l’absence d’un tel parti sera dramatique, « plus cette lutte, laissée à sa propre spontanéité, va se disperser ou se consommer de façon stérile ou encore sera conduite dans l’impasse par des forces politiques hostiles du point de vue de classe ». J’écrivais aussi que le parti ouvrier devrait être ouvert à tous ceux qui « aspirent au renversement du capitalisme et à la construction du socialisme sans tenir compte s’ils pensent que cela se fera par la voie de la révolution ou par celle des réformes », autrement dit, qu’il ne doit pas être d’emblée « stratégiquement délimité ». Dans les luttes des classes, qu’il ne faut pas confondre avec les proclamations littéraires, la séparation entre les courants révolutionnaire et réformiste se cristallise au cours mêmes des luttes, sur la base des expériences accumulées par le parti ouvrier, des différenciations et des débats entre les tendances apparaissant en son sein. Ceux qui font de la délimitation stratégique la condition de la construction d’un parti ouvrier, proclamant de manière ultimatiste que son acte fondateur doit être marqué par sa délimitation d’avec les réformistes, qu’il doit être déclaré parti révolutionnaire marchant vers la dictature du prolétariat, etc. adoptent une démarche purement idéologique. Cela ne permet que de construire les partis sur le papier. Après près d’un quart de siècle de telles tentatives qui n’ont rien donné, il est temps de réfléchir et de placer les boeufs devant la charrue, ce que les militants de « Sierpien 80 » ont justement fait, au lieu de placer la charrue avant les boeufs, ce qui avait été fait jusque-là.

Au cours des années passées la classe ouvrière polonaise a perdu presque tous ses acquis sociaux. Elle a besoin d’urgence des moyens de lutte politique en défense de tout ce qui en reste encore et pour récupérer ce qui a été perdu. Sans doute plus que pour toutes les autres raisons, c’est en tant que fondateur du premier parti ouvrier que Daniel Podrzycki entrera dans l’histoire du mouvement ouvrier polonais. Ce parti en est encore au stade embryonnaire. Il ne s’appuie que sur une confédération syndicale minoritaire. Sa fondation n’est qu’un premier pas mais personne n’a été capable de faire un tel pas jusque-là. Indépendamment du sort futur de ce parti, les dés ont été jetés. S’il survit à la mort de Daniel Podrzycki et s’il parvient à se développer et une telle chance existe il deviendra naturellement le principal facteur de recomposition et de développement des forces de la gauche anticapitaliste sur une base ouvrière, c’est-à-dire sur le seul terrain où cela est possible, au sein du mouvement ouvrier.

Daniel Podrzycki n’est plus. La lutte continue.

1. « Sierpien 80 » (« Août 80 ») est une confédération syndicale fondée en 1992 par la commission régionale de Haute-Silésie (Région de Katowice) du syndicat « Solidarnosc 80 » (« Solidarité 80 »). « Solidarnosc 80 » a pour sa part été créé en 1989 par les militants issus de « Solidarnosc » qui s’opposaient aux accords de la table ronde entre la direction clandestine de ce syndicat et la bureaucratie de l’État, accords qui ont conduit à l’acceptation de la politique néolibérale et de restauration capitaliste par les opposants.

2. Nowy Robotnik (Nouvel Ouvrier) est un mensuel de gauche radicale, pluraliste, paraissant depuis six ans.

3. Le 13 décembre 1981 le général Jaruzelski, Premier ministre, ministre de la Défense et premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, au pouvoir depuis 1944), a promulgué l’état de guerre pour écraser le mouvement ouvrier indépendant issu de la grève générale de l’été 1980 (cf. à ce propos Inprecor n° 509 de septembre 2005). Le syndicat « Solidarnosc », comptant alors près de dix millions de membres (sur 13 millions de salariés), que la bureaucratie fut obligée de reconnaître en automne 1980, a été mis hors-la-loi. Sous couvert de l’état de guerre, la bureaucratie a conduit des réformes en vue de garantir la privatisation des moyens de production en sa faveur en lien avec le capital étranger.

4. Huta Katowice est le second grand complexe sidérurgique polonais, construit à partir de 1973. Il a été privatisé en octobre 2003 au profit du holding indo-britannique LNM, devenu depuis Mittal Steel, qui l’a acquis pour un centième de sa valeur, selon Daniel Podrzycki (cf. “Prywatyzacji nie” (Non à la privatisation !), Kurier Zwiazkowy n° 216 du 9 mars 2005.

5. Marian Jurczyk, dirigeant de « Solidarnosc » du chantier naval de Szczecin et membre de sa direction nationale en 1980-1981, s’est opposé aux négociations de la table ronde en 1989 et a été le principal dirigeant du syndicat « Solidarnosc 80 ». En 1997 il a été élu sénateur, en 1998 maire de la ville de Szczecin.

6. La ville et la région de Szczecin étaient l’autre point de forte implantation du syndicat « Solidarnosc 80 ».

7. Jan Olszewski, avocat, actif de l’opposition polonaise depuis 1956, a formé un gouvernement de droite en décembre 1991. Ce gouvernement a été renversé en juin 1992, après avoir engagé une campagne anticommuniste et tenté de prendre le contrôle du processus de privatisations.

8. La Fabrique des automobiles à petite cylindrée, FSM, construite en 1972 produisait, sous licence FIAT, des petites voitures populaires. En mai 1992 l’entreprise a été reprise par FIAT dans le cadre d’une joint-venture (FIAT s’assurant 90 % des parts) et divisée en trois sociétés : FIAT AUTO POLAND, MAGNETI MARELLI POLAND et TEKSID POLAND.

9. Union chrétienne-nationale (ZChN) était un parti clérical et réactionnaire, fondé en 1989. Une bonne part de ses membres a rejoint l’actuel parti gouvernemental, Droit (ou Loi) et Justice, PiS.

10. Président de la République de 1990 à 1995, Lech Walesa, dirigeant historique du syndicat « Solidarnosc », a tenté et partiellement réussi à transformer des syndicats en clientèle pour ses projets politiques. Candidat à nouveau à la Présidence de la République en 2000, il a obtenu seulement 1,01 % des suffrages exprimés…

11. Kurier Zwiazkowy (Courrier syndical) est l’organe du syndicat « Sierpien 80 ». En principe hebdomadaire (avec des périodes d’irrégularité), il est diffusé gratuitement par les structures du syndicat et disponible sur le web : www.wzz.org.pl

12. Leszek Miller, secrétaire du Comité central du POUP en 1988 et membre de son Bureau politique en 1989, a été un des fondateur de la Social-démocratie de la république de Pologne (SDRP), qui a pris la place du POUP en 1990. Ministre en 1993-1997. Président de l’Alliance de la gauche démocratique (SLD, nouveau nom pris par la SDRP qui avait précédemment constitué une telle alliance électorale avec d’autres organisatiuons politiques et syndicales) en 1999-2004, Premier ministre d’octobre 2001 à mai 2004. Il a conduit une politique néolibérale, développé les privatisations (en particulier la sidérurgie), négocié l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne et son engagement dans la guerre états-unienne en Irak. Écarté par son propre parti en 2004 alors que sa popularité dans les sondages était descendue à 5 % (en 2001 la SLD avait obtenu 41 % des suffrages exprimés, en 2005 finalement 11,31 % des suffrages exprimés alors que l’abstention avait atteint 60 % des inscrits).

13. Barbórka est le nom d’une fête traditionnelle des mineurs, jour chômé et occasion d’une prime exceptionnelle.

14. Action électorale « Solidarnosc » (AWS), un front de partis de droite structuré en 1996 autour du syndicat « Solidarnosc », sous la direction de Marian Krzaklewski. Au gouvernement de 1997 à 2001. N’a obtenu aucun élu en 2001. La majorité des politiciens de l’AWS se retrouvent aujourd’hui au sein de l’actuel parti gouvernemental, PiS.

15. D’abord SDRP puis SLD (cf. note 12)

16. Grand appartement au troisième étage d’un immeuble ancien au centre de Katowice, le local de la direction nationale de WZZ « Sierpien 80 » s’ouvre sur un hall dont une face est aménagée en armoires, disposant de portes-miroirs... En s’y installant les syndicalistes ne jugèrent pas utile d’investir dans d’autres portes !

17. Pour une approche plus théorique de cette question on peut se reporter à Z. Kowalewski, “Le trotskisme et le nationalisme révolutionnaire: introduction au cas cubain, Cahiers Léon Trotsky n° 77, 2002, pp. 10-17.

18. Samoobrona (Autodéfense) a été à l’origine (1991) un syndicat et un parti paysan constitué par les paysans moyens surendettés du fait de la monétarisation de l’économie. En 1993 ce parti (un syndicat ne peut se présenter aux élections) se présente aux élections, n’obtenant que 2,78 % des suffrages exprimés. Ce n’est qu’en 2001 qu’il parvient à faire élire des députés, obtenant 10,2 % des voix et devenant le troisième parti parlementaire, avec un programme populiste. En septembre 2005 Samoobrona a répété son succès électoral avec 11,41 %. Son fondateur et dirigeant, Andrzej Lepper, vient d’annoncer son soutien au néolibéralisme et ses députés ont soutenu le gouvernement dont il aspire à faire part avant la fin de la législature.

19. Front Polski (Front Polonais) a été une petite organisation nationaliste éphémère.

20. Le général Tadeusz Wilecki, chef de l’état-major de l’Armée polonaise de 1992 à 1997, a été en 2000 candidat à la présidence du Parti national (SN), obtenant 0,16 % des suffrages exprimés. Il se réclame de la tradition du très réactionnaire parti nationaliste de R. Dmowski. En 1999 il a déclaré : « "Le général Augusto Pinochet a passé l’examen et a eu des succès. L’État est une valeur suprême et on ne peut pas tout faire avec des gants blancs ».

21. La KPN-Ojczyzna (KPN-Patrie) est une scission de la Confédération de la Pologne Indépendante (KPN), parti nationaliste d’opposition fondé en 1979, dont les dirigeants étaient fortement réprimés. En 1997 sur les listes de l’AWS, KPN-Ojczyzna obtint 8 députés et un sénateur. En 2000 ce parti a éclaté, ses animateurs les plus droitiers (et les plus connus) ayant constitué la KPN-Oboz Patriotyczny (KPN-Camp patriotique), seule une minorité poursuivant un temps l’activité avec le nom précédent.

22. Renaissance nationale de la Pologne/Alliance des Forces nouvelles est une organisation nationaliste d’extrême droite fondée en octobre 1981.

23. L. Trotsky, The Transitional Program for Socialist Revolution, Pathfinder Presse, New-York 1977, pp. 107, 82-83, 85-86.

24. Dalej ! (Plus loin !) était une publication irrégulière de gauche radicale.

25. Nowy Tygodnik Popularny (Nouvel hebdomadaire populaire) est une publication syndicale liée à la centrale syndicale OPZZ.

Traduction : J.M. (du polonais)

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