Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Interview

N° 509 septembre 2005 *

POLOGNE

L’histoire de la république populaire du point de vue des ouvriers. Interview avec Zbigniew M. Kowalewski

Cf. aussi : [Pologne] [Zbigniew Marcin Kowalewski]

Propos recueillis par Magdalena Ostrowska

Cette interview, réalisée par Magdalena Ostrowska, a été publiée dans le quotidien Trybuna du 21 juillet 2005.

La droite prétend que le retard du développement économique de la Pologne a été provoqué par les changements du système réalisés après 1945. Est-ce la réalité ?

Zbigniew M. Kowalewski : Il faut garder en mémoire que la Pologne d’avant-guerre était, en comparaison aux conditions européennes de l’époque, un pays capitaliste peu développé ; elle ne peut être comparée qu’avec les pays du Tiers Monde alors les plus développés, avant tout ceux de l’Amérique latine. Malgré l’obtention de l’indépendance en 1918, elle était restée un pays dépendant, avec une bourgeoisie très faible et incapable de réaliser la révolution industrielle que l’Occident avait déjà derrière lui. Ce qui a pu être réalisé à une échelle limitée dans la Seconde république [1918-1939], ne fut possible que du fait de l’intervention de l’État, c’est-à-dire contre les capitaux privés et l’économie de marché libre. Ainsi, les rapports sociaux du capitalisme dépendant, qui régnaient dans la Pologne de l’avant-guerre, bloquaient le développement et la révolution industrielle. Après la guerre il a suffit du renversement du capitalisme, d’une large nationalisation des moyens de production et de l’introduction de certains éléments de la planification centrale, pour que cela permette de reconstruire un pays ruiné et libère un immense potentiel de développement. En Occident la reconstruction après la guerre ne fut pas le résultat des forces du marché, mais de l’interventionnisme de l’État et de l’aide des États-Unis — le Plan Marshall. Cela était dicté par les conditions politiques, la nécessité de créer un contrepoids à celui de l’Union soviétique et de neutraliser le dit danger communiste qui soit dit en passant était de facto intérieur — venant du mouvement ouvrier — ce qu’on ne dit pas.

Donc les situations sont incomparables ,

Z. K. : La comparaison de la situation en Pologne avec celle de l’Europe occidentale n’est pas acceptable. Les pays de l’Europe occidentale étaient déjà très industrialisés, la révolution industrielle y avait eu lieu depuis longtemps. De plus, une des sources de la richesse de ces pays était également le pillage gigantesque des colonies, qui ont fourni durant des centaines d’années des matières premières à bas prix et des moyens de développement. Prenons comme point de départ la situation des années 1930. Il s’avère que les pays qui étaient alors au même niveau du développement que la Pologne et qui sont restés capitalistes après la seconde guerre mondiale n’ont nullement réalisé le saut qui a été celui de la Pologne Populaire, ni dans le domaine économique ni dans celui de la civilisation. Notons que le point du départ en 1945 était chez nous bien moins bon que dans ces pays, car notre pays avait été détruit par la guerre alors que l’Amérique latine non seulement ne fut pas touchée par elle mais même certains de ses pays s’y sont enrichis. L’industrialisation a mis fin à la surpopulation des campagnes, a permis de réaliser une réforme agraire radicale, d’élever de plusieurs échelons le niveau de l’éducation et de la culture de la société. Les pays latino-américains comparables à la Pologne n’ont connu rien de tel et ont été rapidement distancés.

Cela veut-il dire que si la Pologne était restée capitaliste, elle n’aurait pas atteint un tel niveau du développement ?

Z. K. : Le développement n’est pas quelque chose d’abstrait, il est toujours lié à des classes sociales données, qui peuvent en être les porteuses ou le freiner. Dans aucun pays, où le capitalisme dépendant s’est maintenu après la guerre, on n’est parvenu à réaliser ce qui a pu l’être en Pologne après le renversement du capitalisme. Dans le meilleur des cas il y a eu une industrialisation partielle, mais pas de révolution industrielle. Par contre en Pologne les blocages du développement, caractéristiques du capitalisme dépendant, ont été supprimés. Il y a eu une transformation radicale de la structure sociale — au cours des sept ans qui ont suivi la guerre est apparue une classe ouvrière puissante, concentrée dans la grande industrie.

On dit aujourd’hui que le système d’alors créait pour les ouvriers des protections que les salariés des pays capitalistes n’ont toujours pas. Est-ce que la Pologne Populaire réalisait les attentes et les aspirations de cette classe sociale ?

Z. K. : Le nouveau système avait résolu le plus grand mal que subit la classe ouvrière, le problème de l’emploi. Dans le capitalisme cette classe est divisée en une partie active et une partie en réserve, c’est-à-dire au chômage ; il y a des périodes de plein emploi, mais elles finissent par se terminer. La liquidation du chômage en Pologne Populaire signifiait que l’ensemble de la classe a des moyens de subsistance — bons ou mauvais — assurés, donc elle sait sur quoi elle peut compter, elle élève et stabilise sa position sociale. Elle a des conditions meilleures pour défendre ses intérêts, elle élève et cristallise sa conscience, réveille en elle des nouvelles aspirations. Les ouvriers ne devaient pas chercher du travail pour survivre. Ils cherchaient massivement un travail meilleur et mieux payé, d’où le phénomène du turn-over. Cette classe a connu un immense saut culturel, ne se limitant pas à la seule liquidation de l’analphabétisme. L’éducation gratuite à tous les niveaux, dont la formation professionnelle gratuite, la possibilité d’élever constamment — ou de changer — les qualifications professionnelles, d’apprendre, de se former, d’obtenir une éducation technique. L’avancement social n’exigeait pas de quitter cette classe, car la classe en tant que telle connaissait cet avancement. Le niveau culturel général des ouvriers s’est accru de manière significative, le lectorat des journaux s’est généralisé, ils avaient accès aux livres qui étaient bon marché, aux cinémas pas chers, aux bibliothèques gratuites — et à une très grande échelle ils l’utilisaient. Ils ont pénétré les théâtres, l’opéra, les musées, ce qui était auparavant le privilège des élites sociales.

Des protections dans le domaine social ont été également créées, ce qu’on mentionne aujourd’hui comme étant la principale raison de la nostalgie pour ce système.

Z. K. : Le niveau de vie n’est pas déterminé seulement par le salaire individuel, mais aussi par le « salaire social », par exemple les vacances bon marché, les cantines pas chères, subventionnées par les fonds sociaux, autrement dit plus généralement une socialisation importante des coûts de la reproduction de la force de travail. La massification du travail des femmes leur a permis d’obtenir l’indépendance matérielle, ce qui ne garantit pas l’égalité des droits, mais qui en est la condition matérielle indispensable. Dans les quartiers ouvriers une structure sociale a été créée, il y avait des magasins, des écoles, des écoles maternelles, des crèches, des dispensaires médicaux, des cinémas, des bibliothèques, des maisons de la culture. En Europe occidentale jusqu’à aujourd’hui il y a de nombreux quartiers ouvriers qui sont des déserts sociaux et culturels, sans même mentionner les ghettos des pauvres « de couleur », qui encerclent de plus en plus les grandes villes. Aux États-Unis, le plus riche pays du monde, les ouvriers bénéficient jusqu’à aujourd’hui de congés payés beaucoup plus courts qu’en Pologne Populaire. L’accès à des logements d’entreprises ou coopératifs relativement bon marché était aussi un élément du salaire social. La situation du logement des ouvriers a connu une amélioration très importante, même si dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, il y avait des phénomènes pathologiques, dont faisaient partie de nombreux « hôtels ouvriers ». Dans de nombreux quartiers ouvriers, construits au XIXe siècle selon les standards du capitalisme sauvage de cette époque, les gens vivaient toujours dans les mêmes conditions. Dans l’industrie héritée du capitalisme, par exemple dans le textile, les conditions de travail n’ont pas été améliorées et étaient souvent scandaleuses. Cela n’empêchait pas les autorités de dormir jusqu’à ce que les ouvriers frappent du poing sur la table, comme l’ont fait les ouvrières du textile de Lodz en 1971 (1). Alors les autorités engageaient à la va-vite des modernisations, qui rapidement restaient sur le papier — jusqu’à une nouvelle explosion.

L’idéologie officielle proclamait que la classe ouvrière était la classe dominante, que le pouvoir était entre les mains du peuple travailleur. Les ouvriers ne le formulaient pas de cette manière, me semble-t-il ?

Z. K. : La situation objective, c’est que dans une société moderne soit c’est la bourgeoisie qui domine, soit c’est la classe ouvrière. L’affirmation que le pouvoir appartient « au peuple travailleur des villes et des campagnes » n’était donc pas seulement un discours idéologique, qui devait légitimer le pouvoir existant, pas une pure propagande. Lorsque le capitalisme et la domination de la bourgeoisie ont été renversés il fallait dire à qui revient maintenant le pouvoir. Et ce dernier, objectivement, de droit, revenait à la classe ouvrière et non aux petits propriétaires, à l’intelligentsia, aux directeurs ou aux secrétaires. C’est là que commence le principal problème du système que nous avions connu, c’est là qu’était sa principale contradiction. Le pouvoir revenait à cette classe, mais il ne lui appartenait pas. De nombreux — de plus en plus nombreux — ouvriers en étaient conscients. Ils entendaient dire qu’ils étaient la classe dominante. De plus, comme je l’ai dit, seulement eux pouvaient l’être. Mais ils ne l’étaient pas et ils le savaient. Et comme ils ne l’étaient pas, ce système à plus long terme ne pouvait pas fonctionner de manière efficiente ou plutôt avec le temps il ne pouvait fonctionner que de manière de moins en moins efficiente et soit connaître une réparation fondamentale, soit finalement s’effondrer.

Le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) disait qu’il exerçait le pouvoir au nom du peuple travailleur des villes et des campagnes.

Z. K. : Cette classe n’a pas pu décider si elle voulait exercer elle-même le pouvoir, c’est-à-dire le faire apparaître de manière démocratique, ou bien si elle préfèrait le confier à quelqu’un — et à qui — qui allait l’exercer en son nom. Personne ne lui a posé cette question. Il était exclu, inacceptable, de poser cette question publiquement et même de la formuler. ceux qui étaient au pouvoir considéraient cela comme un acte hostile, comme un coup contre le « rôle dirigeant du POUP », inscrit dans la Constitution.

Est-ce que c’est la cause des protestations, révoltes et soulèvements ouvriers que la Pologne Populaire a connus de manière cyclique ?

Z. K. : C’en était justement la cause. Seulement quelques années après la révolution industrielle, après la création d’une classe ouvrière puissante, nous avons eu l’année 1956. Pourquoi ? Car il est apparu que les ouvriers n’avaient pas le sentiment d’exercer le pouvoir mais qu’ils ressentaient qu’ils n’avaient rien à dire. Ils n’avaient aucune influence sur les conditions de travail, sur les normes de rendement, sur l’organisation du travail, sur le choix des chefs ou du directeur, sur le partage et l’utilisation du revenu de l’entreprise, sur le profil de sa production. Aucune influence sur les prix des articles de consommation courante ni sur la manière de partager et d’employer le revenu national, sur quelle part de ce revenu sera utilisée pour le fonds d’investissements et quelle part pour le fonds de la consommation, quelle part servira au développement de telle ou telle branche d’industrie et quelle part à la satisfaction des besoins sociaux immédiats, quelles sont les priorités sociales, économiques, culturelles. Le pouvoir politique n’était pas issu du choix démocratique de la classe ouvrière elle-même, qui n’avait aucun contrôle sur sa propre situation ni à l’échelle de l’entreprise, ni à l’échelle du pouvoir de l’État. Les ouvriers n’avaient pas de représentation démocratique, leurs intérêts ne pouvaient pas être articulés et ils n’avaient aucune influence à quelque niveau que ce soit sur les décisions essentielles.

En 1956 (2) ils ont donc commencé à fonder des conseils ouvriers démocratiquement élus…

Z. K. : Et à poser la question du pouvoir dans les entreprises, c’est-à-dire qu’ils ont entamé un conflit collectif avec l’État pour savoir qui doit diriger les entreprises. Ils exigeaient que ce soit leurs conseils qui dirigent et sous leur pression c’est ce qui a été écrit dans la loi sur les conseils ouvriers. Ils ne voulaient pas de directeurs issus du carrousel des postes au sein de la nomenklatura. Ils voulaient que ces derniers soient choisis par leurs conseils sur la base d’un concours public de compétences. Il était clair que si les ouvriers ont formulé la question du pouvoir à ce niveau, alors tôt ou tard ils finiraient par la poser à d’autres niveaux, y compris au niveau le plus haut. C’est pour cela que le mouvement des conseils a été très vite décapité. Ce système réalisait les intérêts de la classe ouvrière sur une grande échelle, mais à partir d’un certain niveau, il bloquait leur réalisation.

A quel moment le système ne réalisait-il pas les intérêts des travailleurs ?

Z. K. : Dans la société contemporaine l’économie et la vie de la société peuvent être régulées de deux manières : soit par la loi de la valeur et c’est le capitalisme, soit par le plan. La planification n’est pas une technique, c’est un processus social. Le plan ce n’est pas une chose, comme une résolution du Comité central, c’est un rapport social. Le plan doit être le rapport social fondamental dans une société qui a renversé le capitalisme. La véritable planification c’est une planification socialisée et démocratique, qui reflète les intérêts et les besoins de la classe ouvrière librement exprimés et définis et qui tient compte des intérêts et des besoins des autres couches sociales. Mais après la guerre, tout en renversant le capitalisme, on a importé de l’Union soviétique sur le terrain polonais le système stalinien tout prêt. Dans ce système la classe ouvrière était la classe dominante mais elle ne dominait nullement. C’est la bureaucratie du Parti-État qui dominait, alors qu’elle n’en était pas capable car elle ne pouvait créer un système socio-économique rationnel. L’histoire de l’humanité connaît de nombreux exemples similaires — la domination est exercée par d’autres que la classe dominante. Cela ne dure jamais très longtemps, car c’est une anomalie, et tôt ou tard cela s’effondre. C’était un modèle favorisant la formation d’un pouvoir bureaucratique aliéné, qui avec le temps a produit ses propres intérêts, a monopolisé le pouvoir politique et en prenant appui sur lui s’est emparé du pouvoir économique. Cette couche ne gouverne aucunement dans l’intérêt du prolétariat, mais en fonction de ses propres intérêts et pour défendre sa propre position sociale. La planification n’y était donc pas ce qu’elle devrait être par définition, c’est-à-dire une détermination rationnelle des proportions entre le fonds d’investissements et le fonds de la consommation, réalisée dans l’intérêt de la classe ouvrière et de toute la société. Elle était le fruit du jeu d’intérêts des groupes à la fois territoriaux et de branches au sein de la bureaucratie.

De quelle manière la concurrence entre divers groupes bureaucratiques se reflétait-elle sur la situation des travailleurs ?

Z. K. : Un des principaux problèmes de la Pologne Populaire c’était que la satisfaction des besoins sociaux immédiats ne parvenait pas à suivre le rythme du développement économique. Divers groupes bureaucratiques territoriaux et de branches luttaient pour le fonds d’investissements, car il assurait non seulement les moyens matériels mais aussi des postes au sein de la nomenklatura, garantissant ainsi la position et l’influence de chaque groupe, le rapport des forces entre eux. Aucun de ces groupes ne luttait pour la taille du fonds de consommation. Chacun voulait arracher pour soi la plus grande part du fonds des investissements, donc ce dernier était toujours trop grand et cela au prix de la réduction du fonds de la consommation. Dans les plans bureaucratiques des proportions données entre ces deux fonds étaient établies, mais cela n’était jamais réalisé. Donc non seulement la planification était incorrecte, car elle était bureaucratique, mais pire : les plans adoptés n’étaient jamais réalisés. Il s’agissait là d’un facteur important de la déstabilisation et de la décomposition de l’économie, qui produisait des tensions et des explosions sociales.

L’inefficacité du système était donc non le fruit des principes socialistes mais celui de la pratique à laquelle nous étions confrontés, entre autres de l’absence des mécanismes démocratiques dans la gestion de l’économie ?

Z. K. : Et plus généralement dans l’exercice du pouvoir. L’absence d’une planification démocratique, et donc du plan en tant que régulateur essentiel de la vie socio-économique, a commencé à miner les acquis des premières années de l’après-guerre et progressivement de bloquer le développement. Le système géré par la bureaucratie devenait de plus en plus irrationnel, inefficace et gaspilleur. Les phénomènes pathologiques se multipliaient. Voici un exemple d’une pathologie lourde, découverte par l’équipe du prof. Hillel Tickin de l’Université de Glasgow : dans toute économie existent deux grands secteurs, celui de la production des moyens de production et celui de la production des biens de consommation ; dans notre économie prétendument socialiste sur une très grande échelle et de manière très rapide s’est développé un troisième secteur, inconnu de toutes les théories économiques, le secteur de la réparation des moyens de production. D’où ces ateliers bizarres, inconnus du capitalisme mais chez nous alors très développés et croissant sans cesse au sein des entreprises, appelés « ateliers d’outillage ». La mécanisation du travail c’est un indice du développement. Mais une mécanisation qui conduit à ce que plus le nombre des ouvriers servant les machines diminue et plus augmente le nombre de ceux qui les réparent, se transforme en son contraire. L’organisation pathologique du travail, que les chercheurs français s’occupant des processus du travail dans le « socialisme réel »— l’équipe du prof. Wladimir Andreff de Grenoble — ont appelé le « taylorisme arythmique », la coopération sans cesse remise en cause, la production massive des « garde boutiques » [produits inutiles], ce ne sont que divers aspects d’un même phénomène. L’autre exemple, c’est l’insuffisance globale de la force du travail et des moyens et outils du travail allant de pair avec leur excès constant au sein des entreprises, où ils étaient « emmagasinés » et où ils étaient « en friche » en attendant le moment du travail accru, qui accompagnait la dernière phase de la réalisation du plan. Tout cela témoignait d’un phénomène très grave : d’une forte tendance à la décomposition du caractère social du travail, à sa désocialisation, à la décomposition de l’économie.

Est-ce que les soulèvements ouvriers avaient pour but la réalisation d’un socialisme authentique et étaient dirigés contre la bureaucratie aliénée, qui non seulement ne réalisait pas toutes les aspirations des travailleurs mais introduisait dans le système des mécanismes irrationnels ?

Z. K. : Le système du « socialisme réel » libérait, de diverses manières, les aspirations des travailleurs à gérer et à décider. Il leur a créé la base matérielle et a réveillé leurs aspirations en proclamant une idéologie donnée. A chaque fois que de telles aspirations se manifestaient publiquement, lorsque — comme en 1956 et en 1981 — des conseils ouvriers ou des conseils de travailleurs étaient démocratiquement élus pour qu’ils reprennent la gestion des entreprises, elles étaient étouffées. Plus tard Mieczyslaw F. Rakowski (3) a écrit dans son livre « Comment cela est arrivé » : « En ce qui concerne la dictature du prolétariat, je considère que nous avions à faire à elle uniquement lorsque les ouvriers organisaient des grèves de masse, sortaient dans les rues et forçaient l’équipe dirigeante du moment à céder la place, en exigeant une correction de la politique économique et sociale. (…) Et qu’avions-nous entre ces grèves et manifestations ? C’était la dictature de la bureaucratie… » En 1981 les ouvriers ont posé le plus fortement la question : qui dirige les entreprises et donc, car cela va de pair — le pays ?

On en est arrivé au point que la bureaucratie devait choisir si elle rend le pouvoir aux ouvriers ou aux capitalistes ?

Z. K. : La résolution des contradictions existant dans la Pologne Populaire ne pouvait passer que par le choix de la démocratie ouvrière et des travailleurs — et telles étaient leurs aspirations, mais en 1989-1990 aucune force politique ni même une organisation syndicale ne représentait ces aspirations —, ou par la restauration du capitalisme. C’est le second choix qui a été réalisé. Il s’agissait d’un choix politique et idéologique, nullement d’une nécessité historique. La classe ouvrière a cessé d’être objectivement une classe dominante, ce sont les capitalistes qui le sont redevenus. La classe ouvrière est revenue au point de départ. La chute draconienne des salaires réels et du niveau de vie, un chômage de masse durable, l’emploi dans des conditions peu sûres et très élastiques, un marché du travail déréglé, la domination absolue et sans limites du capital, qui devant une passivité totale de l’État permet que le travail effectué ne soit pas payé — c’est-à-dire que le capitaliste peut voler les salariés impunément. En un mot, à nouveau un saut immense — mais cette fois-ci en arrière.

Comment la Pologne Populaire s’inscrira-t-elle à la longue dans la conscience ouvrière ?

Z. K. : Avant tout, la mémoire des immenses acquis sociaux et culturels et de leur perte va demeurer. De tels acquis ne disparaissent pas dans la mémoire collective et bien que la droite fait tout pour les effacer, car ils restent dangereux, elle n’y parviendra pas. Ce souvenir sera certainement une grande force motrice de la lutte des classes.

Synthèse sur la Pologne

Notes

1. Après les grèves de décembre 1970 et de janvier 1971 (provoquées par une brutale augmentation des prix des biens de consommation et en particulier de la viande), qui ont touché les ports de la Baltique et provoqués le départ de W. Gomulka et son remplacement à la tête du Parti-État par Edward Gierek, ce dernier a tenté de préserver le nouveau partage du produit national au détriment de la consommation ouvrière (et a réussi à convaincre les ouvriers des Chantiers navals qu’il n’y avait pas d’autre solution), les ouvrières de Lodz se sont mises en grève en février 1971. Elles ont refusé toute négociation avec la bureaucratie. Cette dernière a fini par annuler les hausses des prix. En juin 1976 une nouvelle tentative d’augmentation des prix a été annulée le lendemain de son annonce car une vague de grèves avait démarré dans le pays (usine de tracteurs Ursus près de Varsovie, métallurgie de la ville de Radom, pétrochimie de la ville de Plock). La hausse des prix du 1er juillet 1980 a ouvert la voie à la vague de grèves qui se sont généralisées fin août, conduisant à la reconnaissance du droit des travailleurs à fonder des syndicats « indépendants et autogérés » lors des accords signés à Gdansk, Szczecin et avec les mineurs de la Haute-Silésie.

2. A partir de la fin 1955 au sein du POUP ont commencé à apparaître des courants opposés au stalinisme. Le XXe Congrès du PCUS — lors duquel le premier secrétaire du POUP, Boleslaw Bierut, est mort après le rapport Khrouchtchev — a accéléré les dissidences. En juin 1956 les ouvriers de la métallurgie de Poznan sont entrés en grève, qui s’est rapidement transformée en une situation quasi-insurectionnelle dans toute la ville. Le mouvement a été réprimé, mais l’opposition au sein du parti et de l’intelligentsia est parvenue à faire stopper la répression. Des conseils ouvriers ont été créés dans la plupart des entreprises en automne et, fin octobre, l’aile gauche du parti appuyée par des manifestations de masse (le mouvement insurrectionnel hongrois a démarré après une manifestation de solidarité avec les mobilisations polonaises) à imposé à la tête du parti l’ancien secrétaire général, liquidé en 1948, Wladyslaw Gomulka. Ce dernier a convaincu la direction soviétique de ne pas intervenir en Pologne, garantissant la normalisation de la situation, ce qu’il a réalisé dès l’été 1957 (avec le soutien de la hiérarchie catholique). Les grèves de 1970 ont mis fin à sa carrière politique.

3. Engagé dans la gauche d’Octobre 1956, Mieczyslaw F. Rakowski a pris en 1958 la direction de l’hebdomadaire Polityka (créé pour remplacer l’hebdomadaire Po Prostu, interdit) qui a joué le rôle d’une vitrine intellectuelle au cours des années 1960-1970. Il a soutenu le coup d’État du général Jaruzelski, est devenu, en 1988, le dernier secrétaire général du POUP et a procédé à sa dissolution pour permettre la création à sa place de la Social-démocratie de la République de Pologne, dont sont issus l’actuel Président de la République et l’actuel Premier Ministre. Rakowski s’est retiré de la vie politique au cours des années 1990.

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