Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014 *

SYRIE ET IRAK

« État islamique », l’État létal

Cf. aussi : [Syrie] [Irak]

Luiza Toscane*

Analyse de la genèse de « l’État islamique », d’essence bourgeoise et parasitaire, ultra-réactionnaire dans son idéologie et contre-révolutionnaire dans sa pratique.

Carte de l'expansion de l'État islamique en juin 2014 ©Nerika

Carte de l'expansion de l'État islamique en juin 2014 ©Nerika

30 août 2014

« L’État islamique » (Daech) trouve son origine dans la formation d’un noyau irakien d’Al-Qaïda suite à l’invasion américaine. Le calife autroproclamé Abou Bakr al-Baghdadi a rejoint ce dernier alors dirigé par le Jordanien al-Zarkaoui. En 2006, le conseil consultatif des moudjahidines en Irak proclame « l’État Islamique en Irak ». C’est en s’impliquant dans la révolution syrienne, combattant plus l’Armée libre (ALS) que le régime Assad, particulièrement à partir de 2013, que « l’État islamique en Irak et au Levant » (Daech) a pu se développer, s’entraînant et rivalisant avec Al-Qaïda et sa franchise syrienne, le Front al-Nusra (ou Jabhat al-Nusra).

Bien des régimes ont fermé les yeux à tour de rôle sur les activités de « l’État islamique », mus par des considérations à court terme. Le pouvoir syrien a libéré à dessein au début de la révolution syrienne des jihadistes emprisonnés et s’est s’abstenu jusqu’à récemment de combattre « l’État islamique », y voyant conjoncturellement un allié contre-révolutionnaire. Daech a bénéficié des facilités octroyées par la Turquie dans le but d’affaiblir les forces kurdes. L’armée de « l’État islamique » a certes été financée par des donateurs privés de pays du Golfe peu regardants. Seigneur de guerre, il pourrait s’affranchir de sa tutelle internationale après avoir mis la main sur des puits de pétrole, des silos à grains en Syrie, des fonds bancaires irakiens, des antiquités de Syrie et d’Irak, des droits de passage à ses check points, les rançons et la vente de femmes. Il prélève par ailleurs des taxes sur le trafic du pétrole et de ses dérivés (notamment revendu au régime syrien) ou du tabac (Syrie). Il aurait récupéré l’ancienne structure fiscale irakienne et avait même prévu de nouveaux « impôts » visant les chrétiens… Quoi qu’il advienne, « l’État islamique » s’est assuré dès le départ par ses revenus une certaine indépendance à l’égard des populations soumises.

« L’État islamique » se présente aujourd’hui comme un État émergeant sur une économie de guerre, un État centralisé et rentier, cherchant le profit à court terme, ayant « nationalisé » le produit de ses rapines et procédant à une redistribution des richesses pour ne pas s’aliéner les populations pauvres des zones occupées qu’il n’a pas décidé d’éliminer : gratuité de l’électricité et baisse de 50 % des loyers à Mossoul pour les démunis, distribution de vivres pendant le ramadan en Syrie. Il est aidé dans cette gestion par l’alliance tissée avec d’anciens cadres baathistes.

« L’État islamique » serait en passe de contrôler une zone, riche en ressources et habitée par neuf millions de personnes environ. Ces zones sont plus une vaste toile d’araignée qu’un territoire homogène. Toutefois, il s’était assuré en août le contrôle total de villes : Mossul, Sinjar, Raqqa, Tikrit… Il ne s’aventure pas dans les zones qui ne lui sont pas acquises (chiites). Quant aux minorités qui le gênent, il les persécute (chrétiens) ou les extermine (yezidis, chiites turkomans, sunnites refusant de lui prêter allégeance, etc.).

Le petit nombre de militaires (1) au regard de la taille des territoires conquis le conduit à exécuter des hommes et à vendre des femmes ou à provoquer leur exil, plutôt que de juger et d’emprisonner. En effet, il ne dispose pas de toutes les infrastructures dans les zones nouvellement conquises.

Une armée hiérarchisée qui repose sur des unités « tournantes » dont une minorité est composée d’étrangers inexpérimentés, autant de facteurs qui renforcent l’aspect hiérarchique et diminuent le risque d’insoumission, sans parler des enfants soldats. Les femmes se voient attribuer d’autres tâches comme le recrutement de femmes à marier aux chefs militaires, la fouille et le vol des captives avant leur vente, etc.

« L’État islamique » dispose aujourd’hui de matériel militaire pris à l’armée syrienne. Il a aussi mis la main sur un quart du stock de l’armée irakienne (les véhicules militaires Humvees, les missiles et autres armements lourds) souvent de fabrication américaine et abandonné par la pléthorique armée irakienne à Mossoul, ce qui est en fait un État fort. En armes et en hommes, il serait supérieur aux forces de la région du Kurdistan.

« L’État islamique » assure la subsistance ses combattants, des jeunes déclassés pour la majorité, soit des mercenaires venus du monde entier. La porosité de son recrutement laisse supposer une forte infiltration.

« L’Émirat » devient « Califat », une monarchie de droit divin. Le calife autoproclamé est un chef spirituel et temporel. Le discours de son porte-parole, Abou Mohammed al-Adnani, a révélé son caractère ultra-réactionnaire : « Musulmans, rejetez la démocratie, la laïcité, le nationalisme et autres déjections de l’Occident, revenez à votre religion. » Il a des ambitions mondiales et se nomme tout simplement « État Islamique », sommant tous les groupes jihadistes de lui faire allégeance.

Les facteurs matériels n’expliquent pas à eux seuls les crimes de « l’État islamique ». S’ils n’ont pas encore généralisé les tribunaux, les prisons ou les cimetières et n’ont pas le « temps » de tuer les civils avant de les enterrer, ils ont en revanche le temps de violer les femmes, de décapiter les morts après les avoir tués par balles, d’exhiber les têtes, de mettre en scène des enfants dans ces scènes macabres, de les filmer et de les diffuser sur internet. Cela répond autant sinon plus à une logique de terreur qu’à une logique purement économique, les effets de la première compensant les carences de la seconde.

La charte régissant la vie à Mossoul est une série d’interdits et non un projet social. Leur non-respect est passible d’« exécution, crucifixion, amputation des bras et des jambes ou d’exil ». Les banques rouvrent à Mossoul uniquement pour les particuliers ne faisant pas partie de l’ancien appareil d’État et n’étant membre d’aucune minorité.

Lâché officiellement par les États du Golfe, « l’État islamique » est reconnu par Boko Haram. Il est un concurrent pour l’Émirat islamique d’Afghanistan, celui du Caucase ou Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA). « L’État islamique » n’est pas implanté qu’en Irak et Syrie. Des manifestations de soutien ont eu lieu à plusieurs reprises en Jordanie ces trois derniers mois (Maan, Al Zarqa, Yajouz).

Ses soutiens sunnites internes espérés font défection (les tribus des Chaïtat en Syrie, ou des tribus d’Al-Anbar en Irak qui les combattent).

D’essence bourgeoise et parasitaire, ultra-réactionnaire dans son idéologie et contre-révolutionnaire en pratique, « l’État islamique » est en dernière, mais aussi en première analyse « une bande d’hommes armés », soit la définition de l’État proposée par Lénine et Engels (2). ■

* Luiza Toscane, militante pour le droit d’asile à l’ACAT-France, est engagée dans la solidarité avec les révolutions arabes. Elle a notamment publié « Terre d’écueils », disponible sur le site web : Tunisie Réveille Toi.


Ce que dit la bande armée…

Le porte-parole de « l’État islamique », Abou Mohammed al-Adnani, a fait circuler sur internet une vidéo, dont nous avons traduit quelques extraits, qui suffisent pour saisir son caractère ultra-réactionnaire.

« Le Califat (Khilâfa) est une obligation délaissée à notre époque, alors qu’Allâh le Très Haut a dit : « Ton Seigneur confia aux Anges : “Je vais établir sur la terre un vicaire (Khalifa)” » [Coran 2 : 30]. (…)

« En se basant sur cela le Conseil consultatif (Choûra) de l’État islamique s’est réuni et a discuté de cette question. Il a vu que, grâce à Allâh, l’État islamique possède toutes les conditions du Califat, que les musulmans sont dans le péché s’ils délaissent cette o bligation et qu’il n’y a aucun empêchement ou aucune excuse légitimes qui nous exonéreraient de ce péché si nous retardons l’établissement du Califat.

« L’État islamique a donc décidé, représenté pour cela par les personnes ayant autorité et noblesse parmi les dirigeants, les« chefs militaires et le Conseil consultatif, de proclamer l’établissement du Califat islamique, de nommer le Calife des musulmans et de prêter serment d’allégeance à l’Ancien (Cheïkh), au Combattant (Moudjâhid), à l’Adorateur, à Celui qui précède (Imâm), au Dévoué, au Revificateur de la Religion (Mohyi el Din), au descendant de la lignée du Prophète, au serviteur d’Allâh : Ibrâhîm Ibn ‘Iwâd, Ibn Ibrâhîm, Ibn ‘Alî, Ibn Mouhammad Al-Badrî Al-Hâchimî Al-Housaynî Al-Qouraychî par sa lignée, As-Sâmourrâî par sa naissance, Al-Baghdâdî pour le lieu où il a étudié et habité. Il a fait allégeance (Bay‘a) et il est devenu de ce fait Imâm et Calife de tous les musulmans partout dans le monde. L’État islamique supprim«e de son nom “en Irak et au Levant (Châm)” sur les plans administratif et officiel et son nom devient “l’État islamique” (Dawla islamiya) à partir de la date de cette déclaration.

« Nous appelons l’attention des musulmans sur le fait qu’à partir de la proclamation du Califat il devient une obligation pour tous les musulmans de faire serment d’allégeance et de secourir le Calife Ibrâhîm, qu’Allâh le préserve. (…)

« Son pouvoir s’est étendu sur de grandes parties de l’Irak et du Levant. Et la Terre, aujourd’hui, est soumise à son autorité et est sous ses ordres, d’Alep à Diyala. Alors craignez Allâh, ô serviteurs d’Allâh, obéissez à votre Calife et secourez votre État (Dawla) qui se renforce de jour en jour en puissance et en nombre pendant que ses ennemis sont assiégés et brisés. (…)

« Assumez, ô vous musulmans, votre puissance, car, par Allâh, si vous mécroyez à la démocratie, au sécularisme, au nationalisme et autres déjections de l’Occident et si vous revenez à votre religion et à votre croyance (Aqîda), alors, par Allâh, vous gouvernerez la Terre, et l’Orient et l’Occident se soumettront à vous. (…)

« La vérité est apparue, c’est un État pour les musulmans, c’est un État pour les opprimés, les orphelins, les veuves, les pauvres. Si vous les secourez, c’est pour vous-même. C’est un État, c’est le Califat. Il est temps maintenant de mettre fin à la division et à la dispersion des forces qui n’ont rien à voir avec la religion d’Allâh. (…)

« Malheur à ces Commandants (Amir) et à ces communautés dont veulent diriger la lutte (Djihâd) la communauté des sécularistes, des démocrates, des nationalistes, des attentistes (Mourdji’a), des frères musulmans (Ikhwân), et des sourouristes (Souroûriya). (…)

« Aujourd’hui la puissance est pour les musulmans. Notre Califat est de retour même si ça ne plaît pas à certains. Le Califat est de retour et nous demandons à Allâh qu’Il le mette sur la voie de la Prophétie. L’Espoir est en train de se réaliser, le rêve devient réalité. »

(traduit de l’arabe de : https://www.youtube.com/watch?v=BTiqYjuIjulJik – cette video a été depuis supprimée de youtube)

Notes

1. 50.000 selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme à la mi-août 2014.

2. Formule utilisée par Engels dans l’Anti-Dühring, avant d’être reprise par Lénine dans l’État et la révolution

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