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N° 627-628 mai-juin 2016

BRÉSIL

« Si le coup d’État réussit, le pays va vers un processus d’effondrement social »

Cf. aussi : [Brésil]

Entretien de Cátia Guimarães avec Ruy Braga*

Le 17 avril,à Brasília, manifeation pour (à droite) et contre (à gauche) l'impeachment. © Juca Varella

Le 17 avril,à Brasília, manifeation pour (à droite) et contre (à gauche) l'impeachment. © Juca Varella

Propos recueillis le 6 avril 2016

Cátia Guimarães : On a l’habitude de qualifier la stratégie du PT au gouvernement fédéral comme une tentative de conciliation de classes. Et comme tu l’as souligné dans un article récent, le discours de l’ex-président Lula sur l’Avenida Paulista, le 18 mars dernier, semble se situer dans la continuité de cette stratégie. Mais actuellement, cette stratégie se brise. Quels sont les segments de la société qui considèrent cette conciliation comme dépassée aujourd’hui ?

Synthèse et articles Inprecor

Ruy Braga : Pour faire une telle analyse il faut croiser deux grandes dimensions de la société brésilienne contemporaine. La première passe nécessairement par la question de l’économie. Le pays est dans une période de contre-cycle après, je dirais, dix à douze ans de croissance relative. À contre-courant de ce qu’était la dynamique du capitalisme international, à partir de 2008, avec la crise économique et financière mondiale, le pays a poursuivi d’une certaine manière sa croissance. Sauf que les contradictions, qui sont des contradictions de base, de sa structure sociale, ne peuvent être administrées par l’intermédiaire des instruments traditionnels de gestion de la politique économique, par exemple le taux de change. Il est très important de constater que, face à l’imminence de la crise, dès 2012 le gouvernement Dilma a clairement pris le chemin de la régression dans le domaine des droits sociaux. Alors, ce qui a lieu fondamentalement c’est une tentative de restructurer le gouvernement autour d’un agenda patronal. Cet agenda patronal est basé sur sur des privatisations, la limitation des dépenses publiques ou la diminution par le gouvernement des prétendues charges des entreprises. Cette gestion microéconomique des charges des entreprises – notamment les tarifs de l’électricité, mais aussi l’allègement de la taxe sur les salaires, des PIS-Cofins (1), etc. – fragilise les ressources publiques dans une période de contre-cycle. Quel est le sens général de tout cela ? Cela signifie que le gouvernement, dans sa tentative puérile et naïve de favoriser et d’une certaine manière de rétablir la rentabilité des entreprises, a agi d’une manière irresponsable sur les comptes publics et l’épargne du travailleur. Cet agenda patronal s’est développé au cours des quatre dernières années du gouvernement Dilma. Et cet agenda a abouti à une impasse : le chemin choisi par le gouvernement, privilégiant l’accumulation par l’exploitation économique – même si elle passe par le biais des politiques sociales – s’avère inefficace pour rétablir la croissance économique, et de fait rétablit surtout l’exploitation des travailleurs. C’est en ce sens qu’on ne constate pas du point de vue économique d’autre alternative que la réduction des droits des travailleurs au profit de ceux des entreprises. C’est là que se pose le plus gros problème parce qu’entre en jeu la dimension politique. Alors quand tu regardes les choix du gouvernement, tu comprends que le gouvernement veut vraiment approfondir cet agenda néolibéral et mettre en cause les droits des travailleurs. Récemment, on a eu la réforme des retraites, mais il y a eu aussi une série de mesures concernant l’assurance chômage, et maintenant cette reprise du débat sur la réglementation de la sous-traitance. Le gouvernement n’a rien fait pour contrer cet agenda, et au contraire le stimule, c’est lui qui propose ce genre de solution. En outre, le gouvernement fait des coupes aussi dans les dépenses de santé, de l’éducation, il coupe des dépenses qui touchent plus ou moins directement l’écrasante majorité des travailleurs brésiliens qui dépendent de l’enseignement et du système de santé publics. Si cet agenda s’est montré inefficace et incapable de combattre la crise, il s’est montré au contraire très efficace pour approfondir le processus de la crise économique, pour amplifier et prolonger la récession économique. Quel est le problème politique que cela pose ? C’est que, d’un côté, les secteurs de la bourgeoisie qui s’étaient alignés sur le gouvernement comprennent les limites de cette stratégie d’accumulation et en même temps ils exigent qu’on l’approfondisse. De l’autre côté, les bases sociales du gouvernement font pression pour faire reculer ces mesures. Et le gouvernement, dans une certaine mesure, est encore lié à ses bases sociales, même si ce lien est devenu de plus en plus fragile ces dernières années. C’est pourquoi il se montre à certains moments réticent et hésitant à assumer de manière claire et nette l’agenda que les patrons réclament, à savoir la fin de la CLT (2), la contre-réforme radicale de l’assurance chômage, la progression du chômage, la progression de la flexibilité, surtout par le biais de la sous-traitance, le développement du travail informel, l’approfondissement de la flexibilité du temps de travail…

Synthèse et articles Inprecor

Ce n’est pas un hasard si la Fiesp [Federação das Indústrias de São Paulo] est l’une des principales organisations qui dirige de fait le processus de coup d’État contre Dilma. Cette même Fiesp, qui avait participé au pacte néodéveloppementiste avec la CUT, la Força Sindical et le gouvernement en 2011. Elle en sort parce qu’elle comprend que le gouvernement se montre hésitant et peu efficace, peu capable d’approfondir encore cet agenda de spoliation sociale qui, selon la Fiesp, serait nécessaire au rétablissement des bases de l’accumulation capitaliste privée dans le pays. C’est cela qui a fait que de nombreux secteurs du patronat ont abandonné le gouvernement parce qu’ils ont compris que ce gouvernement n’est pas suffisamment fort pour appliquer ces mesures au regard de la pression de ses bases sociales. D’où l’idée de remplacer l’actuel gouvernement par un gouvernement Michel Temer pur sucre, en d’autres termes un gouvernement PMDB-PSDB complètement aligné sur l’agenda que je qualifie de spoliation sociale. C’est sur cette politique que la bourgeoisie brésilienne parie comme voie de solution du problème économique. Sauf que ce sera un coup d’épée dans l’eau. C’est une voie désastreuse qui amènera le pays à vingt ans d’intensification toujours croissante du processus de lutte des classes, avec peu de possibilités de prévoir ce qui en résultera.

Cátia Guimarães : De nombreux analystes ont signalé que cette crise est principalement une crise entre fractions des classes dominantes. Tu fais entrer un autre acteur dans ce décor, en affirmant que le gouvernement s’est aussi trouvé acculé par une vague montante de grèves et de revendications des travailleurs. C’est bien cela ?

Ruy Braga : Cela ne fait pas le moindre doute. À partir de 2008 – avec une intensification en 2010 et 2011 – le pays vit un cycle de grèves qui est assez complexe à analyser. Je dirais que ce cycle commence vraiment dans les secteurs les plus traditionnels, les plus organisés syndicalement, de travailleurs qui gagnent le mieux, spécialement dans le secteur public mais aussi dans le secteur privé, notamment chez ceux de la métallurgie, de la chimie, du pétrole, et aussitôt après ceux du secteur bancaire, qui ne sont pas aussi bien payés mais se mobilisent très intensément à partir de 2010. Cette première vague, qu’il s’agisse du secteur privé ou du secteur public, finit par évoluer vers un second moment où ce sont les travailleurs du secteur des services, les travailleurs les moins organisés, les plus précarisés, qui se mobilisent à leur tour.

Les explications sont connues. D’un côté tu as un marché du travail relativement tendu (3), d’un autre côté, tu as de très mauvaises conditions de travail, l’approfondissement de la sous-traitance, l’approfondissement du turnover, des accidents, des maladies professionnelles, des salaires très bas. Au Brésil on a fini par s’habituer à cette idée que le travail formel lui aussi est précaire parce que le niveau de rémunération est si bas que le travailleur n’arrive pas à atteindre le minimum du minimum de conditions de vie décentes, ce qui tend à inverser la dynamique des années 1990 où le travail précaire était généralement le travail informel. Maintenant tu as un travail qui est formel et très précaire en même temps. C’est bien connu dans le secteur des services, comme cela s’est clairement vu dans la dernière période, et c’est tout à fait flagrant dans les grèves des travailleurs municipaux, qui sont les travailleurs les plus précarisés : ceux de la voirie, par exemple, ou les travailleurs des transports publics – chauffeurs et guichetiers. Au total, tu as une vague dont la dynamique est à peu près la suivante : à partir de 2008, en commençant par les secteurs les plus organisés du privé et du public jusqu’à ces secteurs moins organisés, plus fragilisés. En d’autres termes, il y a des secteurs de la semi-périphérie et de la périphérie du marché du travail. Dans le cas de l’État, on constate nettement que le flux gréviste va du gouvernement fédéral vers les collectivités municipales.

Donc, à partir de 2013 il y a une vague de grèves des travailleurs municipaux. Ce qui ne manque pas de faire pression sur les syndicalistes lulistes, progouvernementaux, qui répondent, évidemment, de manière très inégale. En tout cas, ils se rendent compte, d’abord, que les politiques sociales du gouvernement ne satisfont plus cette base inquiète, insatisfaite, mécontente, et, ensuite, qu’ils doivent faire quelque chose, qu’ils ne peuvent simplement ignorer cette vague gréviste, cette impulsion qui vient d’en bas. D’où les attitudes hésitantes qu’on connaît. L’exemple classique, typique, le plus facile à identifier que je donne dans les études que j’ai faites récemment est celui du Syndicat des Employés de banque de São Paulo, qui est un syndicat 100 % progouvernemental, qui a donné beaucoup de cadres dirigeants au gouvernement y compris pour composer les conseils des fonds de pension et ce genre d’organismes, et qui a fini par faire grève. À savoir qu’il a dirigé des grèves dans l’État de São Paulo tout comme, par l’intermédiaire de la Fédération bancaire, il a dirigé des grèves nationales des travailleurs des banques.

Tout cela pour dire qu’il y a beaucoup d’insatisfaction à la base. Celle-ci est liée à la détérioration des conditions de travail et, en même temps, cette insatisfaction fait pression sur le syndicalisme luliste et le met le dos au mur.

Le syndicalisme luliste réagit. Cette réaction a lieu sur deux fronts : d’un côté, une certaine tentative de contrôler le mouvement gréviste, de l’autre, une certaine tentative de faire pression sur le gouvernement pour qu’il revienne en arrière sur les mesures impopulaires. Cette dynamique a marqué la politique à la base, la politique des classes populaires depuis trois ou quatre ans. C’est très net. S’y ajoute la mobilisation qui, à partir de 2013 devient très intense, très importante, celle des nouveaux mouvements sociaux urbains, de la lutte pour le logement. Cela signifie – et c’est un point clé du débat brésilien aujourd’hui – que la question urbaine, la question du travail et de la ville, la mobilisation des mouvements sociaux de sans-abri ou mal-logés est devenue visible dans les grands centres urbains brésiliens. C’est dire qu’il y a un bouillon de culture effervescent à la base. Ce bouillon de culture a vraiment fait pression, c’est ce que je tente de démontrer dans mon article, sur les syndicalistes et surtout sur le gouvernement. Ce que je cherche à démontrer – on va le dire comme ça, en parlant de manière plus spéculative – c’est que du point de vue de la logique politique, ou de sa logique de domination de classe sociale, la bourgeoisie brésilienne n’est pas à l’aise quand elle doit accepter un gouvernement qui n’est pas un gouvernement pur sucre, c’est-à-dire un gouvernement qui n’est pas capable de la satisfaire à 100 %, comme je l’ai dit précédemment. Et en même temps, c’est un gouvernement qui n’est pas capable d’accomplir ce qu’il a accompli tout au long des années 2000, avec une certaine capacité d’absorber le mouvement social, d’intégrer le conflit social au sein de l’État, de bureaucratiser le conflit social, et en même temps d’apaiser les sources d’insatisfaction. Donc si tu as un gouvernement qui ne fait ni une chose ni l’autre, c’est-à-dire qui d’un côté n’approfondit pas la stratégie sociale d’accumulation par spoliation et de l’autre n’arrive pas à contrôler les bases sociales insatisfaites, avec en perspective l’approfondissement d’un processus de crise, c’est un gouvernement qu’on pourra qualifier d’inutile.

Cátia Guimarães : Si l’impeachment se produit, un gouvernement qui a encore une base sociale et sur lequel elle peut faire pression va être éliminé. Mais à ce jour le gouvernement n’a pas lancé la mobilisation de cette base, au contraire, toi-même tu as souligné que les gouvernements du PT ont essayé tout au long de ces années, de la rendre passive. Alors, en ce sens, éliminer le PT du gouvernement et le remplacer par un gouvernement pur sucre, est-ce que cela peut améliorer le processus d’intensification de l’exploitation, qui est l’une des choses que ce gouvernement n’a pas réussi à faire tout en réussissant à calmer sa base ?

Ruy Braga : Parmi les scénarios prévisibles, le plus probable est celui de l’intensification de la lutte des classes et d’un effondrement social du pays. Si le coup d’État réussit, le pays va vers un processus d’effondrement social pour plusieurs raisons. Les secteurs politiques alignés sur les intérêts les plus conservateurs et réactionnaires imaginent qu’il va arriver quelque chose comme ce qui est arrivé avec Collor en 1992 : on a un vice-président, l’économie donne des signes de redémarrage, le processus d’impeachment réunit les forces politiques autour d’une sorte de pôle de salut national et débouche sur une transition tranquille vers un gouvernement issu d’élections deux ans après. C’est de la stupidité pure. C’est d’une stupidité gigantesque.

En premier lieu parce que Dilma n’est pas Collor. D’un double point de vue : Collor était l’accusé du procès, il avait été accusé par son frère. La commission qui avait été formée par le Congrès a prouvé le crime, sa culpabilité. Tel n’est pas le cas de Dilma, il n’y a rien, du moins jusqu’à maintenant. Je suis contre ce gouvernement, je suis de l’opposition de gauche au gouvernement, je trouve ce gouvernement très mauvais. Je trouve ce gouvernement – on va le dire comme ça – pratiquement indéfendable. N’empêche qu’il n’y a pas de crime. Aucun crime n’a été commis par la présidente de la République. Donc ce truc serait une rupture politique. Ce serait un coup d’État. Même s’il s’agit d’un coup d’État parlementaire.

En second lieu, Dilma n’est pas Collor pour une autre raison, Collor n’avait aucune base sociale. Cela faisait un an et demi qu’il était au pouvoir quand le processus d’impeachment a pris forme. Le PT est au gouvernement depuis 13 ans, presque 14. Le PT a encore aujourd’hui une base sociale, le PT a de l’influence sur le mouvement syndical, il a de l’influence sur les mouvements sociaux. Le PT a un groupe parlementaire qui est le plus nombreux au Congrès, on ne peut l’oublier. Le PT a une vraie implantation. Le PT n’est pas le PRN de Collor. Il y aura donc une résistance au coup d’État. Je n’ai pas le moindre doute à ce propos. Ce qui est arrivé avec Collor ne se répètera pas.

Par ailleurs, l’idée qu’une pacification politique, une transition tranquille pourrait préparer une reprise économique est une stupidité de plus. Le pays va devenir ingouvernable. Un gouvernement PMDB-PSDB illégitime sera confronté à une insatisfaction sociale croissante, qui tendra à croître à mesure de l’adoption des mesures impopulaires qu’ils ont l’intention de mettre en œuvre, et avec un PT, en quelque sorte, renforcé – aussi incroyable que cela puisse paraître – du fait d’avoir été victime d’un coup d’État. Ils diront ça et ils n’auront pas tort.

Ce coup d’État à froid qui est en mis en œuvre contre le gouvernement de Dilma Rousseff jettera très probablement le pays dans le chaos politique pour les 20 prochaines années. Il n’y aura pas de paix, il n’y aura pas de tranquillité. Bien que les secteurs réactionnaires et conservateurs s’imaginent que ça arrivera, ça n’arrivera pas. Ce que j’imagine ou que je peux prévoir parce que je connais un tout petit peu la bourgeoisie brésilienne, c’est qu’après ce coup d’État parlementaire, au regard du durcissement des conditions politiques, de la résistance, ce qui doit arriver c’est un durcissement encore plus fort des conditions civiles, c’est-à-dire de la politique en son sens le plus élémentaire : ils vont s’en prendre aux libertés de protestation, ils vont être de plus en plus durs, jusqu’au moment où le pays deviendra ouvertement une dictature.

Cátia Guimarães : Tu crois qu’il existe vraiment un tel risque concret de coup d’État, même s’il n’est pas militaire ?

Ruy Braga : Je n’ai pas le moindre doute, pas un seul. En réfléchissant avec ce que je sais aujourd’hui, je parierais que la solution qui conviendrait le mieux à la bourgeoisie brésilienne, qui s’est organisée autour de l’agenda de l’impeachment, de la discontinuité institutionnelle et de l’approfondissement de la spoliation sociale pour faire redémarrer la croissance, c’est la dictature.

Ce qu’ils veulent, c’est une dictature au Brésil. Une dictature qui peut même ne pas prendre la forme militaire, parce que ça, ce n’est vraiment pas présentable au niveau international, mais qui prendra sûrement la forme de l’État d’exception, avec des civils au gouvernement, qui contrôlera au moyen de la violence physique des masses de plus en plus mécontentes. Pour mettre en œuvre ce processus de transition vers un régime d’accumulation basé sur la spoliation sociale articulé à un mode politique de régulation autoritaire, il n’y a pas d’autre mot que la dictature.

Cátia Guimarães : Alors que la crise politique est à son comble, nous voyons le gouvernement Dilma prendre des mesures qui l’éloignent de la gauche, comme l’adoption de la loi antiterroriste et l’annonce d’un train de mesures qui inclut même le licenciement de fonctionnaires. Qu’est-ce qu’on peut attendre du gouvernement en réponse à cette crise ? Une inflexion à gauche est-elle possible ?

Ruy Braga : Je crois peu probable que le gouvernement ait la force d’empêcher l’impeachment, je crois que c’est peu probable à cause de ses propres erreurs. Je ne vois de solution plus ou moins progressiste que dans l’intensification du rythme de la mobilisation populaire, qui serait en même temps capable de barrer la route au coup d’État et de faire pression sur le gouvernement pour qu’au moins il ne prenne pas les mesures antipopulaires qu’il a préparées. Je crois que ce serait la seule voie réellement crédible pour un rétablissement de la normalité politique, institutionnelle.

Mais il faudrait pour cela s’appuyer sur le Congrès, ce qui est, comme diraient les Américains, hopeless, sans le moindre espoir, on ne peut pas les changer. Donc, pas sur le Congrès ni sur la bureaucratie du gouvernement fédéral.

Il faudrait s’appuyer sur un vaste processus de mobilisation de masses autour d’un agenda politiquement progressiste, qui soit capable de poser effectivement les questions qui doivent être posées : où va l’argent de la dette publique, la nécessité de protéger les travailleurs, d’avoir concrètement un agenda qui renforce les finances publiques et qui redistribue les revenus, qui distribue la richesse, qui taxe les banques, qui taxe les riches.

À partir de 2011, chaque fois qu’on a vu un mouvement à l’intérieur du gouvernement c’était pour empirer, avec toujours plus d’espace pour la droite. Il est impossible de ne pas comprendre, avec tout ce qui s’est passé, que la seule possibilité pour ce gouvernement d’obtenir du soutien est dans la mobilisation populaire et la seule manière dont ça pourrait se produire c’est s’il adoptait un agenda progressiste. Il n’y aura pas de mobilisation populaire pour quelque chose qui ne vaut pas la peine qu’on combatte.

Cátia Guimarães : Tu as un peu parlé des raisons pour lesquelles le patronat a quitté le navire du gouvernement et de ce que les travailleurs sont en train de perdre et qui a causé la montée des grèves et la désaffection envers le gouvernement Dilma. Et la classe moyenne ?

Ruy Braga : L’ère Lula, le lulisme, a abouti à une certaine déconcentration du profit parmi ceux qui vivent des revenus du travail et cela a fini par produire certains effets qui ont eu un impact sur la classe moyenne. Le premier de ces effets est l’inflation des services, qui est supérieure à l’inflation de la cesta básica (4). Les services qui gravitent autour de la classe moyenne ont aussi vu leurs prix s’élever, alors le concierge, la pédicure, la manucure, le coiffeur, sont plus chers, et en premier lieu les employés domestiques. Si l’on prend en compte un marché du travail tendu, les stratégies d’augmentation du salaire minimum supérieure à l’inflation, qui ont un impact direct sur le travail domestique, ont enchéri le coût de la vie. Se combine à cela le fait qu’on a un problème structurel, le marché du travail brésilien a produit très peu d’emplois de classe moyenne ces 13 dernières années. Les chiffres de 2014 du Caged (5) indiquent que 97,5 % des emplois créés en 2014 correspondent à un salaire allant jusqu’à 1,5 le salaire minimum, ce ne sont pas des emplois de classe moyenne. En d’autres termes, le marché est devenu plus compétitif et restrictif. Se combine encore à cela le fait que le gouvernement Lula, puis le gouvernement Dilma ont adopté une espèce de politique de quotas sociaux et raciaux dans les universités, ce qui a rendu les universités publiques, principalement celles qui dépendent de l’État fédéral, plus plébéiennes, et cela a aiguisé la concurrence pour les enfants de la classe moyenne traditionnelle. Dernier facteur, tu as à partir de 2015 la crise, qui touche les petits et moyens propriétaires. La contraction de la consommation a un impact direct sur les petites et moyennes entreprises, auxquelles est adossée la classe moyenne. Alors tu comprends qu’il existe une insatisfaction croissante dans les secteurs moyens vis-à-vis des mesures gouvernementales, une insatisfaction qui ne date pas d’aujourd’hui, qui ne vient pas d’aujourd’hui, mais qui a empiré aujourd’hui.

On a des médias ultraréactionnaires et conservateurs au Brésil, hautement monopolisés, qui influencent ces secteurs moyens.

Alors tout cela a contribué à ce que la classe moyenne descende dans la rue.

Cátia Guimarães : La gauche non gouvernementale est dans la rue, et dénonce un « coup d’État » en marche. Pourquoi la gauche est-elle dans la rue à un tel moment ? Quelles sont, concrètement, les conquêtes démocratiques des travailleurs qui sont menacées et qui doivent être préservées ?

Synthèse et articles Inprecor

Ruy Braga : Concrètement, tu as le « Pont vers le futur », qui est le programme du PMDB, qui doit être appliqué si Dilma est remplacée. Concrètement, Dilma renâcle face à la réforme de l’assurance chômage. Alors, tu as deux faits concrets. Le fameux « Pont vers le futur » s’en prend fortement à deux secteurs de la société avec un impact très lourd.

Premièrement, ce sont les dépenses publiques de santé et d’éducation qui vont être encore plus attaqués par le biais du « déliement des dépenses » que propose le programme. Aujourd’hui, la Constitution prévoit qu’à la santé et à l’éducation doivent être consacrés un pourcentage déterminé du budget public national. Ce qu’ils veulent, c’est « délier » cela et limiter encore plus les dépenses pour payer les intérêts de la dette, augmenter les taux d’intérêt, etc.

Deuxièmement, tu as un agenda clairement opposé au droit du travail. Ce qu’ils désirent, c’est ni plus ni moins que la fin du code du travail, le CLT, ou de toute protection du travailleur.

Voilà à peu près le tableau qu’on a devant nous, pour parler concrètement. La grande menace, c’est précisément la menace contre la structure des dépenses publiques, ce qui tient aux dépenses sociales, à la santé, à l’éducation, à la sécurité sociale. Et de l’autre côté, un marché du travail encore plus flexible et dégradé, avec des salaires plus réduits et tout ce qui s’ensuit. Le voilà, le tableau concret. À mon avis, immédiat. Immédiatement après la chute de Dilma, c’est ça qui est à l’ordre du jour. ■

* Ruy Braga, sociologue spécialisé sur les transformations du monde du travail et des organisations syndicales, enseigne à l’Université de São Paulo. Cátia Corrêa Guimarães, journaliste, travaille actuellement à l’École polytechnique de Santé Joaquim Venâncio de la Fondation Oswaldo Cruz. Cet entretien, réalisé avant le vote de l’impeachment par la Chambre des députés, a été publié d’abord par l’Escola Politécnica de Saúde Joaquim Venâncio : http://www.epsjv.fiocruz.br/noticias/entrevista/caso-o-golpe-seja-vitorioso-o-pais-caminha-para-um-processo-de-colapso-social (Traduit du brésilien et annoté par Jean-José Mesguen).

Notes

1. Il s’agit des cotisations pour la Sécurité sociale et de taxes pour la formation.

2. Consolidação das Leis do Trabalho, équivalent de notre code du travail

3. Le taux officiel du chômage est descendu de 12,2 % en 2002 à 4,8 % en 2014, il remonte depuis.

4. « Le panier de base » : les produits de première nécessité pour la consommation des ménages.

5. Cadastro Geral de Empregados e Desempregados, est un tableau centralisé de l’emploi et du chômage établi par le ministère du Travail.