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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 592-593 avril 2013

BRÉSIL

Fin de l'impunité pour les tortionnaires ?

Cf. aussi : [Brésil]

Mauricio Frajman *

Cet article concerne le jugement du le colonel Brilhante Ustra, responsable de l'assassinat en juillet 1971, sous la dictature militaire au Brésil, de notre camarade Luis Eduardo Merlino, jeune journaliste âgé de 23 ans, militant du POC. Merlino avait passé quelques mois en France, en 1970-1971, et à cette occasion nous avons été plusieurs, dans la Ligue Communiste, à faire sa connaissance, et à apprécier ses qualités humaines, son intelligence, sa gentillesse, son courage. Malgré la répression impitoyable qui était en train de détruire toutes les organisations de résistance contre la dictature, Merlino a décidé de rentrer au Brésil, pour tenter de réorganiser le POC (Inprecor).

Le 25 juin 2012, le colonel à la retraite Carlos Alberto Brilhante Ustra a été condamné pour la torture et assassinat de Luis Eduardo Merlino. Journaliste et militant du Parti ouvrier communiste (POC), Merlino retournait de France (...) quand il a été arrêté et emmené au centre de torture connu comme DOI- Codi, ou « Operation Bandeirantes », dirigé par Ustra.

Synthèse actualisée Inprecor

Selon plusieurs témoins, il a été brutalement frappé et torturé pendant 48 heures, ce qui a conduit à sa mort le 19 juillet 1971. La version officielle, à ce moment, a été qu’il fut renversé par une voiture en essayant d’échapper, lors d’un transfert vers le sud du pays pour reconnaître d’autres militants du POC. Pour cela, ses tortionnaires ont présenté un certificat de décès falsifié, signé par un médecin légiste.

Les témoins présentés par l’accusation, dont l’ancien Ministre des Droits de l’Homme, Paulo Vanuchi, ont clairement décrit les tortures endurées par Luis Eduardo, réduisant à néant les arguments du certificat de décès, sur un prétendu accident ou suicide de Merlino.

Comme le Tribunal fédéral suprême (STF) du Brésil considère que la Loi d’amnistie empêche de juger au pénal « toute personne ayant participé à des événements à l’époque du gouvernement militaire », octroyant ainsi l’impunité aux assassins et tortionnaires, Ustra a été jugé par un tribunal civil. Ce tribunal l’a condamné à payer une indemnisation de cent mille reals (environ 50.000 dollars) à la compagne et à la soeur de Luis Eduardo Merlino, pour préjudices moraux.

Pendant des dizaines d’années, la famille de Merlino, ainsi que sa compagne, Angela Mendes de Almeida, ont essayé de faire traduire le colonel Ustra devant un tribunal pénal comme responsable de la torture et de l’assassinat de Luis Eduardo. mais ils se sont confrontés aux mur d’impunité décrété par le STF. Comme l’explique Angela, le but de la requête n’était pas d’obtenir de l’argent, mais de démontrer, par la seule voie légale possible, la responsabilité de Ustra dans la torture et l’assassinat de Merlino.

L’importance de cette sentence n’est pas la condamnation qu’à reçu l’accusé, mais l'explication de la sentence par la Juge Claudia de Lima Mengue, du Tribunal Civil de São Paulo. Le colonel Ustra a été condamné pour « coups et tortures sous sa supervision et, occasionnellement, sa participation directe alors qu'il était le commandant du DOI-Codi et le responsable de l’Operation Bandeirantes ».

En 2010, le Tribunal fédéral suprême a jugé que la Loi d’amnistie était valable pour la protection des responsables appartenant à l’appareil d’État de la dictature militaire et accusés de violations des droits de l’homme. Cependant, cette même année le Brésil fut condamné par la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, dont le siège est à à San José au Costa Rica, concernant l’affaire de la disparition des militants de la Guérilla de l’Araguaia. La Cour a considéré les crimes des militaires comme des actions de lèse humanité et, par conséquent, imprescriptibles. Le Brésil a ignoré cette résolution de la Cour de l’Organisation des États Américains (OEA) et continue à octroyer l’impunité aux criminels d’État. Ce fait est mentionné dans les conclusions de la Juge Mengue, en se référant à la Commission de Vérité récemment établie au Brésil pour « analyser » la vérité historique de la répression de la dictature tout en respectant l’impunité des criminels.

La condamnation, comme nous l’avons signalé, n’a pas un caractère pénal et par conséquent l’assassin ne purgera aucune peine de prison, mais au moins elle sert à ce que l’État brésilien reconnaisse les crimes commis contre Luis Eduardo Merlino. Ángela Mendes de Almeida souligne le fait que la juge, dans sa sentence, reconnaît qu’aucune indemnité ne peut guérir la douleur pour la perte de son compagnon. Mais, étant donnée l’interprétation de la loi d’amnistie par le pouvoir judiciaire au Brésil, la seule possibilité pour condamner le tortionnaire et assassin était des préjudices moraux.

Dans ce contexte, la condamnation du colonel Ustra crée un précédent extrêmement important dans l’histoire judiciaire du Brésil, non seulement pour démasquer les mensonges et les falsifications de militaires et civils, membres de l’appareil de répression de la dictature, mais aussi pour contribuer à créer une prise de conscience par rapport à la lutte que mène Angela, comme coordinatrice de l’Observatoire sur la violence policière dans l’État de São Paulo. L’impunité du passé permet les tortures et les assassinats de l’appareil répressif actuel, non plus contre des intellectuels et des militants, mais contre des jeunes pauvres, et, en leur majorité, noirs.

En célébrant la victoire contre un des acteurs de la dictature nous ne pouvons pas oublier que le pouvoir économique et social reste dans les même mains, ni que la même méthode répressive continue à être utilisée pour le maintenir. ■

* Mauricio Frajman est un ancien militant du Parti Ouvrier Communiste (POC, section brésilienne de la Quatrième Internationale) qui vit actuellement au Costa Rica. Cet article, publiée par le site « Rebellion » (http://www.rebelion.org).

Traduction : Michael Löwy