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N° 539-540 juin-août 2008

BRÉSIL

Justice pour Luiz Eduardo Merlino (1948-1971) !

Cf. aussi : [Brésil]

Michael Löwy

La dictature militaire brésilienne au banc des accusés

Michael Löwy, philosophe et sociologue d’origine brésilienne, est militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale). Auteur de très nombreux livres, il a publié récemment : Franz Kafka, rêveur insoumis, Stock, Paris 2005, et, avec Olivier Besancenot, Che Guevara, une braise qui brûle encore, Mille et une nuits, Paris 2007.

Le jeune journaliste brésilien Luiz Eduardo Merlino, militant de la IVe Internationale, est mort sous la torture, à l’âge de 23 ans, en juillet 1971. Sa compagne, Angela Mendes de Almeida, et sa sœur, Regina Maria Merlino Dias de Almeida, ont décidé — malgré l’amnistie officielle que les militaires se sont octroyée il y a une vingtaine d’années — de porter devant la justice le colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, accusé par divers témoins d’être le principal responsable de ce crime. Heureusement le juge, Carlos Abrâo, a déclaré la plainte recevable : la torture est, selon la loi brésilienne et les traités internationaux signés par le Brésil, imprescriptible. Le jugement devra commencer dans quelques semaines. Les deux plaignantes ne demandent pas la condamnation de l’officier, ni des indemnités, mais simplement la vérité : que la justice déclare le colonel Ustra responsable de la torture et de la mort de Merlino.

Ce sinistre personnage était le chef du Département d’Opérations d’Information (DOI) de la dictature militaire à Sao Paulo ; sous cet euphémisme se cachait une officine de tortures, dont ont été victimes quelque cinq cents prisonniers, entre 1970 et 1975 ; environ quarante en sont morts, dont notre jeune camarade. Selon la version officielle, attestée par deux « médecins légistes » à la botte des militaires, Merlino se serait « suicidé », en se jetant sous une voiture : explication ridicule, souvent utilisée par la dictature pour couvrir ses crimes.

En fait, plusieurs témoins, eux aussi prisonniers — dont le sculpteur Guido Rocha, qui a partagé sa cellule — ont vu Merlino agonisant après avoir été soumis à 24 heures de torture ininterrompue, sans céder aucune information à ses bourreaux. Soumis aux électrochocs et au supplice du pau de arara (« perchoir aux perroquets »), c’est-à-dire pendu avec les pieds et les poings liés, il était déjà dans un état grave, semi-paralysé, quand les tortionnaires l’ont jeté sur le ciment de la cellule. Il est décédé deux jours après.

Comme l’observe Angela, sa compagne, « la fin de l’impunité commence avec la mémoire et le rétablissement de la vérité. La torture sous la dictature était une politique de l’État brésilien, mais ses exécuteurs ont des noms propres. Le colonel Ustra, en tant que Commandant du DOI, est responsable pour cela. Les tortures ont été accomplies par lui et par ses subordonnés, sous son commandement et avec sa connaissance ».

Ce procès est important. Si le colonel est désigné comme coupable, ce sera la première fois qu’un responsable de l’appareil répressif de la dictature devra rendre compte d’une mort sous la torture. D’ailleurs, le même colonel est l’objet d’une autre procédure, suite à la plainte de la famille Teles — un couple, la sœur de l’épouse et deux enfants — torturée dans les mêmes locaux du DOI en 1972. La procédure est en cours. Dans ce cas, comme dans celui de notre camarade Merlino, une sentence favorable serait une victoire, certes symbolique, mais aussi hautement politique, de la vérité et de la justice.

Luiz Eduardo Merlino, connu aussi sous son pseudonyme « Nicolau », était un des dirigeants du Parti ouvrier communiste (POC), une organisation sympathisante de la IVe Internationale au Brésil, qui avait décidé, à partir de 1969, de participer à la résistance armée contre la dictature militaire établie dans le pays en 1964. En 1970-71 il était venu, avec sa compagne Angela, à Paris, pour resserrer les liens avec l’Internationale, pour étudier l’expérience organisationnelle de la Ligue Communiste et pour établir des contacts avec nos organisations en Amérique Latine, en particulier en Argentine. C’est à cette époque que j’ai eu la chance de le connaître .

« Nicolau » était un jeune homme maigre, portant lunettes et une petite moustache, cultivé et plein d’humour. Calme et décidé, il ne se résignait pas à rester en exil et avait pris la décision de revenir le plus tôt possible au Brésil, pour tenter de réorganiser le POC — durement éprouvé par la répression — et l’insérer dans le mouvement de résistance armée à la dictature. Nous avons tenté de l’en dissuader mais sans succès. Lucide, il reconnaissait les difficultés et le risque de l’entreprise. Une fois je lui ai demandé comment il évaluait les chances de réussir son retour au Brésil sans se faire repérer : « cinquante pour cent » fut sa réponse…

L’analyse de la conjoncture était-elle correcte ou pas ? La tactique était-elle appropriée ? La stratégie était-elle la plus réaliste ? Trente sept ans plus tard ces questions ont perdu beaucoup de leur intérêt. Ce qui reste c’est l’intégrité d’un individu, sa décision de risquer sa vie pour la cause de la démocratie, du socialisme, de l’émancipation des travailleurs. Pour Luiz Eduardo, retourner au Brésil était une haute exigence morale et politique, une sorte « d’impératif catégorique » qui ne comportait pas des reculs ou des concessions. Certaines personnes qui à l’époque partageaient le combat de « Nicolau », mais se sont depuis converties au social-libéralisme — je préfère ne pas citer des noms — prétendent que le comportement de ceux qui au Brésil et en Amérique Latine ont risqué et perdu leur vie dans la lutte inégale contre les dictatures du continent, étaient motivés par un « esprit suicidaire ». Rien de plus absurde. Merlino aimait la vie, aimait sa compagne, et n’avait pas la moindre vocation pour le suicide. Ce qui l’a conduit à prendre la décision qu’il a prise, et qui lui a coûté la vie, a été simplement un sentiment du devoir, une éthique, un engagement avec ses compagnons de lutte.

L’histoire de l’avenir ne se fera pas sans la mémoire de nos amis et camarades martyrisés. ■