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N° 539-540 juin-août 2008

NOTES DE LECTURE

La création des quartiers sensibles

Cf. aussi : [Société]

Didier Epsztajn

► Sylvie Tissot, L’État et les quartiers — Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil, Paris 2007, 300 pages, 22 euros

L’objet du livre est de « retracer la genèse de réformes qui, en étant présentées comme nécessaires, se retrouvent soustraites à la discussion collective contradictoire, et, par là, permettre à d’autres analyses d’être prises en compte. » Sylvie Tissot retrace la genèse de la construction des « quartiers sensibles » comme catégorie d’action publique, en partant « de l’idée paradoxale que ce qui est nouveau, ce n’est pas tant le problème des banlieues en soi que la manière de comprendre les problèmes sociaux constitués à partir de l’objet banlieue. »

Doit-on souligner avec l’auteure que « la représentation légitime du monde social, de ses divisions et de ses problèmes est par définition un enjeu politique. » Il convient alors de décrypter non seulement la montée en force de la catégorie de « quartier sensible » mais aussi sa consolidation institutionnelle, politique et savante. De ce point de vue, le livre est bien à la hauteur de l’ambition.

Il se compose de cinq grands chapitres. « A la faveur de la construction de la catégorie de quartier sensible comme problème social se jouent trois phénomènes : l’occultation des violences entre jeunes issus de l’immigration et police ; la définition de la base ethnique et non socio-économique des populations à problèmes ; et le recadrage de l’action étatique autour des questions de lien social et de mixité sociale plutôt que d’inégalités ou de redistribution. » L’auteure montre dans ce premier chapitre « la naissance d’un problème social », son analyse insiste sur la nature sociale des processus contre les présentations de « phénomènes naturels » sans « logique sociale ». Dans ces pages , elle n’oublie pas de souligner la responsabilité propre du PS et des maires du PCF. Dans les années 1980, l’objet des politiques publiques va se transformer et abandonner son ancienne cible « la pauvreté » pour se déployer sur sa répartition dans l’espace, « plus précisément sa concentration dans les quartiers d’habitat social ».

Le chapitre suivant est centré sur « L’institutionnalisation de la politique de la ville et la construction savante du problème des banlieues ». De manière convaincante, Sylvie Tissot décortique les élaborations des institutions et de nombre de chercheurs, en insistant sur le rôle des sciences humaines et particulièrement des sociologues. Au regard des discours des uns et des autres, elle rappelle, ce qui peut sembler banal, que « comme tout travail scientifique, la méthodologie et la conduite de la recherche déterminent en partie la production des résultats ». Elle souligne le rôle particulier de la revue Esprit et du colloque « Entretiens de la ville » dans l’invention de la catégorie « quartiers sensibles »

Le chapitre 3 traite de la construction statistique d’un objet de politique sociale « 500 quartiers et 3 millions d’habitants » en montrant non seulement les réductions mécaniques des réalités mais aussi l’occultation de « la parole des principaux intéressés sur la situation au profit d’une vision standardisée », sans oublier que « la place donnée au pourcentage d’étrangers érige de fait la présence de cette population en problème en soi, éléments à part entière du problème des banlieues » et l’ethnicisation des problèmes sociaux qu’elle induit.

Le chapitre suivant traite du « destin des grands ensemble dans une ville communiste », il s’agit d’une enquête très documentée sur Montreuil, « ville rouge » de la banlieue parisienne, de la mise en exergue « des jeunes et des immigrés » dans le journal municipal et de la séparation de l’histoire locale de l’histoire nationale. L’auteure souligne qu’« avec le paradigme de l’exclusion, la question de la ségrégation va être pensée en dehors de toute analyse structurelle. »

Dans les derniers chapitres, Sylvie Tissot examine les liens entre réforme des quartiers et réforme de l’État, en insistant sur les « réformateurs » qui ne font pas que « répondre à une réalité sociale objective : ils contribuent aussi à la mettre en forme » ; elle signale également « l’invention d’un groupe de professionnels : les spécialistes du lien social dans les quartiers » en mettant l’accent sur le rôle de la Caisse des Dépôts et des Consignations, bras financier armé de l’État. Les politiques menées sont replacées dans le contexte plus général de la « montée de la thématique de la modernisation et de l’inutilité, au nom du refus de l’assistance, de la multiplication des services publics ».

L’auteure revient en conclusion sur la dépolitisation et la déshistoricisation de la question sociale, l’occultation des rapports d’exploitation et d’oppression, « le refoulement de la question du chômage, de la précarité, des discriminations et davantage encore, de la violence policière ». « Et lorsque sont tues les causes sociales des déviances et la dimension protestataire qu’elles peuvent avoir, elles ne peuvent apparaître que comme irrationnelles , voire barbares. »

Les analyses Sylvie Tissot permettent non seulement de désenchanter la réalité, mais donnent un éclairage précis sur les modifications des politiques sociales depuis plus de vingt ans. Un livre à mettre en regard de l’ouvrage plus ancien d’Olivier Masclet sur la gauche et les cités 1.

Notes

1. Olivier Masclet, La gauche et les cités, enquête sur un rendez-vous manqué, La dispute, Paris 2006 (première édition en 2003), 316 pages, 23 euros