logo-inprecor Revue publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale
Europe Amériques Afrique Moyen-Orient Asie Planète Economie Femmes IVe
 

Document

N° 518 juin 2006 *

EUSKADI (PAYS BASQUE)

La fin de l'ETA et la rénovation de la gauche basque

Cf. aussi : [Pays Basque]

José Ramón Castaños "Troglo"

José Ramón Castaños "Troglo", militant de la Charte des droits sociaux (GOGOA) et signataire des accords de Lizarra, a été un des fondateurs de l'ETA-VI (une scission majoritaire de l'ETA lors de sa sixième assemblée en 1971), dirigeant de la LKI (section basque de la IVe Internationale, puis de Zutik (fusion du EMK et de la LKI). Il est aujourd'hui engagé dans le renouveau de la gauche basque.

1. Examiner les perspectives de la gauche basque, c'est parler surtout de la base sociale qui se regroupe dans Batasuna et s'exprime électoralement à travers elle. Cela ne veut pas dire que Batasuna soit la seule expression de gauche qui existe, mais que c'est la plus nombreuse, la plus combative et celle qui a le plus d'incidence sur la conscience de la société et sur le cours des événements. Le fait que la direction politique de ce mouvement ait été exercée pendant trente ans par une organisation comme l'ETA, qui a utilisé la terreur brutale comme arme de destruction politique de ses ennemis, a transformé ces groupes sociaux en une composante décisive de notre histoire récente, à tel point que tout ce qui se passe autour d'eux a une profonde influence sur les événements contemporains. Cela n'exclut en rien la responsabilité d'autres gauches, sociales, syndicales, et politiques, le résultat final des processus politiques dépendant également des idées et actions qu'ils réalisent.

2. Le « cessez-le-feu » de l'ETA inaugure une nouvelle étape qui peut être considérée comme un moment important pour l'élaboration de la politique de la gauche basque. Les premiers éléments de ce puzzle commencèrent à s'assembler lors de la trêve précédente et du pacte d'Estella de 1998 mais se perdirent lors de sa rupture en 2000. Le parlement basque rouvrit ce processus en décembre 2004 avec l'approbation d'un nouveau statut dont le profil était clairement « souverainiste », mais les Cortes (ensemble des deux chambres législatives) espagnoles y mirent fin brusquement lorsqu'elles rejetèrent cette proposition en février 2005. La gauche et le nationalisme basque proposèrent dans les deux cas une solution aux trois problèmes qui nous gangrènent depuis l'approbation de la constitution espagnole en 1978 : la reconnaissance du droit à l'autodétermination, le respect de la souveraineté des institutions basques, et l'unité de territoire basque, divisé administrativement entre l'Euskadi et la Navarre. Aujourd'hui, en 2006, le « cessez-le-feu » de l'ETA rouvre le même débat qu'alors mais dans des conditions différentes : l'initiative politique n'est plus dans le camp du nationalisme basque (qui perdit sa chance quand il renonça à convoquer un référendum de rupture démocratique après le rejet de la proposition de 2005) mais dans celui du gouvernement socialiste de Madrid, qui a négocié avec l'ETA les conditions du « cessez-le-feu » et la méthode de travail pour la réforme du statut. Si nous y ajoutons l'impact négatif qu'ont eu dans l'opinion publique les attentats répétés contre des élus du PP et du PSOE, cela nous donne un ensemble de conditions qui favorise peu les intérêts basques. La lutte armée a ôté beaucoup de légitimité aux revendications nationales. Actuellement, quand bien même l'annonce du « cessez-le-feu » peut contribuer à la recomposition d'une majorité sociale en sa faveur, il n'est pas sûr qu'elle soit suffisante pour changer ni la corrélation de forces ni l'opinion de la majorité espagnole opposée aux revendications basques. De toute façon, l'annonce de la fin de la violence est positive en soi (et nécessaire, de toute évidence, afin d'ouvrir le débat sur la reconnaissance des droits du peuple basque) car elle ajoute un nouvel ingrédient au débat. L'ETA et Batasuna auront besoin à leur tour d'élaborer un nouveau discours démocratique et une nouvelle stratégie politique qui substituent le discours et la stratégie de la violence. Le moment constituant que la politique basque commence à vivre sera aussi, pour cette même raison, le moment où se constituent un nouveau nationalisme et une nouvelle gauche.

3. L'ordre du jour du débat contient d'innombrables thèmes qu'on peut ranger en cinq chapitres :

- autour de la paix et de la réconciliation : politiques de détente (vérification du désarmement effectif et suppression des lois antiterroristes), politiques de reconnaissance des victimes et des prisonniers politiques (mesures de libération inclues).

· tout ce qui touche à l'unité territoriale basco-navarraise. L'établissement de modèles de relations confédérales (ou autre) entre eux, partant du respect des particularités de chaque territoire et de la volonté de ses citoyens.

- ce qui touche à l'autodétermination nationale, à la souveraineté politique et au modèle de relations avec l'État espagnol.

- ce qui concerne la démocratie participative et le modèle social.

- ce qui a trait à la nouvelle identité que doit acquérir la gauche basque, lui permettant de construire une éthique politique qui rompe avec le discours et les modes totalitaires de l'ETA.

4. L'explication donnée par l'ETA sur les raisons du « cessez-le-feu » et la manière de l'appliquer est confuse. Si la décision de mettre fin à la lutte armée est claire, le cours postérieur de son orientation politique l'est, par contre, beaucoup moins. Dans son communiqué l'ETA parle de « cessez-le-feu permanent » (ce qui revient à dire qu'il a été décidé d'abandonner définitivement les armes), mais dans l'explication aux bases militantes et à l'électorat de Batasuna (1) on peut discerner des intentions politiques bien éloignées de l'autocritique et de la réalité politique. On y lit, par exemple, que :

- « le cessez le feu se présente comme l'occasion de recueillir les fruits de décennies de lutte. » ;

· « notre décision est basée sur la conviction que la réponse du gouvernement sera à la hauteur du pari de l'ETA » apportant comme preuve « le procédé de deux mois accordé pour le dialogue » : « une table de négociations ETA-gouvernement pour tout ce qui est relatif à l'abandon des armes et au retour des prisonniers, et une autre formée par tous les partis politiques pour se mettre d'accord sur les bases politiques du nouveau modèle juridique » ;

- « ceux qui pensent à une paix sans contenu se trompent parce que la paix sera la conséquence de la reconnaissance des droits de l'Euskal Herria » (autodétermination nationale et unité de territoire), défini comme des « minimums démocratiques » ;

- « les États espagnol et français doivent respecter les résultats du dialogue entre les partis basques »

- « l'accord sera légitimé par un référendum des citoyens et citoyennes dans tous les territoires basques »

Il ressort de cette longue explication deux choses évidentes :

- Pour que l'ETA abandonne définitivement les armes, il faut que le gouvernement espagnol offre une sortie digne aux prisonniers et aux exilés politiques.

· Transférer à un ensemble de partis la responsabilité d'élaborer un nouveau statut basque et navarrois signifie renoncer à être l'interlocuteur du peuple basque dans la négociation politique avec l'État espagnol. Ce sont deux grands pas en avant, sans aucun doute, mais ils arrivent six ans trop tard (tout cela aurait dû être fait lors de la trêve antérieure lorsque l'initiative politique était dans le camp du nationalisme basque), et ne sont pas les conséquences d'une avancée dans la lutte de libération nationale mais l'expression du refus de la société basque de la violence de l'ETA et de sa prétention de représenter ses intérêts collectifs dans la négociation avec l'État.

On peut penser que l'explication donnée est uniquement dirigée vers les bases militantes et les électeurs mais cette vision ne ferait qu'aggraver les conséquences, parce qu'essayer désespérément de prendre ses désirs pour des réalités et transformer les échecs en victoires empêche l'autocritique politique et la correction de ces mêmes erreurs.

5. La direction de l'ETA s'est servie de différentes théories pour justifier la lutte armée mais aucune d'entre elles ne lui a permis de se doter d'une légitimation sociale. Le premier fondement théorique, en plein franquisme, reprenait l'idée du changement révolutionnaire par « l'action combinée de la lutte guérillera de l'avant-garde et du mouvement insurrectionnel de la société civile ». Lorsque la dictature fut remplacée par un système démocratique qui reprenait une partie des revendications basques, tout en les dénaturalisant (statuts d'autonomie séparés entre Euskadi et la Navarre), une autre étape s'est ouverte pendant laquelle « l'idée de changement révolutionnaire est remplacée par l'idée de rupture démocratique », l'action armée continue à être considérée comme le support des mobilisations populaires. À partir de ce moment là, l'autodétermination nationale et l'unité de territoire seront les revendications qui tenteront de justifier la succession d'attentats mortels contre les hauts gradés militaires et les chefs policiers. Lorsque le système démocratique fut consolidé et que la perspective de rupture se perdait à l'horizon, l'ETA transforme son discours pour trouver une nouvelle justification à la violence. L'idée de rupture est remplacée par celle de négociation, et la lutte armée (les attentats mortels) est justifiée alors comme moyen pour obliger l'État espagnol à une négociation politique où s'échangeraient la paix contre l'autodétermination. Étendre les attentats meurtriers aux juges et magistrats, journalistes et cadres élus du PP et du PSOE est une variante particulièrement cruelle de la stratégie précédente. Selon les propres mots de l'organisation militaire, il s'agit de « socialiser la douleur » au point de la rendre insupportable aux serviteurs de l'État. Cette évolution provoque un changement significatif dans ses idées politiques et son échelle de valeurs, entre celles qui étaient présentes dans les premières étapes de son histoire et celles qu'elle a adoptées à la fin de son parcours historique. C'est une chose qu'il ne faut jamais oublier parce que tout cela a provoqué une dégénérescence politique dont l'ETA ne peut sortir qu'en faisant une autocritique et en acquérant des valeurs démocratiques et humanistes qui remplaceraient ses vieilles valeurs totalitaires. C'est la condition de sa régénération.

Si des perspectives s'ouvrent à partir de la déclaration de « cessez-le-feu », le chemin ne sera ni court ni facile, car la « culture de la violence » a trop imprégné les bases sociales d'une gauche abertzale (patriotique) qui a rendu un culte à l'ETA, la considérant comme sa direction politique indiscutable et indiscutée. Connaître les mécanismes qui ont permis de reproduire ce leadership tout au long de son histoire peut être utile pour comprendre ce que l'ETA demande à ses bases sociales, ce qu'on peut en attendre, et les difficultés qu'elle aura pour mener à bien son tournant politique.

6. Ce que l'ETA demande à ses bases sociales ce n'est pas la rénovation, mais la fidélité, la confiance dans sa direction et dans la mobilisation sociale. Ces demandes ne sont pas écrites, mais elles sont amplement reprises par tous les dirigeants, militants et électeurs de Batasuna. Le système fonctionne avec les mécanismes propres aux démocraties de plébiscite. Le sommet est occupé par une avant-garde autoproclamée et la base délègue la direction à ceux qui assument les responsabilités et les risques de la lutte, mythifiés par les énormes sacrifices personnels et les coûts en vie humaine. On trouve la cohésion idéologique de ce système dans l'identification mythique entre l'avant-garde (ETA-Batasuna) et la Nation (le peuple basque). La gauche abertzale s'est constituée dans le but de remplacer le PNV comme parti qui vertèbre la nation, ce qu'elle a en partie réussi. Ces mécanismes d'identification produisent des systèmes de loyautés qui ressemblent beaucoup à la soumission que les Églises obtiennent de leurs fidèles. Cette analyse nous aide à comprendre un fait curieux : le rejet des attentats de l'ETA, de la part de secteurs significatifs de la gauche abertzale, n'a produit ni mouvements critiques, ni opposition publique, ni division significative tout au long de ces 25 dernières années. La règle a toujours été le « retrait en silence » en attendant que la direction change de cap. Cette subculture politique concède à la direction de l'ETA une très ample marge de manœuvre dont elle profite pour doser à son goût l'intensité de la violence ou son abandon, profiter de manière opportuniste des possibilités qu'offre chaque situation, et radicaliser son discours quand il devient nécessaire de marquer son territoire face aux ennemis externes. La seule chose que ETA-Batasuna doit justifier pour prouver sa légitimité aux yeux de ses bases sociales est l'obtention d'avantages pour la gauche abertzale : de nouveaux élus, plus de pouvoir, et la conquête de nouveaux espaces d'hégémonie politique sur la société civile. C'est ainsi que cela s'est passé tout au long de l'histoire et il n'y a pas de raison de penser qu'il pourrait en être autrement à l'heure actuelle, quand l'ETA justifie le « cessez-le-feu » comme une « expression de sa victoire politique ».

Les problèmes viendront plus tard, au moment de mettre sur la balance les résultats obtenus et les coûts en vies humaines que sa stratégie politique a provoqués. Le mouvement abertzale acceptera-t-il des résultats différents de ceux que l'ETA et Batasuna leur ont promis ? Les systèmes de loyauté devraient aller en ce sens mais non le type de culture politique dont il est imprégné. N'oublions pas que ce mouvement politique s'est constitué à l'inverse de ce qui se produit habituellement dans les mouvements de gauche, sa base sociale a dû par la force des choses être combative et se sacrifier afin de pouvoir supporter tellement longtemps les persécutions et la répression policière, les mobilisations de résistance, le rejet social et l'isolement politique. Cette base sociale connaît bien l'État espagnol, ne se fait guère d'illusions à son sujet et sait ce qu'elle veut. C'est une base sociale qui n'accepte pas facilement d'être trompée.

7. Reconnaître ses erreurs a une valeur non seulement morale mais aussi politique. Lorsque l'ETA accepte un processus de négociation qui l'exclut de la sphère politique, ne reconnaissant sa légitimité que pour négocier les échanges prisonniers contre armes, elle reconnaît implicitement que sa stratégie de faire aboutir des revendications politiques en usant de la terreur contre des élus politiques a échoué. Néanmoins, le fait de ne pas vouloir le reconnaître de cette manière rend plus difficile la réconciliation de la gauche abertzale avec la société civile. La formule d'une solution négociée au problème des prisonniers politiques implique une certaine reconnaissance mais l'ETA aurait tort de supposer qu'elle justifie la violence exercée. Cette formule peut être suffisante pour justifier l'abandon des armes devant ses bases sociales, mais ne la justifie ni devant la société ni au regard de l'histoire. De cette manière, si la gauche basque finit par accepter les raisons de l'ETA, elle bloquera sa propre réflexion critique et, partant, sa régénération éthique ; la condition indispensable pour changer la dialectique entre la fin et les moyens étant l'abandon de la violence par conviction démocratique. L'ETA se voit obligée, au contraire, de justifier « à priori » les résultats d'une négociation entre partis politiques qui échappe à son contrôle. Quoi qu'il en soit, la tentative puérile de faire passer ses désirs pour des réalités finira par lui coûter cher à l'heure de faire le bilan de trente ans de violence politique pendant lesquels il y a eu mille morts des deux côtés, sans oublier la souffrance de dizaines de milliers de prisonniers et exilés politiques.

L'ETA dit que la paix aura pour base la reconnaissance des droits nationaux du peuple basque. Mais quelles garanties y a-t-il que le nouveau panorama politique qui surgira du dialogue entre partis se basera sur l'autodétermination nationale et l'unité territoriale basco-navarraise ? En admettant même qu'il en soit ainsi (et c'est peu probable), est-il imaginable que les gouvernements espagnol et français n'interviennent pas dans des accords où se jouent l'avenir de territoires considérés par eux comme leurs « territoires nationaux ». Le désir qu'il en soit ainsi ne peut cacher la réalité, se serait ignorer l'ingérence de ces deux États dans le conflit basque, ignorer la nature même du conflit dans lequel nous sommes immergés.

8. La marge de manœuvre est très étroite. Le gouvernement de Zapatero associe les bonnes paroles (respect, tolérance, consensus), à un manque d'ouverture total par rapport à toute réforme en profondeur du modèle de « l'État des autonomies » de la Constitution espagnole. Il eut la même attitude tant par rapport au plan Ibarretxe présenté aux Cortès, que, plus récemment, contre le projet de réforme du statut catalan. Sa politique n'est qu'une tentative de rallier les nationalistes modérés basques et catalans dans un nouveau « pacte d'État » qui recompose les sphères de pouvoir de chacun sans toucher à l'essentiel. Le fédéralisme devrait inclure la reconnaissance des nations et leur droit à l'autodétermination, mais ce serait atteindre le cœur même du nationalisme espagnol et les socialistes n'y sont pas prêts. Il faut également prendre en considération la pression énorme subie par le gouvernement sur sa droite, dans une tentative désespérée de nier sa liberté d'alliance avec les nationalistes basques et catalans. Jusqu'à présent, cette pression a empêché la réforme nécessaire de la Constitution espagnole qui aurait pu avoir eu lieu à l'occasion de la discussion sur le statut catalan, et il faut supposer qu'il en sera de même pour les Basques. Nous en avons eu un premier exemple quant à l'utilisation des victimes de l'ETA contre le projet de « solution négociée du conflit basque », et tout porte à croire qu'ils utiliseront encore « le cas de la Navarre » comme ils l'ont fait en 1978, cherchant par tous les moyens à déstabiliser les accords. N'oublions pas que l'offensive de l'extrême droite contre le carlisme démocratique (assassinat de Montejurra ) et contre le patriotisme basque (assassinat du militant de la IVe Internationale German Rodriguez) avait réussi à modifier la politique socialiste, qui fut jusqu'à ce moment favorable à l'unité de territoire basco-navarraise.

On peut supposer que la timide réforme catalane peut servir de modèle pour freiner les aspirations du nationalisme basque. Il faut donc espérer une reconnaissance « sui generis » de la Nation basque semblable à la catalane, et une définition du peuple basque comme « sujet de droit national », assez générale et suffisamment ambiguë pour que le « socialisme basquiste » (PSE) et le « nationalisme modéré » (PNV) puissent s'y reconnaître. Certains dirigeants socialistes ont même avancé les définitions minimalistes du droit par des formules comme celle-ci : « reconnaissance du droit du peuple basque à décider de son organisation politique interne et de ses relations avec l'État espagnol, sur la base de ce que décide au préalable la majorité de ses partis politiques, et en accord avec les institutions de l'État ». Le problème de cette formule est qu'elle reconnaît le droit de veto tant de la minorité (les partis basco-espagnols), que de l'État, obligeant le nationalisme basque à revoir à la baisse ses aspirations nationales.

L'union institutionnelle des territoires basque et navarrais (la territorialité) est plus facile à faire passer, ne serait-ce que parce que la politique assimilationniste de l'ETA-Batasuna par rapport à la Navarre est en train de changer (l'idée que la Navarre est une partie du Pays basque quelle que soit l'opinion des Navarrais) et qu'un accord est possible avec les socialistes basques afin que ceux-ci propagent l'idée d'un engagement entre les institutions des deux territoires. Il s'agirait de former une alliance entre socialistes et abertzales afin de gagner les élections de Navarre, de déloger la droite des institutions « forales » (2) et impulser à partir de ces mêmes institutions la « Dieta Vasco-Navarra » (3), résultant de l'accord passé en 1995 entre le président socialiste de Navarre (Otano) et le président nationaliste d' Euskadi (Ardanza) pour l'incorporer à leurs statuts respectifs après un référendum populaire dans chacun des territoires. Si cet accord aboutit, on aurait considérablement avancé vers la solution d'une des parties les plus délicates du problème basque, du fait que cette formule peut aussi servir à affronter le problème de la division d'identités, à partir du moment où les sentiments d'appartenance de chacun n'empêchent pas un accord citoyen à une Confédération basco-navarraise basée sur les principes d'égalité, d'autonomie de chaque partie et de collaboration mutuelle sur les thèmes définis préalablement comme d'intérêt commun.

9. Il faut un nouveau discours pour construire le consensus sur l'autodétermination. C'est le défi principal de la gauche et du nationalisme basques parce que si on n'arrive pas à y répondre il n'y aura de solution satisfaisante pour personne. Ce n'est pas une tâche facile mais elle n'est pas impossible, entre autre chose parce que la nécessité nous y oblige. Dans une société divisée entre 60 % d'abertzales et 40 % de basques-espagnols, on ne peut jouer sur les différences identitaires au point d'en arriver à un affrontement. Personne de sensé ne peut mettre cela en doute. On s'accorde généralement aussi sur le fait qu'il vaut mieux que le changement politique se produise par consensus que par majorité, l'expérience nous ayant démontré que les systèmes constitutionnels instaurés par majorité simple produisaient généralement des démocraties faibles et des systèmes politiques instables. L'expérience historique de la Deuxième République et du statut d'autonomie de 1979 sont à ce point proches dans la conscience politique de la société basque que personne ne doute du besoin de trouver un consensus politique et une majorité qualifiée qui permettent d'obtenir la légitimation sociale et la stabilité politique. Le problème est qu'au-delà du désir il faut chercher les minimums acceptables pour une coexistence démocratique.

Certains courants de pensée révisionnistes apparus dans des secteurs du PNV, de Zutik-Batzarre et du PSE proposent de résoudre ce problème en exigeant du nationalisme basque qu'il renonce de manière temporaire à l'autodétermination, à la souveraineté politique et à la construction nationale, et nous craignons fort que s'il n'accepte pas ce chantage il soit encore une fois désigné comme bouc émissaire d'un éventuel échec des négociations.

Il faut exiger du nationalisme basque qu'il comprenne les caractéristiques de l'époque politique dans laquelle nous vivons ; qu'il comprenne que chaque génération politique ne doit chercher à résoudre que les problèmes qui sont à sa portée, et que notre génération ne peut espérer terminer le processus de construction nationale commencé il y a 150 ans avec l'industrialisation et la modernité. L'expérience a enseigné au nationalisme basque que les processus de construction nationale sont lents, puisqu'ils nécessitent une sédimentation de la conscience et de l'identité culturelle et nationale, qu'ils sont lents par définition, et que, sauf circonstances exceptionnelles de l'histoire dans lesquelles peuvent s'ouvrir des processus de rupture et de révolution, la méthode de construction nationale est lente et graduelle. Cette conviction (et notre idée de la démocratie) nous amènent à exiger du nationalisme basque un changement de discours sur les questions suivants :

- un engagement en faveur de la démocratie, de la tolérance et du pluralisme ;

- un engagement envers des politiques de respect des minorités et d'inclusion politique dans la société où nous vivons ;

- l'exercice du droit à l'autodétermination dans le sens de la souveraineté partagée avec l'État, parce que c'est ce qui correspond au sentiment d'identité nationale basque aujourd'hui, et parce que le système politique dérivé de ce concept doit inclure non seulement des garanties de non-ingérence de l'État dans l'autogouvernement basque mais aussi, et de manière simultanée, la coresponsabilité de ce dernier à la solidarité due aux peuples d'Espagne. Il n'est pas inutile d'insister auprès du nationalisme basque afin qu'il change son regard sur ces peuples pour des raisons de justice, de proximité, et à cause des liens communautaires qui nous ont unis tant au long de l'histoire qu'à présent.

Parler de démocratie c'est regarder aussi (et surtout) du côté de l'État et de la minorité basco-espagnole qui s'appuie impudiquement sur lui pour nier le droit à l'autodétermination au nom du respect du pluralisme des identités basques. Le véritable problème de la normalisation politique est là, si le droit du peuple basque à décider de son avenir n'est pas réglementé, le nouveau cadre... politique ne saurait être démocratique, et la stabilité du système qui en résultera sera remise en question dès le début.

Nous reconnaissons la validité des consensus basé sur des principes démocratiques universels mais refusons ceux qui sont imposés par des minorités nationales érigées en minorités de blocage appuyées par la force coercitive de l'État, ce qu'ont fait jusqu'à présent les minorités basco-espagnoles au Pays basque. La majorité de la société basque aspire à un consensus qui élargisse la démocratie, non qui la réduise, ce qui dans le cas qui nous préoccupe veut dire plusieurs choses :

- que la majorité basque a l'obligation de respecter les minorités qui ne sont pas basques, mais que celles-ci ont à leur tour le devoir de respecter le droit de la majorité à constituer une nation basque différente de la nation espagnole, tant que les moyens employés sont démocratiques ;

- que le droit à la différence des minorités et le respect de leur identité basco-espagnole ne peut signifier l'utilisation immorale de l'État espagnol pour refuser au peuple basque le droit à l'autodétermination ;

- que la reconnaissance du droit du peuple basque à décider librement son avenir (l'autodétermination) ne signifie pas « plus de nationalisme » comme disent les intellectuels au pouvoir mais « plus de démocratie » comme le dit et le sent la société civile.

Le consensus nécessaire ne peut se faire en renonçant à la démocratie mais au contraire en affirmant le droit des citoyens basques à décider librement de leur avenir et à constituer leur nation, si telle est la volonté de la majorité. La seule chose qu'on peut exiger (et il faut le faire avec la force exigée par les circonstances) est que le processus de construction de la Nation basque se fasse en utilisant des méthodes démocratiques. Aucun pacte en-deçà de cette condition.

10. La gauche basque doit récupérer un discours qui associe l'autodétermination et l'idée de socialisme. En premier lieu parce que c'est une idée qui a constitué le fondement même de son identité et qu'elle s'en est peu à peu éloignée, oubliant les revendications sociales. En deuxième lieu parce que les gauches ne peuvent se tenir à l'écart du processus de construction que vit aujourd'hui la société basco-navarraise, et encore moins s'opposer à lui. La gauche doit s'engager dans la construction nationale basque avec un projet propre. Il faut promouvoir une identité basque incluant d'autres identités, incorporer au débat sur la nouvelle construction politique la proposition d'une législation sociale distributive du travail et de la richesse, défendue avec force par les mouvements sociaux et par le syndicalisme basque malgré ses divisions.

Il faut profiter du « moment constituant » dont nous parlions en commençant cet article pour promouvoir une régénération des valeurs et la recomposition des forces pour commencer un nouveau cycle d'expansion des utopies et de la transformation sociale. C'est de cela que s'occupe un courant d'opinions qui traverse les organisations sociales et politiques de la gauche basque, gauche abertzale comprise. Un courant qui finira par gagner du terrain parce que les demandes de rupture avec les vieux discours et systèmes de fidélité deviennent nécessaires pour le renouveau de la gauche.

1. Cf. Revue Zutabe n° 110, avril 2006.

2. Institutions se rapportant aux « fueros », privilèges historiques accordés lors de l'absorption de la Navarre par le royaume espagnol.

3. La Diète basco-navarraise, c'est-à-dire un Parlement commun.

Traduction : Kattalin (de l'espagnol)