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N° 627-628 mai-juin 2016 *

BRÉSIL

La saga de « l’espérance » qui a été vaincue par la « peur »

Cf. aussi : [Brésil]

Tárzia Maria de Medeiros et João Machado*

13 mars 2016. Manifestation contre la corruption et pour le départ de Dilma Rousseff. © Agência Brasil Fotografias

13 mars 2016. Manifestation contre la corruption et pour le départ de Dilma Rousseff. © Agência Brasil Fotografias

22 avril 2016

La crise n’est pas encore l’événement, mais elle en est déjà l’annonce,

une porte entrouverte où peuvent surgir à tout instant ces possibles si tardifs

que l’attente même semblait assoupie.

Les heures se transforment alors soudain en minutes et les années en jours.

Daniel Bensaïd (1)

Le monde est en train d’assister, avec perplexité, au coup d’État politique, juridique et médiatique, appelé au Brésil « le coup d’État institutionnel », qui a connu son point culminant lors du vote qui a eu lieu à la Chambre des députés le 17 avril dernier, pour l’approbation de l’ouverture du processus de l’« impeachment » contre la présidente Dilma Rousseff. Nous assistons à la fin mélancolique de l’ère des gouvernements petistes (2), conséquence de la trajectoire qu’ils ont prise depuis le premier mandat de Lula président. Il a envoyé des signaux en direction des marchés et de la droite, et a cherché à monter un gouvernement de coalition où trouveraient place tous les intérêts et classes sociales. Sa première grande initiative fut la « reforma da previdência », la réforme de l’assurance chômage, au caractère nettement néolibéral. Sa politique a démobilisé la base sociale populaire du PT et renforcé les secteurs qui aujourd’hui lui ont tourné le dos.

Synthèse et articles Inprecor

Avec l’aggravation de la crise économique au Brésil depuis 2014, les contradictions se sont approfondies entre le petisme et sa base sociale d’origine. Les attaques se sont renforcées contre les droits sociaux, qui ont été réduits, et a commencé la mise en place d’un prétendu ajustement fiscal drastique, qui a largement contribué à l’approfondissement de la récession. Les conditions ont été créées pour le théâtre d’horreurs qu’on a vu à la Chambre des députés le 17 avril (voir la déclaration de Joana Mortágua, du Bloco de Esquerda portugais), qui a prouvé combien le Brésil a un corps législatif scandaleusement conservateur, fondamentaliste, misogyne, homophobe, corrompu et illégitime.

S’est ouverte ainsi une conjoncture complexe et difficile pour la gauche socialiste et pour les mouvements sociaux brésiliens, qui cherchent des issues qui évitent à la population, aux 99 % les plus atteints par cette crise, de devoir une fois de plus payer pour elle.

De la « Lettre au peuple brésilien » à « Le coup d’État n’aura pas lieu » : fin mélancolique des gouvernements du PT

Il nous reste la force irréductible de l’indignation, qui est l’exact contraire de l’habitude et de la résignation.

Daniel Bensaïd 

Comment est-il possible qu’une droite aussi ignoble (celle qu’on a vue lors des explications de vote le 17 avril) ait pris un tel poids au Parlement ? L’explication réside, pour une grande part, dans les choix du gouvernement dans deux domaines : comment gouverner et avec qui s’allier ?

La campagne victorieuse du PT en 2002, à l’issue de laquelle Lula a été élu pour son premier mandat, a été très différente des campagnes petistes qui avaient précédemment échoué, principalement du fait qu’elle a été marquée par une alliance explicite avec des secteurs du grand capital brésilien, représentés par le vice-président José Alencar, dirigeant d’un parti ouvertement bourgeois (le Parti libéral), patron d’un des plus grands conglomérats de l’industrie textile. Lula a donné la garantie qu’il ne s’en prendrait pas aux banques et aux entreprises, qu’il « respecterait les contrats » ; de grandes entreprises ont financé sa campagne, à une échelle largement supérieure à ce qui s’était produit lors des précédentes campagnes (3). Le PT a définitivement laissé tomber le profil militant de ses premières campagnes électorales, en recourant prioritairement à des structures de campagne professionnelles, avec des gens payés pour les faire. Il en est venu à faire des campagnes millionnaires et dépendant de plus en plus du marketing professionnel (4).

Lula a été élu, mais le PT et les partis alliés à sa gauche n’ont pas eu la majorité au Congrès. Le PT a alors recouru à des alliances à des partis plus à droite, ouvertement bourgeois, et a eu recours pour y arriver aux méthodes de la politique traditionnelle brésilienne – distribution de ministères et autres charges publiques ainsi que d’autres avantages économiques. Comme on l’a appris plus tard, il a aussi fait usage d’une autre méthode traditionnelle, le paiement direct en argent à des députés. Cela a été révélé dès 2005 avec le fameux scandale du « mensalão » (les grosses mensualités) (5).

Le PT et Lula ont perdu une grande partie du prestige qu’ils avaient, surtout parmi ce qu’on appelle la « classe moyenne », ce qui a abouti à mettre en péril leur mandat. Cependant, la forte amplification des politiques sociales – en particulier la « Bolsa Família » (6) – et la bonne situation de l’économie ont permis que Lula retrouve de la popularité et soit réélu pour un second mandat. Mais déjà le PT a eu plus de mal à se remettre des dégâts causés par le « mensalão ».

Une fois réélu, pour obtenir une majorité lors de son second mandat et assurer la « gouvernabilité », Lula a établi une alliance privilégiée avec le PMDB (depuis lors, le PT et le PMDB ont été les principaux partis à la Chambre des députés et au Sénat), qu’il a invité à occuper d’importants ministères dans son gouvernement. Ce parti est resté « allié » au PT tout au long du second mandat de Lula et a choisi le vice-président de Dilma Rousseff aux élections de 2010 et 2014.

Le spectre des alliances du PT au sein du Congrès s’est aussi élargi à d’autres partis de droite, y compris certains aux conceptions fondamentalistes, par exemple ceux qui ont des parlementaires participant au Front évangélique du Congrès. Ce groupe comprend actuellement 18 % des sièges et accueille des parlementaires de 22 partis. Ses membres n’ont pas un profil idéologique bien particulier, sauf qu’ils sont très actifs contre les droits humains, ainsi que les droits des Noirs, des femmes et des LGBT. Mais ce qui anime en réalité ces parlementaires, c’est la garantie de concessions publiques de radio et de télévision (7), et l’exemption d’impôts pour les églises. Grâce à son poids dans les moyens de communication, ce secteur a réussi à toucher massivement des secteurs de la société et ne cesse de construire son empire politique et religieux. L’actuel président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, du PMDB, un des principaux ennemis politiques de la présidente Dilma, fait partie de cet intergroupe évangélique.

Connus comme « intergroupe de la Bible », ces parlementaires, associés à l’« intergroupe de la balle » (composé de policiers et militaires) et l’« intergroupe du bœuf » (parlementaires liés à l’agrobusiness) font en sorte que la composition du Congrès national brésilien d’aujourd’hui soit la plus réactionnaire et conservatrice que l’on ait connue depuis le rétablissement des élections générales après la chute de la dictature. Le plus ahurissant est qu’une bonne partie de ces secteurs étaient les alliés directs du gouvernement Dilma, et se sont ensuite trouvés parmi les responsables de sa défaite lors du vote de l’ouverture du processus d’impeachment.

Longtemps le PT a cru qu’il était possible de « faire une omelette sans casser les œufs ». Il a pensé qu’il pourrait favoriser les couches les plus pauvres de la population sans nuire aux intérêts de la bourgeoisie. Pendant de longues années, cela a marché. Il y a eu des améliorations ponctuelles pour les plus pauvres, qui ont répondu à certaines attentes suscitées par l’arrivée du PT au pouvoir. Mais ces améliorations n’ont jamais été assises sur des réformes structurelles garantissant des changements dans l’économie et la société.

Tout cela restait tributaire d’une situation économique relativement favorable, ce qui a duré au Brésil en gros jusqu’à 2012-2013, dépendant elle-même surtout d’une situation favorable aux « marchandises » (8) sur le marché mondial. En fait, depuis le début des gouvernements à l’orientation économique néolibérale au Brésil (surtout les gouvernements Collor, Fernando Henrique Cardoso, Lula et Dilma) (9), le pays a subi une régression de sa structure productive : il a connu un intense processus de désindustrialisation, et a amplifié son rôle d’exportateur de produits primaires. C’est ainsi que les prix des marchandises sur le marché mondial l’ont beaucoup favorisé. Cela lui a même permis d’affronter d’une manière relativement avantageuse la première phase de la crise ouverte en 2008-2009 (ce qui d’ailleurs a aussi été le cas d’autres pays d’Amérique du Sud).

Le PT au gouvernement, en plus de se transformer en associé des pratiques de la « vieille politique », a promu un modèle de développement pour le pays, régressif du point de vue économique et social, et antiécologique. Bien qu’il ait présenté sa politique économique comme néodéveloppementiste, le seul aspect « développementiste » réel a été d’essayer d’accélérer la croissance économique (avec peu de résultats) par une augmentation de la participation de l’État. En lieu et place de l’accent sur le développement industriel que mettait l’ancien « développementisme », le PT, dans la continuité de ce qu’avaient entamé les gouvernements Collor et Fernando Henrique Cardoso, a stimulé l’agrobusiness comme producteur de marchandises pour l’exportation, au détriment de la réforme agraire et de l’agriculture paysanne. Il a aussi favorisé et financé, par le biais du PAC (Programme d’accélération de la croissance), de grands travaux de barrages et d’extraction minière, en lien avec le grand projet interocéanique de l’IIRSA (10). Cette combinaison écocide du projet petiste pour le Brésil a aussi affecté ses voisins bolivariens (Équateur, Bolivie, Venezuela) et a provoqué les conflits socio-environnementaux les plus radicalisés et les plus sanglants de l’histoire brésilienne depuis le génocide des peuples natifs à l’arrivée des colonisateurs, de même qu’elle a causé les plus graves désastres environnementaux enregistrés dans la dernière période.

Le Brésil gouverné par le PT aurait pu jouer un autre rôle dans le contexte latino-américain, en impulsant des alternatives d’intégration régionale qui auraient favorisé la souveraineté des peuples de ce continent en butte aux intérêts impérialistes des États-Unis et de l’Europe. Cependant, il a refusé de participer à l’Alba (11), à la Banque du Sud, et a renforcé son rôle sous-impérialiste vis-à-vis des autres pays. Ceux-ci, de leur côté, sont de plus en plus dépendants des investissements en provenance du Brésil pour l’appropriation de leurs biens communs.

Ces dernières années, avec la détérioration de la situation économique, il est devenu plus difficile de concilier l’inconciliable, et le gouvernement de Dilma est allé encore plus à droite (voir l’entretien avec Ruy Braga). Cependant, pendant la campagne électorale de 2014, face au risque de perdre l’élection, Dilma a viré à gauche (surtout entre les deux tours), et s’en est prise aux banquiers (en taisant le fait que les gouvernements du PT leur avaient été très favorables), les patrons et les riches en général. Elle a gagné les élections de peu, mais elle a sérieusement mis en danger l’alliance qu’elle avait contractée avec le grand capital.

À peine élue, elle a porté un nouveau grave coup au soutien qu’elle avait parmi les secteurs populaires : elle a annoncé, et s’est mise à exécuter une politique économique ultra orthodoxe, d’intense austérité, et a mené de dures attaques contre les droits des travailleurs (y compris ceux que garantit la Constitution fédérale de 1988), avec des projets de loi pour précariser la fonction publique et plus généralement le droit du travail, ainsi que des attaques antidémocratiques contre le droit de manifestation, avec la loi antiterrorisme (sous le prétexte que les Jeux olympiques exigent cette loi), et avec des réductions budgétaires dans des politiques publiques aussi essentielles que l’éducation et la santé. Cependant, comme le PT a encore des liens avec des mouvements syndicaux et populaires, ce parti a pris position contre certains aspects de cette politique, et Dilma n’a pas réussi à la mettre en œuvre de la manière qu’exigeait la bourgeoisie. Elle s’est tournée contre le peuple pour rechercher un appui chez les classes dominantes, mais cela n’a pas marché. Comme toujours en pareil cas, l’exécution de politiques d’austérité dans une économie déjà entrée en récession a considérablement aggravé celle-ci, sans aucune amélioration des comptes publics (dont la situation s’est, au contraire, détériorée).

La crise économique a rendu irréalisable la politique de conciliation de classes du PT et donné le coup de départ à la crise politique. Par ailleurs, l’avancée des enquêtes sur la corruption, en particulier (mais pas seulement) celle sur l’« opération karcher » (Lava Jato) de la police fédérale, a amplifié la crise politique, à un point tel que celle-ci est devenue un facteur décisif d’aggravation de la crise économique.

Certains des principaux dirigeants du PT, y compris Lula, se trouvent impliqués dans ces enquêtes, au côté de politiciens de plusieurs autres partis, en particulier du partenaire principal des gouvernements du PT jusqu’au mois de mars, le PMDB. Certains des dirigeants du PMDB, comme le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, sont bien plus impliqués dans ces enquêtes que n’importe quel dirigeant du PT (une des plaintes contre lui a déjà été prise en compte par le STF, Tribunal suprême fédéral ; il est déjà donc accusé dans ce procès).

Il est possible que la crise du projet du PT précipite la fin d’un cycle en Amérique du Sud, car la crise économique et politique qui s’installe dans le plus grand de ces pays s’accompagne dans les autres pays de la progression de secteurs conservateurs et de droite, avec la circonstance aggravante que les mouvements sociaux radicalisés et rebelles, qui avaient été à l’origine de ces gouvernements et les avaient soutenus, se trouvent maintenant anesthésiés, fragilisés ou déçus.

« Une tombe que tu as creusée toi-même » : la « nature » du coup d’État enclenché au Brésil

Il y a de la dignité dans l’indignation, dans l’inconditionnel refus de l’injustice,

même lorsqu’on ignore encore ce que pourrait être la justice du juste. […]

On pose les principes avant même de connaître la règle à calculer les intérêts et les opportunités.

Daniel Bensaïd 

Face à la conjonction de conspirations politiques, médiatiques et juridiques qui se sont emparées de la scène brésilienne, le PSOL et d’autres mouvements sociaux qui ont pris position contre l’impeachment de la présidente Dilma le caractérisent comme coup d’État institutionnel. Il n’y a pas un coup d’État classique en cours au Brésil, puisque ce n’est pas d’un changement de régime qu’il s’agit, tel qu’on en a connu avec le coup d’État de 1964, à l’origine d’une dictature. Ce qui a lieu, c’est une grande bataille politique sous le commandement de certains secteurs de la bourgeoisie pour remplacer le PT à la présidence. Une partie substantielle de la bourgeoisie avait soutenu les gouvernements du PT tant qu’ils avaient pu promouvoir la conciliation de classes.

Temer, le vice-président, un politicien clairement bourgeois, montre qu’il est disposé à appliquer une politique bien plus intensément antipopulaire que celle de Dilma. Puisque c’est le cas, la FIESP (Federação das Indústrias do Estade de São Paulo) et d’autres fédérations patronales ont joué un rôle de protagonistes dans l’organisation de l’impeachment. Dans ce cadre, les partis bourgeois ont suivi leur cours naturel, qui est de s’aligner sur les intérêts de la bourgeoisie. Les grands médias patronaux ont aussi pris part à cette besogne.

L’autre aspect qui a amené tous les partis plus à droite à soutenir l’impeachment est qu’ils croient qu’avec cette manœuvre existeront des conditions plus favorables pour faire ce que Dilma n’a pas réussi, à savoir interrompre ou, au moins, limiter, les enquêtes sur la corruption de la police fédérale, tout spécialement l’« opération karcher ». En fin de compte, tous les grands partis bourgeois sont menacés par ces enquêtes (et nombre de leurs représentants sont déjà mis en accusation). Ils espèrent que les grands médias, avec le nouveau gouvernement, cesseront de stimuler la poursuite des enquêtes, et que les policiers, les procureurs et les juges eux-mêmes, qui se sont déjà montrés jusque-là plus intéressés par les enquêtes sur le PT que sur les autres partis, deviendront moins sévères.

La mise en place d’un processus d’impeachment, par elle-même, ne constitue pas un coup d’État, vu que ce mécanisme est prévu par la Constitution brésilienne. Néanmoins, plusieurs aspects du processus permettent une telle caractérisation.

En premier lieu, la forte mobilisation des grands médias, en association avec une partie des procureurs et des juges, en vue de détruire l’image du PT (plus particulièrement de Lula) et du gouvernement. Il est certain que le PT et le gouvernement ne sont pas innocents de la corruption dont ils sont accusés et qu’ils ont une responsabilité dans l’aggravation de la crise économique (tout spécialement celle d’avoir essayé de mener à bien la politique d’austérité exigée par la bourgeoisie), mais il y a eu un traitement totalement inégal, par exemple, entre Lula (qui n’est pas innocent non plus) et Eduardo Cunha, beaucoup plus compromis que Lula, du moins jusqu’à ce jour, par les accusations de corruption. Lula a été mis en garde à vue par la police fédérale, sur ordre d’un juge, alors qu’il n’avait pas refusé de se présenter à un interrogatoire, avec un énorme retentissement médiatique ; et il y a eu ensuite une série d’écoutes téléphoniques, même de conversations avec sa famille, très souvent obtenues illégalement, qui ont été publiées jusqu’à plus soif.

En deuxième lieu, il faut considérer l’inconsistance juridique qui caractérise ce processus. Le « crime de responsabilité » imputé à Dilma (il s’agit essentiellement de manœuvres comptables) a été jusqu’à maintenant une pratique courante de différents gouvernements, au plan fédéral comme au plan des États, et il a été pratiqué par Michel Temer lui aussi quand il a temporairement occupé la présidence.

En troisième lieu, il faut relever que tout le déroulement du processus est absurde. Celui qui l’a initié est le président de la Chambre, Eduardo Cunha, qui devrait ne plus occuper ce poste depuis des mois, vu non seulement qu’il est accusé, et déjà inculpé, pour corruption et d’autres délits, mais qu’il a menti à la Chambre elle-même, quand il a nié avoir des comptes bancaires à l’étranger (l’existence de plusieurs de ces comptes a depuis été prouvée sans conteste). Plus de la moitié des députés qui ont fait partie de la Commission spéciale qui a analysé les accusations contre Dilma sont mis en cause dans l’« opération karcher ». Il en va de même pour une grande partie des députés qui ont donné le départ au jugement de Dilma.

L’impeachment n’est pas seulement un processus de jugement du PT pour corruption. C’est un jugement de Dilma Rousseff, elle-même, alors qu’elle n’est pas accusée à ce jour (12), afin de la remplacer par Michel Temer.

Dos au mur, Dilma et le PT ont tenté de se sauver d’une manière lamentable : en essayant jusqu’au bout d’offrir des avantages politiques à des politiciens bourgeois. Sur ce terrain, ils n’avaient pas les moyens de battre leurs adversaires : avec l’éventualité d’un gouvernement Temer, le groupe de celui-ci avait bien plus à proposer. Le PT a été victime de sa propre « façon de gouverner ».

Le vote à la Chambre des députés le 17 avril, qui a approuvé l’installation du processus de destitution de Dilma, a été un théâtre d’horreurs. Il a révélé ce que nous soupçonnions déjà : le Parlement brésilien est, en fait, composé de ce qu’il y a de plus fondamentaliste, de plus dépolitisé, conservateur, raciste, misogyne et illégitime, à un point qui n’a jamais existé jusque-là dans l’histoire de cette maison. Les députées et députés se succédèrent dans leurs déclarations de vote dédiées « à Dieu, à la famille, aux enfants, à mon pays... » et la pire des déclarations a été proférée par le député Jair Bolsonaro, qui a dédié son vote au colonel Ustra, un des principaux tortionnaires et assassins de la dictature militaire, qui a torturé Dilma Rousseff, lorsqu’elle était enfermée dans les caves de ce régime d’exception, dans lesquelles des centaines de militants politiques ont été assassinés.

Des nombreux députés ont justifié le soutien à la mise en accusation de la Présidente par la grande impopularité du gouvernement de Dilma et par la corruption associée au Parti des travailleurs. Cela n’a aucun sens : Temer et le PMDB, selon les sondages, sont aussi impopulaires que Rousseff et participent plus directement qu’elle aux affaires de corruption qui ont été révélées. Environ 60 % de la population est pour la démission ou la destitution des deux (Rousseff et Temer).

Le PSOL, avec son groupe de six députés au Parlement, a pris position contre l’impeachment parce qu’il estime que ce processus n’a aucune légitimité et qu’il est une farce complète.

Bien que la gauche socialiste ait majoritairement, et correctement, pris position contre le coup d’État et pour la défense de la « démocratie » existante au Brésil (une partie minoritaire de la gauche socialiste, sans représentation parlementaire, a défendu l’abstention lors du vote du dimanche 17 avril), tous ces épisodes nous confortent sur la nécessité de réfléchir quant aux différences et limites qui existent entre les droits démocratiques du peuple et la défense de l’État démocratique de droit et de la démocratie représentative. Une partie considérable de la population brésilienne ne connaît que le bras armé de l’État. Pour eux, comme disait José Saramago, « la démocratie est une espèce de Sainte à l’autel de laquelle on ne peut plus attendre de miracles ». Travailleurs et travailleuses, jeunes, Noires et Noirs, massacrés dans les périphéries des villes, dans une véritable guerre civile et hygiéniste (13), ne connaissent pas ce qu’on pourrait appeler une démocratie ni même l’État démocratique de droit. Étant donné que « la démocratie » a été « séquestrée, conditionnée, amputée », et que les droits acquis péniblement, garantis dans les clauses immuables de la Constitution, sont démantelés par la démocratie représentative dominée par le pouvoir économique, il ne nous reste qu’à revendiquer la démocratie réelle maintenant, la conquérir dans les rues et dans les luttes par les 99 %, l’arracher aux 1 % des puissants de ce monde qui n’en veulent pas, comme une alternative de résistance et d’avancées possibles.

Les rues sont de nouveau en ébullition, mais elles n’ont plus les mêmes « couleurs »

L’indignation est un commencement.

Une manière de se lever et de se mettre en route.

On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit. 

Daniel Bensaid,

Le Brésil a déjà fait l’expérience, dans sa récente histoire après la dictature militaire, d’un processus d’impeachment contre un président de la République. En 1992, le président d’alors, Fernando Collor de Melo a perdu son mandat après avoir été condamné lors d’un procès semblable à celui qui a été entamé le 17 avril dernier contre la présidente Dilma. À l’époque, comme aujourd’hui, le pays était plongé dans une crise économique et politique, à cette différence près que, contrairement à Dilma, Collor était accusé directement de plusieurs chefs d’inculpation.

L’autre différence fondamentale est que, en 1992, les « caras pintadas »  (les visages peints, terme utilisé pour les manifestants favorables à l’impeachment de Collor) ont pris les rues d’une façon unifiée, car il existait une opinion unanime dans le pays pour que Collor abandonne sa charge. Aujourd’hui, dans les manifestations, le pays est divisé entre partisans et adversaires de l’impeachment, par rapport au soutien ou non du gouvernement, en plus du fait qu’il y a des manifestants opposés aux ajustements fiscaux et d’autres mesures du gouvernement, et il y a encore d’autres variantes de manifestations.

Il y a quatre postures qui associent, de différentes manières, des secteurs de la gauche (partis, mouvements sociaux, secteurs du gouvernement, etc.) et des secteurs de la bourgeoisie et de la droite conservatrice. Le front bourgeois est relativement unifié. Trois fronts ont été créés dans le camp de la gauche : Frente Brasil Popular, Frente Povo Sem Medo et Espaço Unidade de Ação (14). Dans Frente Brasil Popular sont organisés des partis politiques et des mouvements sociaux, tels que le PT et le PC do B, la CUT (Central Única dos Trabalhadores), l’UNE (União Nacional dos Estudantes), le MST, avec d’autres secteurs qui ont le lien le plus fort et le moins critique avec le gouvernement. Le Frente Povo Sem Medo comprend uniquement des mouvements sociaux, son action et sa composition sont plus autonomes vis-à-vis du gouvernement, et de plus ses mots d’ordre sont plus critiques à l’égard des politiques d’austérité du gouvernement et de la restriction des droits des travailleurs. Participent à ce front le MTST (Movimento dos Trabalhadores Sem Teto), les mouvements de jeunes Juntos ! et Rua-Juventude Anti-Capitalista et UJS, les mouvements syndicalistes Intersindical, CUT et CTB, il reçoit en outre le soutien d’intellectuels comme Frei Betto (de la Théologie de la libération) et de responsables politiques de partis comme le PSOL, parmi d’autres. L’autre front est Espaço Unidade de Ação, sous la direction de la centrale syndicale CSP-Conlutas, l’organisation étudiante ANEL, des partis comme le PSTU (qui porte le mot d’ordre de « Fora todos » (Tous à la poubelle !) et la position d’abstention dans le vote sur l’impeachment), et quelques secteurs du PSOL. La position abstentionniste de ce secteur sur la question de l’impeachment l’a amené à prendre ses distances vis-à-vis des autres.

Le développement de la droite a conduit à une grande mobilisation populaire contre l’impeachment, y compris de la part de secteurs de la gauche opposés au gouvernement Dilma. Il y a un secteur de la bourgeoisie nationale et de la droite conservatrice (y compris un secteur fasciste), qui constitue l’opposition de droite au gouvernement et se trouve à la tête des mobilisations pour l’impeachment de Dilma, comme la FIESP par exemple, et qui a financé toute l’infrastructure des marches et des campements montés dans quelques villes pour protester contre le maintien en place de la présidente. Ce sont des manifestations massives, dont le nombre de participants a dépassé celui des participants du refus de l’impeachment. Des secteurs de l’extrême droite, ouvertement fascistes, participent à ce mouvement pour l’impeachment.

Un sondage publié après la plus grande des manifestations pour l’impeachment a révélé que la majorité des participants appartient à une couche de la classe moyenne qui est insatisfaite de certaines actions du gouvernement fédéral, qui a perdu du pouvoir d’achat avec la crise. Cependant, même si l’on y trouve des personnes de la classe ouvrière, qui sont bien intentionnées et sont seulement révoltées contre les politiques d’ajustement du gouvernement, il n’y a pas le moindre doute que ces actions ont été menées sous la direction de la droite. Une de leurs formes de protestation est d’utiliser les couleurs vert et jaune (en référence à la défense de « la Patrie » contre le communisme) et de faire la chasse à la couleur rouge, allant même jusqu’à s’attaquer à des personnes vêtues de cette couleur. Les « coxinhas » (15), comme on les appelle, ont aussi pris l’habitude de faire des concerts de casseroles quand la présidente intervient à la télévision.

Il faut rappeler que le soutien à Dilma a commencé à chuter avec l’application du plan d’ajustement contre la majorité de la population, et pas avec les révélations sur la corruption. Les manifestations qui se sont déroulées dans le pays en 2013, restées dans les mémoires comme les « Journées de juin », montraient déjà un mécontentement contre les mesures économiques prises dès l’arrivée de la crise internationale au Brésil. En plus de ces manifestations de masse, les grèves des fonctionnaires et dans les universités ont fait partie du développement de la crise politique qui a débouché sur le scénario actuel. Si le PT et le gouvernement ont eu des difficultés à mobiliser contre l’impeachment, il y a des raisons à cela : perte de soutien dans la classe moyenne à cause de la corruption et des politiques d’austérité, les scandales successifs ayant impliqué la direction nationale du parti, la transformation du PT en machine électorale, entre autres. Abandonner les mots d’ordre historiques de la gauche et du PT a eu pour résultat que la classe travailleuse s’est vue désarmée pour mener les batailles idéologiques contre la classe dominante dans le moment actuel.

Alternatives et défis : « la sortie est à gauche »

Pour la gauche socialiste, il n’y a aucun doute : cette crise n’est pas la nôtre, et c’est pourquoi nous ne devons pas manquer à notre tâche de dénonciation des raisons qui y ont abouti et qui pénalisent les couches les plus pauvres. Le PSOL, comme ses instances de direction et ses porte-parole l’ont rappelé, est contre l’ajustement fiscal et la restriction des droits des travailleurs, contre le développement de la sous-traitance et la nouvelle réforme de l’assurance chômage, contre le projet développementiste et la criminalisation des luttes, parmi d’autres mesures initiées par le gouvernement ou soutenues par lui. Il est certain qu’une nouvelle étape de résistance et de changements s’annonce ; Dilma est encore présidente pour quelques semaines, jusqu’à ce que le Sénat confirme l’ouverture du processus d’impeachment (ce qui est certain). Mais il est évident qu’elle ne gouverne déjà plus.

Ce ne sera toutefois pas la fin du processus : les crises économique et politique tendent à s’aiguiser. Le probable gouvernement Michel Temer devra affronter une forte résistance, et il recourra à une répression accrue, en se prévalant au besoin de lois votées sous le gouvernement Dilma. Vu l’illégitimité qui auréole le Congrès national et Temer, ce devrait être au peuple, consulté par des mécanismes tels que des plébiscites, référendums ou des élections générales, de décider qui conduira les destinées du pays. Cependant, maigres sont les chances pour un retournement de la situation dans le champ institutionnel ; il faudra obligatoirement les combiner avec l’occupation des rues, les luttes et les campagnes déjà en cours. Tout processus de lutte et de résistance passe par les mouvements qui ont été au premier plan de la scène politique dans cette période de notre histoire.

Une question clé, naturellement est celle de l’unification de la gauche, difficile en ce moment. Les secteurs qui ont été dans l’opposition de gauche aux gouvernements du PT, aujourd’hui divisés, doivent se réunifier. Mais que dire des secteurs qui s’identifient encore au PT, une fois qu’il ne sera plus au gouvernement fédéral ? Comment vont-ils agir ?

Il est nécessaire d’articuler la dénonciation du coup d’État avec la lutte pour les droits du peuple, pour la réalisation des vraies réformes pour lesquelles lutte le peuple brésilien. Il s’agit des réformes agraire, urbaine, fiscale, politique, en plus des revendications historiques non satisfaites, comme la démarcation des terres indigènes et quilombolas (16), et d’une réorientation radicale de la politique environnementale et climatique par exemple. La résistance est fondamentale, y compris pour faire barrage à la criminalisation de ces mouvements et de ceux qui luttent. Ce que la conjoncture exige de nous est de voir grand pour construire, simultanément, l’unité de la gauche et des forces populaires, et une plateforme de lutte qui prenne en compte ces défis.

* Tárzia Maria de Medeiros (kinésithérapeute) et João Machado (économiste) sont militants d’Enlace (section brésilienne de la IVe Internationale) et membres de la direction nationale du Partido Socialismo e Liberdade (Parti socialisme et liberté, PSOL). (Traduit du brésilien par Jean-José Mesguen)

Notes

1. Les citations de Daniel Bensaïd proviennent toutes de son livre, Les Irréductibles. Théorèmes de la résistance à l’air du temps, Textuel, « La Discorde », Paris 2001.

2. Ce terme provient du Parti des Travailleurs (PT).

3. C’est dès 1994 que le PT a accepté le financement d’entreprises privées.

4. Ce processus, amorcé dès les années 1990, s’est accentué depuis 2002.

5. Plus récemment, avec les enquêtes de l’« Operação Lava Jato » (opération karcher) par la police fédérale, a été révélée l’énorme extension de la corruption au sein de la principale entreprise publique brésilienne, la Petrobrás, dès le début du gouvernement Lula et avant lui. Cette corruption a certainement été une des principales sources de financement des campagnes électorales et de la distribution d’argent aux parlementaires et dirigeants de leurs partis.

6. Programme de transfert d’allocations qui a touché plus de 12 millions de foyers des classes les plus pauvres.

7. Un exemple : le très puissant réseau de médias Record est détenu par Edir Macedo, milliardaire évêque de l’Église universelle du royaume de Dieu (poursuivi au Brésil et jusqu’aux États-Unis pour fraude fiscale…).

8. Il s’agit là de matières premières minières et agricoles, ainsi que des produits manufacturés à faible valeur ajoutée.

9. À partir de 1990.

10. L’Initiative pour l’intégration de l’infrastructure de la région sud-américaine (IIRSA) a pour l’objectif d’intégrer tous les moyens de communication existants et en projet (routes, aéroports, voies navigables, chemin de fer, liaison à fibre optique, etc.) en Amérique du Sud dans le but de promouvoir le commerce et les échanges. Les membres de l’IIRSA sont la Colombie, l’Équateur, le Pérou, la Bolivie, le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay, le Chili, le Venezuela, le Guyana et le Surinam.

11. « Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique » pour substituer des coopérations internationales au libre-échange ; comme la Banque du Sud, l’initiative venait du Venezuela de Chávez.

12. Encore que le financement de sa campagne électorale de 2014 soit mis en doute ; mais ce point, qui est l’objet d’une autre enquête qui court parallèlement, mènerait à l’annulation de son élection et à celle de Michel Temer, et à la convocation de nouvelles élections.

13. En particulier les extrêmes violences policières commises sous le prétexte de « guerre contre la drogue ».

14. Front Brésil Populaire, Front Peuple Sans Peur et Espace Unité d’Action.

15. Ce terme, désignant les « fils à papa » dans l’argot de São Paulo, est utilisé par les pro-Dilma pour désigner leurs adversaires.

16. Terres occupées par les descendants des esclaves ayant fui la servitude et qui créaient des communautés dans des zones alors inhabitées à l’intérieur du pays. La démarcation (demarcação) des terres des peuples indigènes du Brésil est un droit reconnu par l’article 231 de la constitution brésilienne de 1988 et toujours en cours de réalisation en 2014. Elle entraîne de nombreux conflits économiques, politiques et juridiques. En 2011, 400 terres indigènes sont démarquées, de nombreux procédures sont en cours, suspendues ou l’objet de batailles juridiques. Les terres indigènes sont selon le droit brésilien « inaliénables et indisponibles, et donc sans possibilité aucune de négociation ou de prise en compte des intérêts économiques (qu’ils soient d’entreprises minières ou d’exploitation de bois, d’orpailleurs, de grands propriétaires terriens ou de petits paysans) ou politiques (secteurs militaires ou gouverneurs des États concernés) ».