Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 598 octobre 2013 *

LES NÔTRES

Marcel Gibelin (1920 – 2013)

Cf. aussi : [Les Nôtres] [Michel Lequenne]

Michel Lequenne

Marcel Gibelin est mort le dimanche 14 juillet 2013. Son nom s’était éteint avant lui, sinon pour ceux qui avaient lu les rééditions de son Juin 36 (1), écrit en collaboration avec son fidèle ami Jacques Danos, disparu à 48 ans en 1969, voir mon Trotskisme, une histoire sans fard (2), où je lui rendais justice de l’oubli où il était resté de son rôle de dirigeant de premier plan, pendant vingt ans dans la IVe Internationale.

Avec lui disparaît le dernier des trotskistes militants d’avant la Guerre mondiale qui n’ont jamais renié le marxisme révolutionnaire ni quitté la lutte. C’est à quatorze ans qu’il était entré dans les Jeunesses communistes, et il ne lui fallut qu’une année pour y découvrir le stalinisme et passer aux Jeunesses socialistes où il allait rencontrer les trotskistes « entristes ».

Mais toute cette JS fut exclue par le PS, et il se trouva ainsi, en 1936, dans les Jeunesses socialistes révolutionnaires, organisation dirigée par Marceau Pivert, dont la direction signa la Lettre ouverte pour la IVe Internationale. C’est là qu’il devint trotskiste et adhéra au POI (Parti ouvrier révolutionnaire), alors qu’il était devenu postier, ce qui le ramena, au début de 1939, et selon les directives de Trotski, dans le PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) que Marceau Pivert venait de créer.

La guerre allait trancher les courants politiques dans le vif. Les trotskistes furent exclus du PSOP. Ils se regroupèrent alors dans les comités de la IVe Internationale (fondée en 1938), dont Gibelin, qui par son âge avait échappé à la mobilisation, allait devenir un des trois membres de la direction dès 1939, du fait de l’éloignement par la guerre et l’exil, ou de la désertion, de plusieurs dirigeants de l’ex-POI. Lors de la débâcle, il se replia d’abord à bicyclette, avec quelques camarades, dans la région de Nantes, mais rentra rapidement à Paris, où il va devenir avec Yvan Craipeau et Marcel Hic l’organisateur de l’organisation clandestine.

Rapidement, il devient celui que l’on peut considérer comme le plus important des dirigeants du POI reconstitué, en cela qu’il va être le maître d’œuvre de la Vérité (3) clandestine, exploit typographique et de travail illégal, qui échappera à la police française comme à la Gestapo, y compris quand son centre de diffusion sera découvert et devint un piège des plus coûteux en militants, au début de 1944.

Sa modestie dans ce travail opiniâtre en a laissé s’effacer le souvenir — avec celui des typographes imprimeurs, le frères Texier et Hélène, femme de l’aîné, Guy, et le soutien matériel extérieur de la seule Jeanne Danos — derrière celui des noms de ceux qui furent les théoriciens, dans les deux premières années de la guerre, de l’élaboration d’une politique dite « droitière », selon laquelle une « question nationale » de la France occupée permettrait un front commun avec la résistance bourgeoise, ce qui conduisit Yvan Craipeau à des discussions avec Jean Moulin. Gibelin s’opposa à cette politique, avec une minorité du POI.

C’est sur cette base qu’en 1942 il se fait le plus actif artisan de l’unification avec les deux autres organisations trotskistes clandestines, le Comité communiste internationaliste (CCI), issu du PCI des frères Molinier qui s’était miabsents hors la IVe Internationale à la veille de la guerre, et du Groupe Octobre, fondé depuis peu par Henri Molinier, devenu minoritaire dans le CCI.

Grâce à l’intervention du Secrétariat européen formé par des militants belges, français, allemands, espagnols, parmi lesquels Ernest Mandel et A. Léon, Martin Monat et Raphaël Font-Farran, rejoints par le Grec Michel Raptis (dit Pablo), cette unification eut lieu, et il en sortit, au début de 1943, la nouvelle section française de la IVe Internationale, le Parti communiste internationaliste (PCI), dont Gibelin sera membre du comité central, sans cesse réélu.

Après la Libération, il fut délégué du PCI à la première conférence internationale de la IVe Internationale qui se réunit illégalement à Paris en mars 1946. Il occupa ensuite diverses fonctions, dont celle de direction de la commission syndicale, et fonda les éditions Pionniers, où il publia la version réduite du Ma Vie de Trotski, sa Leçon d’Espagne, dernier avertissement, et surtout la très précieuse Conception matérialiste de la question juive d’A. Léon (Abraham Wajnsztok, disparu à Auschwitz peu après sa rédaction).

En juillet 1946, l’ancienne aile droitière du POI, reconstituée sous la direction de Paul Parisot, Albert Demazières et Yvan Craipeau, devint majoritaire pour une année et demie. C’était cette fois le résultat d’une démoralisation de ne pas voir la Guerre mondiale se terminer en processus révolutionnaires, donc un effet de dogmatisme à l’égard des prévisions de Trotski. Cela mena cette direction, un an plus tard, à une ligne de fusion avec l’éphémère RDR, fondé par David Rousset et J.-P. Sartre, qui entraîna leur exclusion par le retour de majorité à la gauche. Gibelin devint alors le rédacteur en chef de la Vérité, en cette année 1947 qui allait marquer la rupture de l’Union de Yalta et le commencement de la guerre froide, en même temps qu’en France les premières grandes grèves de l’industrie et des mines.

Une année après, c’était la crise du Kominform, la rupture de la Yougoslavie avec Moscou, début de la crise ininterrompue du stalinisme. Mais si la direction internationale la vit bien ainsi, Gibelin fit là l’erreur de sa vie en se rangeant d’abord avec une majorité de la section française qui n’y vit qu’une lutte entre bureaucraties. L’évolution rapide de la direction yougoslave allait bientôt refaire l’unité pour le soutien critique au « titisme ».

Ce ne fut qu’un court printemps politique ! La guerre de Corée arrêtait le mouvement à gauche de la direction yougoslave, et un renversement complet de la politique de l’Internationale à son égard qui entraîna de la part de son principal dirigeant Pablo (Michel Raptis) la publication de son Où allons-nous ? Il allait provoquer la grande crise de 1951 à 1953. La thèse initiale de ce document reflétait la grande peur du moment : celle d’un affrontement atomique mondial. Pablo en tirait non seulement sa certitude d’une IIIe guerre mondiale dans les très prochaines années, mais aussi la conclusion que, opposant les États impérialistes au bloc soviétique, elle prendrait le caractère d’une guerre de classes qui amènerait nécessairement une évolution du système soviétique à un retour vers le marxisme révolutionnaire. Le deuxième point de cette prophétie rompait avec la prévision de Trotski que le stalinisme ne se redresserait jamais. La direction française se dressa comme un seul homme contre cet échafaudage d’hypothèses, et d’autant plus que la conclusion de Pablo était que, dans cette perspective, toutes nos sections d’Europe devaient cesser leur construction autonome pour pratiquer une entrisme spécial dans les organisations staliniennes, dit sui-generis, car d’implantation patiente politiquement passive. En France, il fallait donc entrer dans le PCF, que tous nos militants combattaient alors à front ouvert. Un débat confus sur les différents thèmes, accompagné d’un chantage à la scission, finit par isoler la majorité de la section française, en une scission qui s’étendit en 1953 à une moitié de l’Internationale, ainsi coupée en deux. Gibelin et Marcel Bleibtreu furent les deux têtes de cette majorité française, et à ce titre ses représentants lors du 3e Congrès mondial de l’Internationale, après lequel le PCI en fut exclu.

Cette exclusion, entraînant une grande partie des effectifs, rendit Gibelin pessimiste quant à l’avenir de toute l’Internationale. S’il poursuivit son activité, dans ce PCI-exclu, il se concentra sur son activité syndicale, prenant la direction de l’Unité syndicale, petit bulletin éphémère. Travaillant désormais à la Sécurité sociale, il devint rapidement le secrétaire du syndicat parisien Force ouvrière des organismes sociaux, puis membre du bureau de la région parisienne de cette centrale, entièrement passé aux positions de la tendance de gauche dont il fut le membre le plus écouté. C’est à ce titre qu’il participa à une délégation FO en URSS, sans en demander l’autorisation à la direction PCI, dont Pierre Lambert (Boussel) venait de prendre la majorité. C’était là l’expression de son mépris pour ce tardif rallié à la majorité française. Mais ce dernier en profita pour faire voter par le comité central une résolution de précaution quant aux suites que pouvaient avoir ce voyage, puis, dès son retour, l’utilisa pour exclure, sur seule décision du bureau politique, celui qui pouvait être un obstacle aussi bien à sa direction du PCI qu’à sa politique dans la gauche FO. Malgré l’indignation de nombreux membres du comité central, Gibelin refusa de se battre pour sa réintégration, manifestant ainsi sa perte de toute confiance en un redressement à la fois du PCI et de la IVe Internationale.

Cette attitude manifestait aussi deux traits de son caractère, constants dans sa vie politique. Ce militant cultivé, toujours gai et plein d’humour, n’avait jamais cherché à s’imposer comme dirigeant : il avait toujours été élu du seul fait de ses qualités. D’autre part, les luttes internes lui répugnaient et il n’y participa que contraint et forcé, devant de graves problèmes, et toujours avec mesure.

Comme il est courant de la part de militants ouvriers après des défaites, il continua sans répit son activité syndicale, intérieure et extérieure, et fut, en particulier l’un des inventeurs des « tickets restaurant ».

Sa retraite fut vite interrompue par la terrible maladie qui allait le clouer, de chaise roulante en lit, pendant sept ans de souffrances, donc cinq dans des hôpitaux, subissant de nombreuses opérations, mais conservant jusqu’aux derniers jours une claire conscience, suivant attentivement les luttes politiques et sociales, lisant presse et livres, et au besoin conseillant ses infirmières dans leurs luttes. Sa femme, Gisèle, lui apporta pendant son long martyr un soutien merveilleux d’autant plus qu’épuisant. Il est mort en pleine conscience et selon ses vœux ses obsèques n’ont rassemblé que ses proches.

Pour moi, il a été un ami durant soixante-dix ans, notre distanciation politique ne troublant en rien notre fraternité. ■

Notes

1. Jacques Danos et Marcel Gibelin, Juin36, dernière réédition : Les Bons caractères, Paris 2006.

2. Michel Lequenne, le Trotskisme, une histoire sans fard, Éditions Syllepse, Paris 2005 ; ainsi que le chapitre « Jacques Danos et Marcel Gibelin » dans : Michel Lequenne, le Catalogue (pour Mémoires), Syllepse, Paris 2009.

3. La Vérité, 1940-1944, journal trotskiste clandestin sous l’occupation nazie, édition fac-similé, EDI, Paris 1978.

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