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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Politique

N° 520 septembre-octobre 2006 *

MEXIQUE

Un saut qualitatif dans la lutte pour la démocratie

Cf. aussi : [Mexique]

Edgard Sánchez

Edgard Sánchez est un des fondateurs et un dirigeant du Parti révolutionnaire des travailleuses et des travailleurs (PRT), une organisation politique qui avait été la section mexicaine de la IVe Internationale jusqu'à sa crise au début des années 1990. Le PRT entretient depuis des relations fraternelles avec la IVe Internationale et participe à ses instances. Nous reproduisons ici la version rédigée du discours prononcé par Edgard Sánchez le 21 août dernier dans le campement du PRT au sein du méga-rassemblement contre la fraude électorale qui occupe le Passage de la réforme dans la ville de Mexico. Ce texte a servi de base de discussion lors de la Conférence nationale extraordinaire du PRT tenue le 15 septembre.

En convoquant une Convention Nationale Démocratique (CND) pour le 16 septembre prochain, Andrés Manuel López Obrador (1) place la lutte contre la fraude électorale sur un terrain totalement nouveau.

Nous ne sommes plus là sur le terrain du recours juridique post-électoral, mais sur celui de la lutte politique ouverte contre les institutions actuelles. Le caractère de la proposition est défini d'une part par le fait qu'AMLO a convoqué la CND avant que le Tribunal électoral n'impose Felipe Calderón comme « président élu », et d'autre part parce qu'il l'a fait en s'appuyant sur l'article 39 de la Constitution (2).

La proposition de créer la CND couronne un plan d'action qui s'appuie sur des mobilisations à des dates clés : le 1er septembre lorsque Vincente Fox (3) fera son dernier rapport gouvernemental devant le Congrès de l'Union ; le jour où de manière illégitime ils déclareront Felipe Calderón président élu ; la nuit de l'indépendance le 15 septembre par un rassemblement massif du mouvement contre la fraude à Zócalo et finalement par la réunion de la CND elle-même le 16 septembre, sur le même Zócalo de la ville de Mexico, où l'armée mexicaine défile traditionnellement pour commémorer l'indépendance.

Organiser la CND juste avant la mise en place d'un gouvernement frauduleux et usurpateur, en se réclamant du droit qu'accorde l'article 39 de la Constitution, signifie établir un pouvoir parallèle face au gouvernement illégitime. La référence à l'art. 39 c'est pratiquement le droit à la rébellion face à lui et l'exercice du droit « de changer ou de modifier la forme du gouvernement ». Le juriste réactionnaire Raúl Carrancá y Rivas, parlant en tant qu'« expert constitutionnel », a déjà annoncé que le peuple ne peut modifier la forme du gouvernement que par le biais du pouvoir législatif ou d'une Constituante permanente.

Tous ceux qui sous une forme ou une autre tentent de défendre l'institutionnalisation actuelle refusent de reconnaître qu'en installant un gouvernement frauduleux avec l'aval d'abord de l'Institut Fédéral Électoral, puis du Tribunal Électoral du Pouvoir Judiciaire de la Fédération (et on verra dans les jours qui viennent à quel point ces institutions de la République « simulée », comme l'a nommée AMLO, sont décadentes et en crise) la droite, les fauteurs des coups d'État, ont déjà ouvertement cassé l'État de droit et les « institutions démocratiques » dont ils parlent sans arrêt. L'article 39 de la Constitution c'est justement l'héritage de la révolution. C'est la notification du recours qui reste au peuple pour se rebeller face à l'injustice. Et ce n'est pas, comme le prétend Carrancá, une autre manière de soumettre le peuple en le piégeant par le biais des institutions frauduleuses. C'est le droit de faire appel, justement, à un pouvoir parallèle, c'est le droit à une insurrection civile et pacifique : une Convention nationale démocratique (CND).

La décision du Tribunal, comme l'a dit AMLO, « fracture l'ordre constitutionnel et, dans les faits, ouvre la voie à un usurpateur qui prétend occuper la Présidence de la République par un coup d'État ».

Selon Marco Rascón cette convocation d'une CND correspond à un concept « isolé et marginal ». A son avis il faudrait y associer toutes les forces politiques et sociales et non seulement celles qui ont dénoncé la fraude électorale. « Peut-on imaginer une convention nationale qui sortirait de la clandestinité à El Yunque avec seulement toutes les forces conservatrices et de droite ? » dit Rascón, oscillant entre l'ingénuité et la provocation (4). C'est une critique erronée qui confond la CND, qui est un instrument de lutte contre le gouvernement usurpateur, avec la possible conclusion de cette lutte au travers de la convocation d'un Congrès Constituant, qui établirait un nouveau « pacte social » au niveau national avec des députés élus à cette Constituante en tenant compte des critères universels de représentativité nationale tant sociale que politique. Dans la Convention révolutionnaire de 1914 toutes les forces sociales et politiques n'étaient pas représentées. Ce furent essentiellement les forces révolutionnaires de Villa et de Zapata, qui venaient de lutter contre l'usurpateur Huerta et qui là ont nommé président Eulalio Gutiérrez, avant de prendre la ville de Mexico et de poursuivre jusqu'à Veracruz l'armée carranciste. Dans la CND d'août 1994, convoquée par l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), de même toutes les forces politiques et sociales n'étaient pas représentées, il n'y avait ni les salinistes (5), ni le PRI, ni le PAN et encore moins El Yunque. La position de Rascón et d'autres, même au sein du PRD, qui sous-estiment l'importance de la CND et du méga-rassemblement, est fondée sur leur manque de confiance envers AMLO (avant tout à cause de son alliance avec les salinistes) et leur refus d'envisager un cours plus radical de lutte contre la fraude que celui choisi par Cuauhtémoc Cárdenas en 1988 contre la fraude de Salinas.

La CND peut être la représentation nationale et souveraine dans une situation d'exception : l'installation d'un gouvernement usurpateur. Elle réunit en conséquence toutes les forces opposées au coup usurpateur et, par définition, n'inclut pas leurs auteurs.

La critique de ce que fut la politique d'alliances d'AMLO avant et pendant la campagne électorale est correcte, et en particulier celle de l'hégémonie en son sein de l'ancien groupe saliniste représenté par Camacho Solís, Marcelo Ebrard, Socorro Díaz avec des appuis de Bartlett et des groupes priistes corporatistes. Nous même, tant en tant que Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) qu'en tant que Autre campagne (6) avions souligné que son projet et son programme de gouvernement ne représentaient nullement une rupture avec le système ni avec la politique néolibérale. Mais l'enjeu aujourd'hui ce n'est plus la plate-forme ni la campagne électorale. L'enjeu c'est une rupture politique face à la tentative de la droite d'imposer un gouvernement en passant au-delà de son propre cadre institutionnel. Ce n'est pas qu'AMLO se serait converti en un dirigeant anticapitaliste ni socialiste, mais qu'il est guidé par un horizon politique démocratique, celui d'un dirigeant démocrate qui dans ce cadre-là peut même s'avérer être radical.

La CND ne doit pas réunir uniquement les partis de la coalition dirigée par le PRD ou les partisans d'AMLO. Il s'agit d'une initiative qui dépasse déjà la phase du processus électoral. C'est une initiative ouverte à la nation indépendamment des partis et des forces politiques qui ont pris part au processus électoral du 2 juillet. La lutte contre la fraude électorale et contre l'imposition frauduleuses de Calderón ne fait pas partie de la campagne électorale de la Coalition (qui plus est, il est très probable que certains de cette Coalition tournent le dos à cette lutte), mais c'est une lutte politique, plus large, pour le respect des libertés démocratiques telles que le droit d'élire et d'être élu, le respect des votes et l'exigence d'un système politique démocratique.

L'EZLN devrait aussi participer à la CND

De ce qui précède il apparaît clairement que le PRT, même s'il ne soutenait pas la campagne électorale d'AMLO et du PRD ni sa coalition avec les autres partis, considère qu'il faut unir toutes les forces dans cette lutte. Comme d'autres organisations, collectifs et individus, le PRT a pris part à l'Autre campagne, proposée par l'EZLN à la suite de la 6-ème déclaration de la Forêt Lacandone (7) pour construire une force autonome de la gauche anticapitaliste. Mais, à la différence de la position exprimée par le sous-commandant Marcos, le délégué Zéro de l'EZLN dans l'Autre campagne, nous pensons qu'il ne suffit pas de dire que la fraude réalisée est immorale sans prendre part à la mobilisation contre l'usurpation. C'est une erreur que de penser que la lutte contre la fraude est une guerre privée entre ceux d'en haut qui ne concerne nullement ceux d'en bas et n'est pas un enjeu pour eux. La lutte actuelle n'est pas une extension de la campagne électorale d'AMLO, c'est une lutte contre la tentative de la droite d'imposer frauduleusement un gouvernement, c'est-à-dire de violer les droits démocratiques pour lesquels la gauche a combattu depuis toujours. On nous annonce la poursuite d'un gouvernement de droite comme celui de Fox, avec ses traces de sang à Atenco, Sicarsta et Oaxaca, par ailleurs Calderón lui-même dit qu'il va réagir avec « la main dure », mais ce n'est pas seulement le programme de la droite qui est en jeu, c'est qu'ils nous l'imposent de manière illégitime. Combattre cette tentative de coup d'État c'est l'intérêt de ceux d'en bas, c'est-à-dire du peuple travailleur des villes et des campagnes, des forces prolétariennes.

Bien sûr dans cette lutte démocratique contre l'usurpateur nous trouverons à nos côtés des forces qui ne font pas partie de la gauche anticapitaliste et même qui ne font pas partie de la gauche, comme c'est le cas d'une bonne partie des dirigeants de la Coalition. C'est pourquoi l'engagement de ceux qui ont fait l'autre campagne est encore plus important. Outre le PRT, d'autres camarades de l'autre campagne participent déjà à cette lutte à titre individuel. Mais la présence de la gauche anticapitaliste serait plus importante si l'autre campagne s'y engageait en tant que telle. Cela n'implique nullement de nous diluer ni de nous subordonner au PRD, comme certains le disent. Cela signifie que nous contribuerons avec une plus grande force à la lutte contre le coup de force et que nous influencerons plus la direction prise par ce mouvement, surtout au moment où les forces les plus conservatrices et institutionnelles de la coalition voudront freiner ou limiter la dynamique de la lutte qui a commencé.

A l'occasion de la mobilisation du 30 juillet, lors de laquelle AMLO a proposé d'installer le méga-rassemblement depuis le Zocalo jusqu'à la fin du Passage de la Réforme, nous affirmions dans un Manifeste du PRT que nous devrions nous constituer comme une force de l'Autre campagne dans cette lutte (8). Le sous-commandant Marcos, qui a décidé en mai de rester dans la ville de Mexico pour organiser et développer la campagne pour la libération des prisonniers d'Atenco, pourrait prendre la tête de la colonne de l'Autre campagne dans la lutte contre la fraude. Au lieu de s'isoler, il nous aiderait à marquer la présence de la gauche anticapitaliste avec un profil plus grand au sein d'une mobilisation de plus de deux millions de personnes dans la ville de Mexico. De même que nous, dans le méga-rassemblement qui marque la ville sur près de dix kilomètres, partant du campement du PRT nous avons popularisé la lutte pour la libération des prisonniers d'Atenco, en invitant les camarades d'Atenco eux-mêmes, comme nous établissons des liens avec l'Assemblée populaire d'Oaxaca et avec les autres terrains de lutte anticapitaliste. Nous insistons donc une nouvelle fois maintenant sur le fait que nous devrions aller ensemble à la CND, en tant qu'Autre campagne, comme une force distincte et avec des propositions et un profil propre. Pas seulement le PRT et ceux qui sont déjà dans le mouvement, mais aussi Marcos et l'EZLN. C'est une proposition que nous faisons à nouveau.

Latino-américanisation du Mexique

Le cours que prennent les événements conduit à un approfondissement de la crise, au- delà même des scénarios possibles analysés dans le manifeste du PRT de juillet. Si la Convention nationale démocratique du 16 septembre s'avère n'être pas seulement un autre meeting avec López Obrador comme orateur unique ; si réellement la composition de cette CND signale la possibilité de donner corps à une assemblée représentative des organisations populaires ; si elle se pose comme alternative à la présidence usurpatrice de Felipe Calderón — alors nous pourrons parler de l'embryon d'un pouvoir parallèle. Si la CND se construit comme ce pouvoir parallèle et se donne pour but de lutter pour transformer les institutions actuelles, comme le formule AMLO, tandis qu'elle ne reconnaît pas Calderón autrement qu'en tant qu'usurpateur, alors s'ouvrira la dynamique d'un processus révolutionnaire pour renverser le gouvernement frauduleux et au moins pour réaliser les transformations des institutions de l'État mexicain. Cela signifie qu'on pourra alors parler d'un processus de révolution démocratique. Pas encore d'une révolution sociale, de la révolution socialiste. Mais oui, d'une révolution démocratique, c'est-à-dire d'une révolution politique comme le dit Guillermo Almeyra (9).

La transition d'une révolution politique en révolution sociale est dans ce cas plus difficile, car il faut prendre en compte que tant sa dynamique fondamentale que sa direction politique essentielle n'avancent pas en premier lieu une perspective de classe, même s'il y a beaucoup d'éléments qui se combinent et qu'on observe une polarisation sociale très grande, que de plus la droite attise. Mais une dynamique de révolution politique est possible. Ce serait une latino-américanisation du Mexique, comme dit Almeyra. Plus précisément une sud-américanisation d'un Mexique, où le mouvement populaire démolirait les présidents. Évidemment toute l'expérience indique, qu'il ne suffit pas de l'impulsion des masses renversant les gouvernements pour construire vraiment une alternative au néolibéralisme qui nous est imposé depuis des décennies dans nos pays et qui nous fait souffrir. Ce qui remet à l'ordre du jour le problème principal de la construction d'une gauche anticapitaliste au sein du mouvement, pouvant constituer à la fois une référence et une alternative politique crédibles.

L'évolution des événements vers une situation de crise de dualité de pouvoir politique et d'une dynamique de révolution politique n'est nullement garantie. La radicalisation des exigences démocratiques de López Obrador se produit dans le cadre d'un processus de renforcement d'une direction unipersonnelle. L'héritage du traditionnel caudillisme priiste comme sa méfiance envers la structure partisane accentuent l'absence d'une direction politique collective. Néanmoins dans ce cas également on observe le processus de différenciation de perspectives entre AMLO et une bonne part de la direction du PRD, des partis de la coalition et certainement aussi des députés et sénateurs élus, comme des fonctionnaires d'autres charges électives. Car la perspective diffère selon qu'on se place dans la logique d'une CND comme pouvoir alternatif et opposé à un pouvoir exécutif usurpateur, à la recherche d'une transformation des institutions, ou, au contraire, dans celle des fonctionnaires et législateurs faisant partie de ses institutions ou d'institutions similaires, même s'ils y représentent l'opposition politique. Laquelle de ces deux perspectives s'imposera finalement ? Bien que cette différenciation ne soit pas encore totalement apparente et publique, ses expressions partielles se manifestent. Les tensions internes au mouvement sont apparentes lorsque certains se font l'écho des attaques des médias contre le rassemblement — visant à limiter les droits des tiers, proposant sa levée ou l'ouverture des voies de circulation au flux des véhicules, de le déplacer vers le Monument de la Révolution — ou encore propagent des rumeurs sur l'imminence de l'affrontement pour intimider les participants. De même des positions comme celle de Dante Delgado, du parti Convergencia, présentant la coalition comme achevée avec la résolution du Tribunal ou celle du coordinateur parlementaire du même parti opposé au rassemblement. Il en va de même de l'appel péremptoire de Camacho Solís pour que les élections soient annulées avant que la confrontation n'atteigne des niveaux supérieurs (10). Mais la différenciation des perspectives peut se produire non seulement entre AMLO et ses alliés d'origine saliniste, amis aussi avec d'importants secteurs du PRD qui considèrent déjà qu'ils ont « triomphé » en obtenant le plus grand nombre de législateurs élus de toute leur histoire.

Le paradoxe, c'est qu'AMLO propose une commission organisatrice de la CND dont feraient partie des personnalités comme Dante Delgado, Ortiz Pinchetti ou Socorro Díaz (peut-être pour les compromettre ainsi dans le combat ou pour les avoir comme un écran qui ne contestera pas la conduite personnelle de celui-ci), un schéma que l'on retrouve dans les responsabilités des États, à l'exception du District Fédéral, où Rosario Ibarra, Guillermo Almeyra et Esther Orozco font partie de la commission de Martí Batres et Eduardo Cervantes.

Les options pour la CND et pour la lutte

La différenciation interne a conduit AMLO à recourir aux masses et à demander à la CND de décider si elle constitue « un Gouvernement de la République ou une Coordination de la résistance civique pacifique ». De décider si elle reconnaît « Un Président légitime des États-Unis mexicains ou si la Convention élit un Chef de gouvernement en ré,sistance, un chargé du Pouvoir exécutif ou un Coordinateur national de la résistance civique pacifique. Et ceci pour toute la durée de l'usurpation. » On remarque immédiatement la veine caudilliste et personnelle dans ce dilemme, mais il n'en reste pas moins qu'il s'agit là de deux perspectives politiques différentes. Déclarer AMLO président de la CND c'est s'engager dans la logique de la dualité de pouvoir et de la lutte pour renverser l'usurpateur. Le nommer chef de la résistance, c'est convertir la CND en une force politique d'opposition, accepter une « protestation limitée » contre l'usurpateur de manière à ce que le PRD et la coalition puissent retrouver le chemin des institutions, qu'AMLO met aujourd'hui en question. La vie reprendrait ainsi son cours normal et s'imposera la logique de ceux qui disent qu'il « faut se préparer pour dans 3 ou 6 ans, c'est-à-dire pour les prochaines échéances électorales.

En 1998 Cárdenas a dénoncé Salinas comme usurpateur, il ne l'a pas reconnu comme président et a refusé le dialogue avec lui. Il a construit un rapport de forces qui permettait d'aller plus loin et a proposé de construire un instrument de lutte à long terme, un parti politique : le PRD. Bien que le PRD était en opposition à Salinas, il n'a eu d'autre solutions que de se développer dans le cadre des institutions, de transiger donc. López Obrador vient de proposer une autre perspective, qui consiste non seulement à déclarer Calderón usurpateur et à ne pas le reconnaître, mais de créer un gouvernement parallèle qui luttera pour renverser le fraudeur. Cela veut dire s'orienter vers une rupture démocratique avec les institutions frauduleuses. Par contre, se transformer en Chef de la résistance c'est accepter qu'il n'y ait pas de forces capables d'empêcher l'usurpation et se transformer en une nouvelle force d'opposition acceptant le cadre institutionnel qui l'a permis. C'est entrer dans le cadre de la « République simulée », selon les termes mêmes de López Obrador.

Mais si le mouvement parvient à dépasser toutes ses contradictions, ses tensions internes et ses limites (et rien ne permet de garantir que cela arrivera) et avance vers la construction d'une CND en tant qu'alternative au pouvoir frauduleux, en tant que gouvernement parallèle ou en tant que présidence légitime, alors c'est la CND qui doit être cette chance de représentation populaire et en même temps constituer un nouveau cadre de coordination et d'alliance des forces politiques et sociales convergentes dans la lutte, remplaçant la vieille structure de la coalition des partis légaux.

Construire la CND et le projet révolutionnaire

Les jours qui viennent seront décisifs pour l'orientation de la lutte en cours. La gauche doit contribuer de manière décisive à l'impulsion des diverses tâches qui détermineront cette orientation.

Premièrement, il faut maintenir la mobilisation face à ceux qui sèment la démoralisation. Maintenir le méga-rassemblement dans la ville de Mexico et étendre la mobilisation et l'organisation de la Convention nationale démocratique au niveau national. La pression contre le rassemblement de Mexico va encore s'accroître au cours des prochaines heures, vu la proximité du rapport présidentiel du 1er septembre (11) et les fêtes de l'anniversaire de l'indépendance. Les médias tentent de créer la confusion idéologique en présentant leur opposition à la mobilisation comme étant l'expression de la colère du petit peuple, des chauffeurs de taxis, des employés et des travailleurs qui se sentiraient « outragés » dans leur droit de circuler dans les rues de la ville alors qu'ils ne seraient nullement « outragés » par la fraude électorale.

La mobilisation contre la fraude est inégale dans la république. Son sommet se trouve évidemment dans la ville de Mexico, avec un rassemblement de près de dix kilomètres coupant la ville en deux durant pratiquement quatre semaines. On suppose que le PRD impulse également des mobilisations et des rassemblements face aux Conseils des districts dans le reste du pays, mais ces actions sont irrégulières. Il y a des régions du pays où cela est plus difficile, en particulier dans le nord, où les médias ont fait croire que la majorité absolue de la population est « paniste » et par conséquent capitaliste et raciste. Mais de plus ce qui pose problème, c'est que les structures du PRD et de la coalition dans certains États et dans certaines villes sont fréquemment repoussantes pour l'expression autonome du mouvement social et des masses. La rencontre entre le PRD et le grand mouvement social qui s'est construite dans la ville de Mexico n'est pas tellement facile là où la structure bureaucratique ou le discrédit du PRD empêchent une rencontre respectueuse et inclusive. Il faut une pression nationale, centrale, capable d'ouvrir ces canaux, en s'appuyant sur l'expérience des centaines des militants du PRD d'autres États qui ont vécu l'expérience du rassemblement de Zócalo à Mexico.

Mais le développement inégal et combiné de la crise et de la participation populaire dans l'ensemble du pays agit également dans l'autre sens : il y a des régions où la radicalité du mouvement est plus grande. C'est tout particulièrement le cas d'Oaxaca et de l'extension de l'expérience de l'Assemblée populaire du peuple d'Oaxaca (APPO) à d'autres villes de l'État et pas seulement à sa capitale. Dans la ville d'Oaxaca l'ampleur de la lutte populaire exigeant le départ du gouverneur Ulises Ruiz est impressionnante, tout comme l'est le développement du contrôle par l'APPO de divers aspects de la vie quotidienne de la ville. Outre la quantité d'officines gouvernementales prises par le peuple il faut souligner la prise du contrôle des stations de la radio et de la télévision et même la réalisation des activités culturelles traditionnelles comme la fête de la Guelaguetza (12), en empêchant sa réalisation officielle et commerciale et en l'organisant de manière populaire alternative. Le massif appui populaire à l'APPO et aux enseignants en lutte est si grand, qu'il a permis de mettre en échec les tentatives policières visant à déloger les révoltés du centre d'Oaxaca. La polarisation est croissante et le gouvernement , acculé et en crise, semble avoir opté pour une répression sélective, arrêtant certains dirigeants, avant d'essayer une nouvelle fois la répression massive. Mais si un lien solide est établi entre l'APPO et la lutte de la CND au niveau national, le rapport des forces serait défavorable à l'alliance PAN-PRI qui existe à Oaxaca, au Chiapas et au niveau fédéral. L'exemple de l'APPO et de la CND tend à s'étendre à des lieux comme Morelia dans l'État de Michoacán ou Cuernavaca dans celui de Morelos, liés également à l'expérience des organisations parties prenantes du Dialogue national. En même temps au cours des derniers mois et des dernières semaines des luttes se sont maintenues, comme les grèves des sections du syndicat des mineurs (dont la magnifique défense face aux tentatives de la casser et la victoire de la grève de SICARSTA) et la lutte pour la libération des prisonniers d'Atenco.

L'initiative capable de centraliser et de projeter au niveau national toutes ces luttes qui se développent de manière inégale et combinée, c'est la Convention nationale démocratique. Pour cela il faut que la CND ait une représentation réellement nationale et qu'elle ne se limite pas au seul District fédéral et à la vallée de Mexico. Bien qu'il ne soit pas possible aujourd'hui d'unifier la forme d'élection des délégués à la Convention il faut respecter au mieux la pluralité de sa composition, adopter le critère que les assemblées uniques pour l'élection des délégués n'existent pas en ce moment, tout en stimulant la tenue des assemblées électives et d'associer les délégués provenant du mouvement le plus vaste et bien au-delà des structures partidaires et des organisations syndicales, afin que la CND soit réellement une assemblée populaire.

Il faut répandre la connaissance des options que la CND devra trancher et stimuler la discussion à leur sujet. L'information et le débat politique sont indispensables aussi parce que l'actuelle mobilisation de masses représente aussi une occasion historique de politisation. Il faut aussi développer les expériences d'auto-organisation et d'autogestion qu'offre le mouvement, favoriser la prise de positions sur les questions essentielles des politiques publiques, c'est-à-dire faire avancer le mouvement au-delà de la seule question du respect du vote émis. La proposition des thèmes dont la CND doit se saisir inclut la prise de position contre les réformes structurelles néolibérales, telles les privatisations de l'énergie, de la santé ou de l'éducation. Elle devrait également inclure de manière transversale tous les thèmes de débat sur la situation des femmes et les revendications historiques du féminisme, stimuler la participation équitable des femmes dans la CND et dans les délégations, tout comme elles participent de manière majoritaire aux campements et à la lutte. Les revendications des peuples indiens, le droit à l'autonomie indigène, la revendication des Accords de San Andrés, la libération des prisonniers politiques et la question des disparus constituent les autres demandes et thèmes dont la CND devra se saisir, non seulement en tant que pouvoir alternatif mais aussi sous la forme d'orientation politique. Au-delà des plates-formes électorales et des programmes gouvernementaux il faut prendre en compte les élaborations propres que le mouvement lui-même a déjà réalisées, comme ce fut le cas lors de l'élaboration des Accords de San Andrés par les peuples indiens ou du Programme minimum non négociable qui a été élaboré dans le cadre du Dialogue national pour un projet de Nation alternatif/

Venez à la Conférence nationale du PRT

En même temps que nous nous attelons avec d'autres à la construction du mouvement de masses national autour de la CND en lutte contre le pouvoir usurpateur, on doit renforcer la crédibilité de la gauche socialiste et révolutionnaire. C'est pour cette raison que le PRT, sans abandonner son orientation stratégique pour le regroupement de la gauche socialiste et révolutionnaire, qui le fait participer tant au Front socialiste qu'à l'Autre campagne de la gauche anticapitaliste, a considéré qu'il était indispensable de faire un bilan d'étape de la lutte afin de mieux organiser nos forces dans la perspective de la construction de la CND. En dépit de toutes les difficultés pour se réunir au cours de cette mobilisation et sans disposer des ressources matérielles, le Comité politique du PRT a convoqué une conférence nationale extraordinaire le 15 septembre dans la ville de Mexico, c'est-à-dire la veille du début de la CND. Le sujet central sera la situation politique et les perspectives. Convoquée de manière urgente et sans ressources qui permettraient d'aider les camarades de l'intérieur du pays à se déplacer, la conférence sera ouverte aux militant(e)s, adhérent(e)s et sympathisant(e)s pour cet important débat de clarification et de perspectives. Ce sera aussi l'occasion de se revoir et d'intégrer formellement beaucoup de militant(e)s avec lesquel(le)s nous nous sommes trouvés d'accord politiquement, en particulier au cours des six derniers mois.

la crise et la mobilisation sociale et politique de ces semaines vont certainement aller en s'approfondissant. Les tâches, les défis et les occasions pour le développement du mouvement de masse sont nombreux aussi pour la gauche socialiste et révolutionnaire. On a maintenant besoin de la collaboration et de l'engagement de toutes les militantes et de tous les militants.

1. Andrés Manuel López Obrador, couramment nommé AMLO, ancien maire de la ville de Mexico, a été le candidat du Parti révolutionnaire démocratique (PRD) à la présidence de la République lors des élections du 2 juillet 2006 et tout indique qu'il a obtenu plus de votes réels que son adversaire ultra-libéral et pro-USA du Parti d'action nationale (PAN), Felipe Calderón. Mais c'est ce dernier qui a été proclamé vainqueur, d'abord à titre provisoire par l'Institut électoral fédéral puis, le 5 septembre 2006, à titre définitif par le Tribunal électoral du pouvoir judiciaire de la Fédération. Selon ce dernier — qui a refusé de recompter tous les bulletins des 130 000 bureaux de vote et s'est limité à demander un nouveau décompte dans 11 000 bureaux de votes où des irrégularités étaient avérées — Felipe Calderón aurait reçu 233 831 voix de plus que AMLO, soit un avantage de seulement 0,56 %. Les résultats officiels : Felipe Calderón 14 916 927 voix, soit 35,89 %, Andrés Manuel López Obrador 14 683 096 voix, soit 35,33 %, Roberto Madrazo (Parti révolutionnaire institutionnel) 9 237 000 voix, soit 22,22 %. Notons enfin que 1 198 577 de votes, soit 2,88 %, ont été déclarés nuls ou attribués à des « candidats non enregistrés » ! López Obrador a annoncé la convocation de la CND le 15 août, sur la place Zocalo dans la ville de Mexico, occupée depuis le 30 juillet.

2. L'article 39 de la Constitution mexicaine stipule : « La souveraineté nationale réside essentiellement et prend sa source dans le peuple. Tout pouvoir public provient du peuple et il doit le servir. Le peuple a, en tous temps, le droit inaliénable de changer ou de modifier la forme de son gouvernement ».

3. Vincente Fox est le président sortant, membre du PAN.

4. Marco Rascón, « La otra convención » (l'autre convention), La Jornada du 22 août 2006.

5. Les « salinistes » sont les politiciens qui ont soutenu Salinas de Gortari, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) à la présidentielle en 1988, proclamé élu alors que la fraude était manifeste et que le candidat du Parti révolutionnaire démocratique (PRD) fondé depuis peu, Cuauhtémoc Cárdenas, avait probablement reçu plus de voix.

6. Menée à l'initiative de l'EZLN au cours du second semestre 2005 et du premier semestre 2006, l'Autre campagne avait pour but de sensibiliser la population aux principales questions politiques, sociales et culturelles afin de lui permettre de prendre confiance dans ses propres forces. Elle tournait le dos au processus électoral en cours. Pour la conception de cette campagne cf. l'interview de Sergio RodrÍguez Lascano, directeur de la revue zapatiste Rebeldia, dans Inprecor n° 511/512 de novembre-décembre 2005.

7. Cf. P. Hearse, Le tournant zapatiste, un pas en avant, Inprecor n° 507/508 de juillet-août 2005 et Sous-commandant Marcos, La Géométrie (?) — impossible — du pouvoir, Inprecor n° 509 de septembre 2005.

8. « La crisis política detonada con el fraude electoral » (La crise politique éclate avec la fraude électorale) dans le supplément n° 1 de Bandera Socialista du 30 juillet 2006.

9. Guillermo Almeyra, « La transición de las revoluciones políticas a las sociales » (La transition des révolutions politiques aux révolutions sociales), La Jornada du 20 août 2006.

10. « Si l'on ne trouve pas dans les prochaines heures une solution légale et politique, le conflit post-électoral élèvera le niveau de la confrontation. Comme je ne crois pas qu'il y ait des valeurs plus importantes à préserver que la liberté, la paix et la démocratie, j'appelle à une ultime réflexion avant que les événements ne conduisent la nation vers une situation tragique dans laquelle nous seront tous — littéralement tous — des perdants » a écrit Manuel Camacho Solís, en proposant l'annulation de l'élection afin de « fermer les portes aux prétentions de la répression ou de l'insurrection ». L'article intitulé « Annulation ! » est paru le 28 août dans le quotidien El Universal. Aujourd'hui député fédéral du PRD, Camacho Solís a été secrétaire aux relations extérieures dans le gouvernement de Salinas de Gortari de décembre 1993 à janvier 1994, puis membre de la Commission pour la paix et la réconciliation au Chiapas en 1994.

11. Il s'agit du rapport que le président doit effectuer de manière routinière. Mais l'actuel président, Vicente Fox, membre du Parti d'action nationale (PAN) comme Felipe Calderón, est considéré comme étant engagé dans la fraude électorale.

12. La Guelaguetza est la fête la plus réputée d'Oaxaca. Ayant d'abord pour but de convaincre les Dieux d'assurer une pluie suffisante et une moisson abondante il y a plus de 3000 ans, cette cérémonie de danses et de chants fut convertie en 1521, quand les Espagnols sont arrivés à Oaxaca, en une célébration de la Vierge de Carmen.

Traduction : J.M. (de l'espagnol)