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N° 539-540 juin-août 2008

PARAGUAY

Victoire de Fernando Lugo et nouvel espace de lutte pour la gauche

Cf. aussi : [Paraguay]

Hugo Richer

Hugo Richer est analyste politique. Paraguayen résidant à Asunción, il milite au sein du Parti Convergence Populaire Socialiste (PCPS), qui a soutenu la candidature de Fernando Lugo lors des dernières élections générales.

La défaite du Parti Colorado lors des élections du 20 avril a signifié bien plus qu’un changement de gouvernement au Paraguay. Avec ce revers tombe le dernier parti politique qui, en Amérique latine, s’est structuré — tant politiquement qu’idéologiquement — dans le cadre de la « guerre froide ». Les 36 années de dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989) eurent en effet comme leitmotiv « la lutte anticommuniste ».

Au cours du « règne Colorado », l’impérialisme états-unien est parvenu à construire une alliance solide qui, plusieurs décennies durant, lui a permis de monter des opérations d’intelligence dans la région latino-américaine. De l’Opération Condor, dans les années 1970, jusqu’à la présence de troupes états-uniennes — dès les années dites de la « transition » — afin de mener à bien des « opérations d’entraînement » avec des membres des Forces Armées paraguayennes, ces campagnes et manœuvres militaires ont connu tout type de justification, de la lutte contre les « cellules terroristes en veille » dans la « triple frontière » (à la frontière commune du Brésil, de l’Argentine et du Paraguay), à la volonté d’en finir avec « la culture, la production et le trafic de drogues ».

Après soixante années d’exercice du pouvoir marquées par le clientélisme, la corruption et le système des prébendes, ainsi que le recours à la peur et à la terreur afin d’agir sur la conscience des masses, la chute du Parti Colorado représente la fin d’un cycle important dans l’histoire politique du pays. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de reconnaître le caractère progressiste de cet événement, tant d’un strict point de vue démocratique que par les nouvelles contradictions qu’il génère, au regard notamment de la mobilisation singulière des mouvements sociaux et populaires qui ont pris part à la campagne en faveur de la candidature de Fernando Lugo, aujourd’hui président du Paraguay (1).

L’émergence de Lugo, le fruit de la crise politique

L’émergence politique de cet ex-évêque de l’Église catholique peut s’expliquer à partir de trois facteurs :

1. L’essoufflement d’un modèle de domination impérialiste, conduit par le Parti Colorado qui, après la chute de la dictature, s’est converti au néolibéralisme, sans toutefois prendre le risque de mettre en danger le système clientéliste à partir duquel il a pu construire son hégémonie politique, fondé sur un « État-patron ». Ainsi, l’État paraguayen, peuplé par à peine six millions d’habitants, ne compte pas moins de 200 000 fonctionnaires publics, 90 % d’entre eux étant affiliés au parti. La stagnation économique des années 1980-90 a contribué à éroder ce modèle, au point que sa propre base sociale s’en soit trouvée affaiblie.

2. La crise de l’opposition bourgeoise, notamment le Parti Libéral Radical Authentique (PLRA), un parti centenaire comme le Parti Colorado, qui s’est révélé incapable d’élaborer un projet crédible afin de consolider un système bipartite fondé sur l’alternance — pourtant ardemment souhaité par les États-Unis. L’accumulation économique de l’oligarchie latifundiste, agricole, commerciale et financière s’est réalisée sous la protection — et grâce à l’intervention, légale et illégale — de l’État, contrôlé par les Colorados, la faible bourgeoisie libérale ne disposant que d’une marge de manœuvre extrêmement réduite dans ce contexte.

3. La crise de direction politique au sein des masses populaires, combinée à une gauche partisane faible et dispersée. Les mouvements et partis de gauche ne se sont guère remis de la persécution féroce subie par leurs principaux dirigeants, assassinés, « disparus », emprisonnés ou contraints à l’exil lors de la dictature de Stroessner. Ces dernières années, cependant, ont été marquées par la mobilisation et l’entrée en lutte de certaines organisations populaires, paysannes notamment, qui ont rendu toujours plus visible l’incapacité croissante des gouvernements colorados à répondre à leurs aspirations.

Synthèse actualisée Inprecor

Le Paraguay compte actuellement environ deux millions de ses ressortissants vivant à l’étranger, ainsi qu’un taux d’émigration à la hausse. Environ deux millions de personnes vivent dans une situation d’extrême pauvreté. 35 % de la population vit dans le chômage ou dans un temps partiel imposé. Plus de 300 000 paysans sans terre souffrent d’une structure foncière qui permet aujourd’hui à 3 % de la population d’accaparer 90 % des terres cultivables. Dans ce contexte, les luttes sociales ont connu plusieurs pics d’intensité lors de la période de transition politique.

L’incapacité des directions politiques classiques à se remettre de la crise qu’elles traversaient a clairement permis à la figure de Fernando Lugo de s’imposer au sein du camp progressiste et populaire. Après avoir rendu publique sa décision d’entrer dans la vie politique, Lugo a ouvertement défié la hiérarchie catholique en ne reconnaissant pas la sanction qu’il lui était infligée depuis le Vatican. Lugo était évêque dans la région de San Pedro, une des plus pauvres du pays, qui s’est érigée ces dernières années en une zone stratégique pour le développement des luttes paysannes au Paraguay. À plusieurs occasions, Lugo a manifesté son adhésion à ces luttes, lorsqu’il ne les a pas tout bonnement accompagnées. C’est pourquoi sa candidature a affolé les secteurs politiques les plus conservateurs, comme les corporations de latifundistes, d’éleveurs et d’entrepreneurs agro-industriels.

Dans ce contexte, il a fallu à Lugo à peine plus d’une année d’activité politique pour battre dans les urnes un parti qui avait pourtant exercé le pouvoir pendant plus de six décennies.

La « troisième voie » dans la périphérie du capitalisme

La candidature de Lugo a bénéficié du soutien de la majorité des organisations sociales et des partis politiques de gauche. Cependant, lorsque sa candidature fut lancée, ces secteurs à eux seuls apparaissaient insuffisants pour vaincre la machine électorale que constitue le Parti Colorado, ce qui, dans un premier temps, instilla le doute chez ses partisans. Derrière Lugo s’est finalement retrouvée une alliance très large, qui va d’organisations sociales et de partis résolument ancrés à gauche, jusqu’à certains secteurs conservateurs. Hétérogène, cette alliance repose sur un projet commun de centre-gauche, avec un important volet relatif aux programmes sociaux.

La volonté de changement s’est traduite en trois axes qui ont constitué autant de points d’accord entre les divers secteurs engagés dans la campagne. D’abord, la nécessité d’en finir avec le « règne sans fin du Parti Colorado », la corruption, et l’impunité — un objectif qui a permis de regrouper les secteurs issus de différentes strates sociales. Ensuite, la réforme agraire, une revendication historique des travailleurs, des paysans et de l’ensemble des secteurs populaires, qui a constitué le point central d’un programme avant tout démocratique, mais qui comportait également une série de mesures signalant la volonté d’un grand changement structurel au regard des caractéristiques du Paraguay.

Enfin, ce programme a repris à son compte la défense de la souveraineté nationale, en avançant la nécessité de renégocier les injustes Traités d’Itaipú et de Yacyreta, les deux grands barrages hydroélectriques construits conjointement avec, respectivement, le Brésil et l’Argentine. Le cas qui génère sans nul doute le plus de tensions est le barrage d’Itaipú — un symbole des relations que le Brésil entretient avec le Paraguay. Depuis plusieurs décennies, en effet, le pays aiguise les appétits de la grande bourgeoisie brésilienne, qui n’a cessé de s’approprier de grands latifundia et de vastes étendues de terre dédiées à la culture du soja, produisant de la sorte un fort impact sur l’agriculture traditionnelle paraguayenne qui a vu sa structure en être affectée. Ainsi, ce sont des milliers de paysans et paysannes qui ont été poussés hors des campagnes ces dernières années, parallèlement à toute une série de conséquences négatives sur les plans social, environnemental et culturel.

L’émergence de gouvernements de centre-gauche alliés à des forces conservatrices n’est pas une nouveauté dans la région, comme l’illustre le gouvernement Lula au Brésil. Ces expériences se caractérisent par un discours annonçant une double rupture avec « la droite néolibérale arc-boutée sur ses privilèges » et « la gauche traditionnelle », mais aussi par une pratique politique qui ne rompt pas significativement, pour sa part, avec le capitalisme néolibéral qui a été appliqué dans la région ces dernières années. On assiste, en quelque sorte, à la mise en place d’une « troisième voie » au sein du capitalisme périphérique !

Un nouvel espace de lutte et la relance de la transition

Il devenait évident depuis plusieurs années maintenant que la transition qui débuta en 1989 s’était vue confinée à un conservatisme exacerbé : la mafia politique et économique était parvenue à se réorganiser et se réinstaller dans toutes les sphères de pouvoir. Loin de consolider une démocratie bourgeoise, le nouveau processus en cours permet de revitaliser un espace de libertés politiques et publiques. La chute du Parti Colorado ouvre la possibilité qu’existe un nouvel espace de lutte et de contradictions, et libère des forces sociales historiquement placées sous le joug du Parti Colorado.

Il ne s’agit pas d’un processus qui résout la crise politique des classes dominantes. Au contraire, celui-ci pourrait permettre d’approfondir la crise des Colorados, inoxydable soutien des politiques impérialistes au Paraguay. C’est un processus qui requiert un changement de forces sociales à la tête de l’État. Cette bourgeoisie observe avec méfiance le Parti Libéral Radical Authentique (PLRA) — qui concentre les secteurs les plus conservateurs soutenant Lugo — non pas en raison de divergences idéologiques, mais parce qu’elle craint son manque d’efficacité dans le cas où il doive faire face à une montée des luttes sociales, dans les campagnes principalement.

Synthèse actualisée Inprecor

Les organisations de gauche et les organisations sociales ont la possibilité de relancer un processus organisationnel et mobilisateur. De fait, immédiatement après la victoire électorale du 20 avril 2008, et avant même que le gouvernement ne soit entré en fonction, les occupations de latifundia et les mobilisations sociales visant à empêcher les avancées des secteurs agro-industriels ont repris de plus belle.

La gauche marxiste, cependant, est en proie à la division, et c’est ainsi qu’elle s’est présentée aux électeurs lors du dernier scrutin. Certains groupes ont scellé des alliances avec les partis conservateurs qui soutenaient Lugo. D’autres ont apporté leur « soutien critique », mais n’ont pas intégré l’Alliance Patriotique pour le Changement (APC, l’alliance électorale regroupant légalement tous les soutiens à Lugo). Un autre courant a quant à lui appelé au « vote contestataire », mais sans s’engager explicitement auprès de Lugo. Les mêmes tendances se sont dessinées au sein des organisations sociales, même si celles qui ont décidé d’intégrer l’APC constituent la majorité.

La somme des voix obtenues par la gauche n’est pas négligeable. Néanmoins, cette gauche n’a pu obtenir que deux élus au sein du Congrès National, la faute à la dispersion et au manque d’unité. Afin de dépasser ce problème et de construire une direction unifiée — dans la mesure du réalisable — qui soit capable d’accompagner cette possible relance des luttes démocratiques et populaires, la gauche doit affronter un dilemme tactique qui pourrait déterminer les limites de ses propres possibilités, en supposant que l’objectif soit la construction d’un projet politique alternatif.

Il s’agit de l’éventualité qu’une majorité de ces forces politiques et sociales que sont les membres de l’APC opte pour une accumulation de forces depuis le gouvernement, ainsi que le maintien de ses alliances avec les secteurs conservateurs, afin de garantir la gouvernabilité de l’équipe de Fernando Lugo. Ce dernier dispose d’une représentation propre faible au sein d’un Congrès dominé par les forces conservatrices, et devra nécessairement jouer la carte des mobilisations et des luttes populaires pour respecter certains de ses engagements. Lugo connaît les limites du soutien du PLRA, notamment en ce qui concerne les politiques et les programmes sociaux. Il sait également que d’autres organisations de gauche et d’autres secteurs sociaux maintiennent leur soutien critique, en particulier sur quelques-uns des points de son programme électoral.

Il existe donc de fait une relance de la transition, un nouvel espace de lutte et une crise de direction politique. Avancer vers un nouveau projet de changement social radical : tel est le défi pour les forces de gauche et les secteurs sociaux paraguayens, qui disposent désormais d’une opportunité évidente. ■

Traduction : Hervé Do Alto

Notes

1. Inprecor n° 530/531 d’août-octobre 2007 a publié une interview de Fernando Lugo, alors candidat à la présidence, réalisée par Pablo Stefanoni, ainsi qu’une analyse de ce dernier sur la situation au Paraguay avant les élections.