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N° 505-506 mai-juin 2005 *

JEUNESSE — QUÉBEC

Une bataille gagnée, une lutte à continuer

Cf. aussi : [Canada-Québec]

José Bazin

José Bazin, étudiant à l'Université du Québec à Montréal, est membre du comité de coordination de la Gauche socialiste (section québécoise de la IVe Internationale, une des entités politique de l’Union des forces progressistes).

Après plus de sept semaines de grève et une entente conclue avec le gouvernement, l’heure est au bilan pour une grande partie du mouvement étudiant québécois. Commencée le 24 février par les associations étudiantes membres de la CASSÉÉ (1) la grève se termine par une radicalisation croissante de la jeunesse québécoise et par certains reculs du gouvernement.

Depuis son accession au pouvoir, le 14 avril 2003, le gouvernement de Jean Charest (2) cherche à baisser les impôts pour que ces derniers soient comparables aux taux d’imposition que l’on retrouve aux États-Unis et au Canada anglophone. Cette obsession pour les baisses d’impôts réjouit le Conseil du patronat du Québec, mais ne peut se faire qu’en coupant dans le budget de plusieurs ministères. Le ministère de l’éducation n’échappe pas à cette logique des baisses d’impôts. Ainsi, pour économiser dans l’éducation le gouvernement impose une réforme de l’Aide financière aux études (AFE) comprenant, entre autres, une réduction de 103 millions de dollars canadiens (3) par année du budget consacré aux bourses des étudiants, un programme de remise de la dette étudiante lié à la performance, un programme de remboursement proportionnel au revenu et un projet à long terme d’abolition des bourses étudiantes. À tout cela s’ajoute une réforme visant l’arrimage du réseau collégial (4) à l’entreprise privée et une décentralisation du réseau collégial.

C’est l’ensemble de cette réforme qui a soulevé la grogne de l’ASSÉ (5). Du côté de la FEUQ et de la FECQ (6) les revendications étudiantes se sont plutôt focalisées, autour d’une seule revendication défensive et partielle : le retrait de la mesure gouvernementale visant à transformer les bourses en prêts et permettant au gouvernement d’économiser 103 millions. Ainsi, l’automne a été le moment pour les trois regroupements étudiants de préparer leur stratégie en vue de faire plier le gouvernement. Alors que la FEUQ et la FECQ préparaient leurs membres à défendre les 103 millions, l’ASSÉ développait une stratégie large et politique pouvant mener à un débat de société. Une étape importante sur le chemin de la grève a été réalisée en janvier, lorsque l’ASSÉ et des associations étudiantes indépendantes ont fondé la CASSÉÉ. C’est un saut quantitatif permettant à la nouvelle coalition de passer du simple au double. À l’origine la CASSÉÉ se voulait une structure temporaire, articulée autour de l’ASSÉ pour réaliser une coordination démocratique de la grève. Qualitativement, la CASSÉÉ a fait avancer le débat en proposant une plate-forme revendicative en trois points :

1. L’abolition totale de la réforme de l’AFE (et non seulement de la réduction budgétaire de 103 millions) ;

2. La fin de tout projet de décentralisation ou d’arrimage au marché du réseau collégial ;

3. Le tout dans une perspective de gratuité scolaire et d’éradication de l’endettement étudiant.

Grâce à cette plate-forme, le débat est lancé sur la place ainsi que la fonction de l’éducation dans la société québécoise.

Huitième grève étudiante

Les premières associations étudiantes, pour la plupart membres de la CASSÉÉ, ont tenu des assemblées générales de grève dans les deuxième et troisième semaine de février. C’est ainsi que le 24 février 2005 la huitième grève étudiante générale illimitée est déclenchée. Rappelons que les grèves étudiantes de 1968, 1974, 1978, 1986 et 1996 ont été de réelles victoires avec, entre autres résultats, l’instauration d’un réseau d’universités publiques (7), l’introduction d’améliorations au régime de prêts et de bourses, le gel des frais de scolarité au collégial et à l’universitaire. La grève de 1988 a été qualifiée de victoire partielle pour le mouvement étudiant permettant de stopper une réforme de l’AFE, mais ne faisant pas reculer le gouvernement sur tous les points. Pour ce qui est de la grève étudiante de 1990 ce fût la pire défaite de l’histoire du mouvement étudiant québécois, le gouvernement ayant augmenté de 140 % les frais de scolarité (8).

Lorsque la grève illimitée est déclenchée le 24 février 2005 rien ne laissait présager qu’elle deviendrait non seulement la plus longue, mais aussi la plus grosse grève étudiante de l’histoire québécoise, dépassant même celle de 1974 (9). En effet, le 24 février ce sont les associations membres de la CASSÉÉ qui déclenchent la grève illimitée sur les bases revendicatives de la coalition et sans consultation avec la FEUQ et la FECQ. Déjà à la fin janvier l’Assemblé étudiante du Québec (AEQ) avait mis en lumière l’impossibilité de créer une coordination nationale de la grève pouvant regrouper à la fois les membres de la FEUQ, de la FECQ, de la CASSÉÉ et les associations restées indépendantes. Malgré le fait que depuis l’AEQ de janvier les différents regroupements étudiants ne se parlent plus, la FECQ emboîte le pas et déclenche elle aussi la grève début mars. Voyant que le gouvernement ne bouge pas, le 8 mars, pour la première fois de son histoire, la FEUQ lance un appel à la grève elle aussi, avec comme mot d’ordre le retour des 103 millions. Ainsi, la grève grossit malgré la division du mouvement.

Carré rouge

Dès la fin février la CASSÉÉ attire l’attention de la population sur l’endettement étudiant en popularisant le carré rouge pour signifier que les étudiantes et les étudiants sont « carrément dans le rouge ». Le carré rouge deviendra vite le symbole du soutien aux revendications étudiantes et de l’opposition aux politiques du gouvernement du Parti libéral. Le printemps 2005 passera dans l’histoire comme étant celui du carré rouge ! L’objet en question sera porté par des centaines de milliers de personnes. En tissu, en papier, en peinture, etc. il se répandra comme une traînée de poudre partout au Québec Il deviendra le symbole rassembleur de la grogne qui agite la population québécoise envers son gouvernement qui garde le cap sur les politiques néolibérales. Avec ce symbole la CASSÉÉ aura fait un coup de maître en permettant à tous de montrer que le mouvement étudiant s’est attiré un grand capital de sympathie au sein de la population. Le carré rouge réussit à transcender les différences, si bien que la FECQ et la FEUQ l’adoptent elles aussi comme symbole de l’ensemble de la lutte étudiante. Dorénavant les manifestations contre les politiques néolibérales du gouvernement de Jean Charest se feront sous le signe du carré rouge et ce, quel que soit l’allégeance syndicale. Ce symbole aura réussit à créer un peu d’unité dans le mouvement, même si sur le fond les différents regroupements ne s’entendent pas.

Un des premiers effets négatifs de la division du mouvement étudiant réside dans le fait que la FEUQ et la FECQ ont négocié seules avec le gouvernement. La CASSÉÉ a été exclue de la table de négociation par Jean-Marc Fournier, le nouveau ministre de l’éducation, qui ne voulait pas de la coalition, jugée trop radicale et trop « violente ». Comme les contacts entre la CASSÉÉ d’un côté et la FEUQ et la FECQ de l’autre sont au point mort, les deux fédérations ont décidé dès le début de la grève de participer aux négociations malgré l’exclusion de la coalition de la table de négociation. Le ministre Fournier a joué à fond la carte de la division ce qui lui a permis de ne pas trop céder au mouvement étudiant.

C’est en voulant jouer sur la carte de la modération des fédérations que, le 15 mars, le ministre Fournier a fait une première offre dans laquelle il promet de remettre 41 millions de dollars canadiens (10) des 103 millions qu’il avait coupé dans les bourses étudiantes. Cette offre est jugée totalement ridicule autant par la FEUQ et la FECQ que par la CASSÉÉ. L’arrogance du gouvernement libéral fouette le mouvement, ainsi le lendemain c’est 250 000 étudiantes et étudiants qui sont en grève. Cette même journée, près de 100 000 personnes manifestent dans les rues de Montréal dénonçant la proposition du ministre Fournier. La grogne est telle que ce ne sont plus simplement les associations étudiantes les plus militantes qui battent le pavé. Bien que ne déclenchant pas de grève illimitée, l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal fait une semaine de grève, ouvrant la porte à des journées de grève à l’École des Hautes études commerciales, à l’École nationale d’administration publique, à la Polytechnique et à l’Université McGill.

Lorsque le ministre Fournier fait sa deuxième offre, le 1er avril, cela fait déjà cinq semaines que les associations étudiantes qui ont commencé sont en grève. Cette fois le gouvernement a dû reculer sur plusieurs points. S’il n’abolit pas totalement la réforme de l’AFE, le gouvernement abandonne le remboursement proportionnel au revenu, le programme de remise de la dette étudiante lié à la performance et doit aussi abandonner son projet à long terme d’abolition des bourses étudiantes. Tout cela en plus de faire en sorte que le programme de bourses étudiantes revienne avec les 103 millions dès l’année 2006-2007. Pour ce faire, le gouvernement québécois est allé chercher de l’argent auprès du gouvernement fédéral.

Une lutte à continuer

Cette offre n’a pas fait l’unanimité dans le mouvement étudiant. La FEUQ et la FECQ ont accepté à la fois de rentrer en classe et d’accepter l’offre, alors que la CASSÉÉ, tout en décidant d’arrêter la grève, n’a pas accepté celle-ci. En effet, l’offre du ministre Fournier était problématique à plusieurs niveaux. Pour parvenir à une entente, le mouvement étudiant perd les 103 millions de l’année scolaire 2004-2005, plus 33 millions pour l’année scolaire 2005-2006. Cela veut dire que des étudiantes et des étudiants se sont battus pour que celles et ceux qui vont étudier entre 2006 et 2010 puissent avoir les 103 millions en bourses étudiantes. Un autre problème de cette entente c’est que l’article de la réforme de l’AFE qui prévoit les montants alloués aux prêts et bourses devra être renégocié chaque année pour tenir compte de l’inflation. Pour finir, l’argent provenant du gouvernement fédéral est le bienvenu, mais permet au gouvernement québécois de garder le cap sur les baisses d’impôts et sur sa politique néolibérale. Le fait que la CASSÉÉ n’ait pas été présente à la table de négociation explique que la FEUQ et la FECQ n’aient pas poussé pour avoir l’ensemble des 103 millions pour les années 2004-2005 et 2005-2006. Ainsi, la lutte est loin d’être terminée.

Le mouvement étudiant a fait reculer le gouvernement, maintenant il doit tabler sur ce fait afin de tisser des liens avec les autres forces vives de la société pour continuer la lutte contre le néolibéralisme. Cette grève étudiante a permis une radicalisation de la jeunesse. Dans les jours qui ont suivi la fin de la grève, la FEUQ a été en prise avec une fronde venant de sa base. Plusieurs associations étudiantes ont convoqué des assemblées de désaffiliation de la FEUQ. La FEUQ a été à la queue dans ce mouvement de grève, ne participant que par obligation et n’amenant pas le débat politique, restant simplement au niveau comptable. Suite à cette grève, la gauche étudiante ne peut se construire qu’à l’extérieur de la FEUQ pour pouvoir mener le débat plus loin vers des États généraux de l’éducation et continuer la lutte contre le néolibéralisme. La CASSÉÉ, devra s’ouvrir plus largement aux associations qui ont été radicalisées lors de cette grève. Elle ne devra pas se replier sur le noyau dur qu’était l’ASSÉ du début de l’année 2005. La CASSÉÉ a la plate-forme politique et revendicative permettant à la gauche étudiante d’avoir de l’espoir en l’avenir. Aura-t-elle la volonté de développer une stratégie patiente et à long terme pour pouvoir faire en sorte que cette plate-forme soit appliquée ? C’est la question que la gauche étudiante doit se poser dès maintenant. L’ASSÉ devra se structurer pour devenir une organisation étudiante de masse et démocratique, ancrée à gauche.

Notes

1. Coalition de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante élargie : aile radicale du mouvement étudiant québécois.

2. Chef du Parti libéral et premier ministre du Québec.

3. Environ 64 millions d’euros.

4. Au Québec, le réseau collégial est composé de Collèges d’enseignement général et professionnel (Cégep) ou se côtoient les jeunes (généralement entre 17 et 20 ans) qui ont terminé leurs cursus secondaire et qui soit étudient une technique professionnelle, soit préparent l’entrée à l’Université.

5. Association pour une solidarité syndicale étudiante : association instigatrice de la CASSÉÉ.

6. Fédération étudiante universitaire du Québec et Fédération étudiante collégiale du Québec.

7. Le réseau de l’Université du Québec, qui a maintenant des universités dans plusieurs régions québécoises.

8. La défaite de 1990 explique en partie la disparition de l’Association nationale des étudiantes et des étudiants du Québec (ANEEQ), créée à la suite de la grève de 1974. Après la mort de l’ANEEQ il n’y aura plus d’association unitaire du mouvement étudiant québécois.

9. La grève de 1974 avait duré quatre semaines avec les trois quarts du réseau collégial et une bonne partie des universités en grève illimitée.

10. Environ 26 millions d’euros.