Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 573-574 mai-juin 2011

ÉTAT ESPAGNOL : CAMP DE BARCELONE 28 MAI 2011

V de Victoire

Cf. aussi : [Espagne]

Josep Maria Antentas et Esther Vivas

 *

Contre la répression, le Mouvement du 15 Mai a remporté une première victoire. La tentative d’expulsion le vendredi 27 mai du camp de Plaza Catalunya à Barcelone, le second en importance jusqu’à présent dans l’État espagnol, a été un échec cuisant.

Barcelone, le 18 mai 2011. © Thais Ruiz de Alda

Barcelone, le 18 mai 2011. © Thais Ruiz de Alda

Une semaine après que le mouvement eut politiquement mis en déroute l’interdiction émise par la Junta Electoral d’organiser des manifestations pendant la « journée de réflexion » du 21 mai et le jour des élections, le 22 mai, la police catalane a tenté d’expulser le camp de Barcelone, le vendredi matin, à la première heure. Avec un prétexte ridicule et très peu crédible : faciliter une opération de nettoyage de la place.

D’importants effectifs policiers ont commencé par fermer les accès à la place où se trouvaient quelque 300 personnes, afin de permette à une brigade municipale de nettoyage de démanteler le camp. Plus d’un millier de personnes sont venues en solidarité avec les occupants, parvenant à « reconquérir » la place et forçant la police à battre en retraite.

La tentative d’expulsion par la police a été très brutale. Malgré les mensonges du ministre de l’Intérieur du gouvernement catalan, Felip Puig, les images parlent d’elles-mêmes. Tout comme le bilan : plus de 100 blessés, dont l’un très grièvement.

Provocation policière ? Erreur de calcul ? Quoi qu’il en soit, le mouvement a remporté une victoire politique très importante. L’image d’un Felip Puig nerveux répondant aux journalistes lors de sa conférence de presse était un signe clair du fiasco politique et policier du gouvernement catalan. Au-delà de la reconquête formelle de la place, la victoire contre cette première tentative de répression a donné encore plus de force et d’énergie aux activistes et n’a fait qu’augmenter la sympathie envers eux parmi la majorité de la population. Alors que l’attention médiatique à son égard était en baisse au cours de la dernière semaine, une fois passées les élections municipales et régionales, l’attaque policière du camp de Barcelone a redonné une visibilité au mouvement des indigné-e-s.

Selon les médias, plus de 12 000 personnes ont rempli à ras bord la place de Catalogne le 27 mai, lors du rassemblement à 19 heures et du « concert de casseroles » de 21 heures. Juste avant, vers 17 heures, plusieurs milliers de personnes ont participé à la marche contre les mesures d’austérité dans la santé publique, organisée par la plateforme des travailleurs de la santé « Indignés et indignées ». Cette marche est partie du monument de Christophe Colomb et s’est terminée par une entrée triomphale sur la place de Catalogne. 

Sans aucun doute, l’assemblée qui s’est tenue à la fin de la journée a été la plus massive depuis le début du mouvement. Les slogans les plus criés constituaient un message politique très clair : « On ne nous expulsera pas de la Place de Catalogne ! » ; « Felip Puig, démission ! », « Ici commence la révolution ! ». Les rassemblements dans les campements des autres villes ont également été plus importants qu’au cours des derniers jours.

La solidarité contre la répression a donné une nouvelle impulsion au mouvement, après une semaine où la fatigue a commencé à s’accumuler et faire sentir ses effets. Il est impossible de savoir jusqu’à quand dureront les camps et les assemblées sur les places, mais ce n’est pas un mouvement conjoncturel ni isolé. C’est la pointe de l’iceberg d’un malaise social accumulé qui commence à se transformer en mobilisation. Une première secousse sociale qui annonce une nouvelle vague de mobilisations, dont les manifestations du 15 mai et les occupations ne sont que l’avant-goût.

Les camps et les occupations de places ne doivent pas êtres analysés comme une fin en soi. Ils jouent actuellement à la fois un rôle de référence symbolique et de base d’opérations, de levier pour impulser les mobilisations à venir et de haut-parleur pour amplifier les luttes en cours. Pendant toute la semaine, plusieurs secteurs en lutte ont participé aux activités de notre « place Tahrir » à Barcelone, entre autres des collectifs pour un logement digne et de familles menacées d’expulsion ; des travailleurs de la compagnie Telefonica en lutte contre la volonté de la direction de licencier 6 000 employés ; des étudiants et des travailleurs universitaires qui protestent contre les mesures d’austérité dans l’enseignement supérieur.

Presque deux semaines après le 15 mai et le début des occupations, le mouvement de notre petit « mai 2011 » a encore devant lui quelques défis.

Le premier, c’est de continuer à s’enraciner localement, en multipliant les assemblées de quartiers et de villes et en favorisant l’auto-organisation populaire.

Le second, c’est de multiplier les efforts pour se lier à la classe ouvrière, les entreprises en lutte et le syndicalisme de combat et maintenir ainsi la pression sur les syndicats majoritaires, déconcertés par un mouvement inattendu qui remet radicalement en question leur orientation actuelle en faveur de la concertation sociale.

Le troisième défi consiste à faire culminer les occupations avec une puissante mobilisation dans l’ensemble de l’État espagnol et, dans la mesure du possible, à l’échelle internationale. D’où la nécessité de commencer à préparer le 19 juin, en tant que journée mondiale de mobilisations à l’initiative du camp de Barcelone.

La journée du 28 mai a été décisive pour insuffler de l’énergie, activer de nouvelles solidarités et redoubler les motifs de l’indignation. Il faut maintenant collectivement mettre en œuvre la stratégie de l’étape suivante. ■

Barcelone, le 28 mai 2011

* Josep Maria Antentas enseigne la sociologie à l’Universitat Autónoma de Barcelona (UAB). Esther Vivas participe au Centre d’études sur les mouvements sociaux (CEMS) de l’Universitat Pompeu Fabra (UPF). Tous deux sont membres de la Gauche anticapitaliste (Izquierda Anticapitalista – Revolta Global, en Catalogne) et auteurs de Resistencias Globales — De Seattle a la Crisis de Wall Street (Editorial Popular, 2009) et ont participé à l’occupation de la Plaza Catalunya de Barcelone.

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