Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 573-574 mai-juin 2011 *

ÉTAT ESPAGNOL

Après le 15 et le 22 mai : Du divorce au choc de légitimités ?

Cf. aussi : [Espagne] [Jaime Pastor]

Jaime Pastor *

Madrid, 29 mai 2011. <br/>Sur le campement de la Plaza del Sol.<br/>"Droit à un toit à un juste prix".  <br/>© Zarateman

Madrid, 29 mai 2011.
Sur le campement de la Plaza del Sol.
"Droit à un toit à un juste prix".
© Zarateman

« Le monde est divisé en indignes et indignés » Eduardo Galeano

Le mouvement généré par les manifestations du 15 mai 2011 et l’occupation des places avec la « Republica del Sol » (1), devenue référence symbolique à l’échelle européenne et internationale, s’est déjà transformé en un nouveau sujet social et politique capable de communiquer — non seulement sur internet, mais aussi par le biais de médias de « désinformation » traditionnels — sa dénonciation publique d’une « classe politique » au service des « marchés », autrement dit des grands capitaux financiers et spéculatifs.

La désobéissance civile massive qui a eu lieu dans un nombre considérable de villes durant la nuit de « réflexion » du vendredi 20 au samedi 21 mai contre les injonctions de la Junta Electoral Central (2) restera sans doute dans la mémoire collective de toutes les personnes qui y ont participé comme une démonstration emblématique de la force et de la légitimité qu’a gagnées ce mouvement. Et aussi de cet « enthousiasme » qui a caractérisé tous les moments d’effervescence collective, comme l’a rappelé récemment Eduardo Galeano (7).

Une fois surmontée cette épreuve de force inédite dans notre histoire, la décision de prolonger les campements sur les places durant au moins une semaine — dans le but de faire de nouveaux pas dans l’auto-organisation, l’extension territoriale et le développement de programmes de revendications et d’initiatives d’action pour les prochains mois — semble suffire pour garantir la continuité de ce mouvement. Néanmoins, le nouveau et riche potentiel antisystème du mouvement ne doit pas faire oublier que, à mesure qu’il croît et gagne en pluralité, de nouveaux débats, de nouveaux problèmes et même de nouvelles tensions vont naître et poser de nouvelles questions dont les réponses restent encore à construire et qui devront toujours rester réceptives à l’extraordinaire créativité qui est en train de se dévoiler.

Face à ce mouvement, la lecture des élections locales et autonomes du 22 mai offre un paysage très différent. La participation était de 66,23 % dans les élections municipales, avec 1,70 % de votes nuls et 2,54 % de votes blancs (la somme de ces deux votes constituant la quatrième force politique). La principale conclusion de cette élection est que le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) a subi une défaite retentissante et presque généralisée (27,8 % soit presque un million et demi de votes en moins), dont le Parti populaire (PP) est le principal bénéficiaire (37,57 % et 400 000 votes de plus). Le PP conquiert ainsi des villes emblématiques comme Barcelone et Séville ainsi que le gouvernement de la région de Castille-La Manche. Il a presque obtenu également la majorité en Extrémadure. Et comme si cela ne suffisait pas, la corruption n’a pas gêné le PP dans des zones comme la Communauté valencienne ou Madrid. Il y a eu une montée du vote xénophobe en Catalogne (aussi bien dans le PP qu’en dehors de lui) ; le néonationalisme espagnol de Union Progrès et Démocratie (UpyD) a également été renforcé dans une zone clé comme la Communauté de Madrid. En Catalogne également, Convergence et Union (CiU) est en hausse, alors que le Parti nationaliste basque (PNV) et le Bloque nacionalista gallego (BNG) connaissent une baisse relative.

Dans la gauche, il faut noter la légère progression de Izquierda Unida (IU, quelque 200 000 votes de plus, bien qu’ils perdent Cordoue et Seseña). La gauche sera maintenant obligée de mener une fois de plus le débat sur sa relation maladive avec un PSOE en déclin et soumis à de fortes tensions. Il y a en effet ceux qui veulent privilégier la vocation de parti de gouvernement du PSOE contre beaucoup de ses militants qui se tournent du côté du mouvement du 15 mai (M-15) pour aller vers une réelle refondation de la gauche. Mais la donnée la plus révélatrice a été le résultat spectaculaire de Bildu (coalition électorale de gauche) qui a reçu plus de 300 000 suffrages en Euskadi et Navarre, ce qui  confirme à quel point il était aberrant de vouloir  rendre cette coalition illégale mais souligne aussi le manque de légitimité du gouvernement de Patxi Lopez (3). Cette montée pose de nouveaux défis au Bildu, surtout en ce qui concerne sa politique d’alliances (avec le PNV ou avec les syndicats majoritaires et en faveur d’un souverainisme indépendantiste qui cherche aussi une sortie de gauche à la crise systémique ?). Un autre défi, de moindre importance, est la progression des candidatures de Unitat Popular en Catalogne au détriment de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne).

C’est ainsi que depuis la date fatidique du 9 mai 2010 (4) s’est ouvert une nouvelle période qui sera dominée par l’approfondissement de la crise d’identité, de projet et de direction du PSOE.

Le PSOE est maintenant soumis à des pressions contradictoires. D’un côté, celles d’un PP qui exige la convocation d’élections générales anticipées pour pouvoir ainsi investir au plus vite le Palais de la Moncloa (5), ainsi que celles de l’Union européenne et du FMI pour que le PSOE maintienne son tournant à droite. D’un autre côté, celle d’une mobilisation sociale qui, stimulée par l’irruption sur la scène publique d’une nouvelle génération politique, peut s’intensifier et s’étendre à la recherche d’une refondation du système politique et une sortie alternative de la crise. Et, au milieu, des militants et quelques « barons » qui commencent à se diviser sur le fait de savoir s’il faut limiter la réponse à sa débâcle en organisant des primaires ou s’il faut, au contraire, ouvrir la voie à une véritable (et impossible…) refondation.

Mais le contexte continuera à être le même qu’avant le 15 mai, avec une tendance à l’aggravation. La crise systémique et celle de la dette tendent à s’aggraver, entraînant des pressions accrues de la part des lobbys patronaux, de l’UE et du FMI pour l’application de nouvelles remises en cause des droits sociaux fondamentaux et la privatisation des services publics. Cette situation va maintenant peser plus lourdement sur quelques communautés autonomes et mairies endettées, comme on peut déjà le voir en Catalogne avec les mesures annoncées par CiU, qui ont finalement dû être ajournées après le 22 mai suite à l’opposition populaire.

Certains analystes reconnaissent déjà que l’ombre d’un nouveau « 9 mai » s’étend sur les nouveaux élus et laisse présager une usure croissante de la légitimité récemment acquise dans les urnes. Un reportage publié dans le numéro 150 de la revue Diagonal — sous le titre « 23 mai : la crise gérée encore plus pour le secteur privé » — fournit suffisamment de données sur ce à quoi nous pouvons nous attendre au cours des prochains mois.

On peut donc penser que nous entrons dans une nouvelle période. Même si les résultats du scrutin du 22 mai 2011 montrent un déplacement à droite de la majorité de ceux qui ont voté ce jour-là, cela ne peut pas occulter l’existence de tous ceux — principalement parmi les jeunes — qui ne se sentent pas représentés par les deux grands partis, n’espèrent rien de bon des prochaines élections générales, mais qui ont par contre maintenant pris confiance dans la force collective qu’ils ont montrée dans les rues et sur les places le 15 mai .

Après sa brusque irruption au cours de la semaine passée, le mouvement sera-t-il capable de rester uni et se mettre d’accord sur des revendications et des propositions d’action, propres à maintenir « l’enthousiasme » vécu et partagé au cours de ces derniers jours ? Ou est-ce qu’il se fragmentera au contraire et sera victime de tentatives de cooptation par différentes forces politiques ou… « apolitiques » ? Le temps le dira, mais nous avons le droit d’être optimistes et de prévoir que, puisque les raisons de cette indignation et de cette protestation sont toujours plus justifiées, ce mouvement — uni ou à travers différents réseaux qui pourront cohabiter — se poursuivra. Il pourra empêcher beaucoup de ces nouveaux gouvernements autonomistes et locaux de conquérir une légitimité d’exercice lorsqu’ils décideront de donner un nouveau tour de vis à droite contre les droits sociaux et politiques, déjà passablement rognés au cours des dernières années. Dans ce cas, nous devrions nous préparer à un choc de légitimités en sachant que les résultats des prochaines élections générales ne vont pas résoudre cet antagonisme, qui, dans le cas de la victoire prévisible du PP, s’étendrait à l’ensemble de l’État.

Une autre question se pose après cette semaine intense : saurons-nous tirer de ce nouveau mouvement tous les enseignements qui pourront nous servir pour faire des pas en avant supplémentaires dans la reconstruction d’une gauche qui soit à la hauteur des défis qui se présentent. Autrement dit, une gauche capable d’aller à la racine des causes de la révolte du 15 mai, de présenter un horizon de rupture avec le système politique en vigueur depuis la « Transition » politique pour mettre en place les bases d’un nouveau processus constituant au service d’une sortie anticapitaliste de la crise.

Le chemin ardu qui se profile et qu’il faudra parcourir se pose également à l’échelle européenne, surtout pour les peuples les plus affectés comme les Grecs (6), les Portugais ou les Irlandais, toujours avec l’exemple islandais comme référence. Puisque nous « commémorons » le 70e anniversaire de Bob Dylan, on pourrait dire que la réponse est déjà « dans le vent » (« Blowing in the wind »), mais qu’il faudra la trouver. ■

Madrid, le 24 mai 2011

* Jaime Pastor, professeur de sciences politiques, fait partie de la rédaction de la revue Viento Sur. Cet article a d’abord été publié sur le site de Viento Sur.

Traduction : « A l’Encontre » http://alencontre.org/

Notes

1. République du Soleil, du nom de la place madrilène occupée (Plaza de sol).

2. La Junta Electoral, en charge des élections, avait interdit ces rassemblements.

7. Eduardo Galeano est un écrivain uruguayen (NDLR).

8. Seseña, dans la province de Tolède, est la capitale du fiasco immobilier d'Espagne. Une ville nouvelle prévue pour 40 000 habitants y a été construite. Elle est aujourd'hui quasi déserte et constituées de milliers d'appartements vides (NDLR).

3. Patxi Lopez (PSOE) dirige la Communauté autonome du Pays Basque depuis 2009.

4. Dans la nuit du 9 mai 2010, Bruxelles a exigé un ajustement brutal de la politique du gouvernement espagnol pour éviter la « contagion » de la crise de la dette grecque.

5. Le siège du gouvernement espagnol.

6. Le 25 mai une manifestation des indignés de 15 000 personnes a eu lieu à Athènes.

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