Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 621 novembre 2015

ÉTAT ESPAGNOL - CATALOGNE

Un tremblement de terre qui n’en restera pas là

Cf. aussi : [Espagne]

Josep Maria Antentas*

Analyse des résultats des élections catalanes du 27 septembre

Le 27 septembre (1) confirme le tremblement de terre au ralenti qui a secoué au cours des quatre dernières années la société catalane, ébranlée par les politiques d’austérité et l’explosion, tout d’abord, du 15M (2) et, ensuite, du mouvement indépendantiste. Le système traditionnel des partis a éclaté. Des urnes sort une feuille de route qui indique que ce qui est à venir sera aussi fort ou plus profond que ce qui s’est produit.

Junts pel sí, refondation de Convergencia et aspirations unitaires

Synthèse et articles Inprecor

Junts pel sí (3) obtient un bon résultat, 1 616 962 voix (39,6 %) et 62 députés (4), soit suffisamment pour que cette coalition s’affirme comme la force clairement dominante du panorama politique catalan. En termes de pourcentage, son résultat est légèrement supérieur à celui obtenu par Artur Mas en 2010 (38,47 %) et inférieur à ceux obtenus par Convergencia i Unió en 1984 (46,8 %), 1988 (45,7 %), 1992 (46,1 %), 1995 (40,95 %), et, en termes de suffrages, il s’agit du chiffre le plus élevé jamais obtenu par une force victorieuse (1 346 729 en 1984, 1 232 514 en 1988, 1 221 233 en 1992 ou encore 1 198 010 en 2010).

Junts est une alliance inégale entre Convergencia et ERC, sous le leadership de la première force, avalisée par les organisations sociales porteuses du processus indépendantiste, ANC (5) [et Omnium (6). Sa création a marqué l'aboutissement des efforts d’Artur Mas pour forcer la constitution d’une liste « unitaire » avec ERC, pour s’assurer de sa continuité à la présidence de la Generalitat (7). Il s’agit là du résultat direct de l’inquiétude de l’indépendantisme à cause des tribulations qui ont suivi le 9N (8) et, surtout, du fantôme d’une possible victoire d’une éventuelle Catalunya en comú dans le sillage de Barcelona en comú (9), dont le triomphe a fait exploser le cours officiel de la politique catalane.

Au sein de Junts coexistent deux projets en tension. D’un côté, la prétention de la droite catalaniste de refonder son espace politique en chevauchant le processus indépendantiste, une fois épuisé historiquement l’instrument Convergencia, et en construisant un nouveau parti « national » transversal qui se convertirait en axe central de la politique catalane. De l’autre, la volonté d’ERC, d’ANC et d’Omnium d’articuler une liste unitaire qui garantisse une majorité indépendantiste avec pour objectif de poursuivre le processus de rupture avec l’État. Il s’agit de deux objectifs stratégiques différents, mais pas contradictoires, où le premier agit comme vampire du deuxième.

Bien que Junts pel sí soit l’instrument qui garantit la continuité de Mas à la tête de la Generalitat et du processus indépendantiste (sans le contrôler entièrement, faisant plutôt office de surfeur sans lequel la planche disparaît mais qui ne contrôle pas les vagues qui le poussent), cette coalition exprime les aspirations unitaires sincères d’un grand nombre de personnes qui étaient à la recherche d’une traduction unitaire dans le domaine politico-électoral de la clameur exprimée lors des quatre grandes mobilisations du 11 septembre depuis 2012 (10). Junts pel Sí recueille l’élan du mouvement citoyen pour l’indépendance et offre une feuille de route qui semble crédible à une grande partt de la base sociale majoritaire de l’indépendantisme.

Il existe néanmoins une contradiction aiguë entre les espoirs de la base populaire et citoyenne de Junts pel Sí et la subordination de son projet stratégique à un agenda néolibéral strict (11). Il y a là une brèche dans laquelle plonger la pointe du couteau afin de mettre en lumière les incohérences de cette orientation.

Les danses du Parti des socialistes de Catalogne (PSC)

Le 27 septembre confirme la perte de centralité du Parti des socialistes de Catalogne (PSC), dont le déclin historique est une tendance de fond, fruit de son manque de crédibilité autant sur le plan national que social, suite aux deux législatures de gouvernement Tripartit (12) en Catalogne (2003-2010) et aux deux gouvernements de Zapatero (2004-2011).

Il est cependant parvenu à stabiliser sa chute et à se redresser quelque peu après avoir été au bord d’une « pasokisation » irrésistible, mis au tapis en raison du 15M et du processus indépendantiste ; tout cela sous la « direction » inconsistante de Pere Navarro (entre novembre 2011 et juin 2014). Mais ses 520 000 suffrages (12,7 %) et ses 16 sièges, bien qu’étant le pire résultat de son histoire et inférieur à celui de 2012 (523 333 voix, 14,6 %, et 20 députés), montrent que le PSC semble avoir touché le fond mais qu’il conserve des ressorts sur lesquels il pourra tenter de s’appuyer et de rebondir.

Le résultat du PSC est un succès eu égard aux perspectives initiales et donne de l’oxygène au PSOE en vue des élections générales imminentes (13). Le plus important pour le secrétaire du parti, Miquel Iceta : avoir dépassé les résultats de Catalunya sí que es Pot (14) – un élément décisif pour que le parti puisse s’assurer un rôle visible lors de la prochaine législature. Une fois encore, à l’instar de ce qui s’est passé dans toutes les communautés autonomes lors des élections du 24 mai dernier, Podemos reste derrière le PSOE, torpillant directement son hypothèse de victoire électorale rapide sur les cendres des partis du régime.

Sans doute, le PSC a su bénéficier de la perte de vitesse de Podemos à l’échelle de l’État depuis janvier et de l’incapacité de Podem à contrer une telle situation dans l’aire catalane ou à chevaucher sur la victoire de Barcelona en Comú le 24 mai. Le candidat Miquel Iceta du PSC a également été habile en combinant danses (populistes?) et talents oratoires, et perçant de manière inattendue dans la campagne. Iceta a gagné lors de la campagne la place au soleil que d’autres n’ont pu avoir, vendant une Fièvre du samedi soir (15) suffisamment animée pour transmettre de l’enthousiasme et suffisamment apaisée pour attirer une partie de l’électorat non polarisée par le débat indépendantiste.

L’échec de Catalunya sí que es pot

Sans discussion possible, Catalunya sí que es pot (CSQP) a été le grand sinistré de ces élections. Entre l’idée initiale de rééditer un succès similaire à celui de Barcelona en Comú et les résultats obtenus – 364 823 voix (8,9%) et 11 députés – le contraste est cruel. Et, symboliquement, que sa débâcle ait lieu face à un PSC, effondré il y a encore quelques mois, est sans appel. La réduction permanente d’horizons durant sa campagne a peu de précédents. Si la carte dessinée suite aux élections municipales pouvait rendre imaginable la transformation du 27S en Griffes de la nuit, nous nous sommes finalement trouvés face à un « oui nous pouvons » Portés disparus (16). Les raisons de ce fiasco sont multiples et elles ne se superposent pas toujours de manière cohérente.

1. CSQP a été la victime de son propre fantasme et la menace de la constitution possible d’une candidature dans le sillage de Barcelona en comú précipita la formation de Junts pel sí. Cela modifia complètement le panorama politique, rendant impensable l’idée d’une victoire possible du « oui nous pouvons », qui a perdu automatiquement la possibilité de se convertir en aimant « attrape-tout » où pourraient se concentrer les attentes de changement social face à la Catalogne d’Artur Mas. Un effet démobilisateur en chaîne s’ensuivit ainsi qu’une fuite centrifuge de suffrages potentiels en direction de Ciutadans et du PSC, d’un côté, et de la CUP (17) et de Junts pel sí, de l’autre. Le « noyau irradiant » (pour utiliser l’un des termes utilisés par Iñigo Errejón, théoricien de Podemos) d’un projet hégémonique, devint une passoire transpercée en diagonale par des dynamiques opposées. Et elle perdit un bras de fer décisif avec le PSC.

2. CSQP a été constitué sur la base d’un accord venu d’en haut entre partis (l’un, nouveau, mais en baisse et sans structure consolidée, Podem ; l’autre, ancien, ICV, qui avait une forte structure et un appareil, mais déjà peu de poids électoral), avec la photographie mortelle de Pablo Iglesias et Joan Herrera (18) comme événement fondateur, sans entraîner aucune dynamique populaire-citoyenne. Exactement à l’inverse de ce qu’avait été Barcelona en Comú (il faut reconnaître toutefois que sa campagne a mobilisé un secteur important de la société, commeen témoigne le succès numérique de la plupart de ses actions).

Le décrochage du Procés Constituent (19) et la non-implication de Barcelona en comú portèrent un coup fatal au projet en herbe. Bien entendu, les limites des deux acteurs (le peu de cohésion interne dans le cas du Procés, et la fatigue suite à l’ivresse des municipales et de la prise du gouvernement municipal dans le cas de Barcelona en Comú) peuvent expliquer partiellement leur absence lors de la tentative de réaliser une candidature du « si se puede - oui nous pouvons » pour le 27S. Mais la responsabilité fondamentale retombe sur le style d’appareil de la candidature à la tête de laquelle se trouvait Podemos et ICV, qui repoussa les deux acteurs qui auraient pu permettre un changement qualitatif du projet. Les deux partis surestimèrent leurs forces et refusèrent de modifier le processus pour faciliter l’intégration du Procés et de Barcelona en comú. Définitivement, ce qui se mit en marche fin juillet sous le nom de Catalunya sí que es pot n’avait déjà plus grand-chose à voir avec le fantôme, aussi prometteur pour certains qu’il constituait une menace pour d’autres, d’un Catalunya en comú qui hantait la vie politique catalane après le 24 mai. Tenter de poursuivre la dynamique du changement des élections municipales sans l’appui de Barcelona en comú ? Prétendre disposer d’une crédibilité sur le terrain souverainiste sans l’appui du Procés Constituent ? Mission impossible (20). Tom Cruise a pu avoir du succès dans les cinq films de la série, mais Catalunya sí que es pot a été coulé dès sa sortie. Fallait-il alors continuer ? Dans les films de Hollywood tout est possible. Sur le grand écran en effet on peut toujours, si se puede… même dans les contextes les plus improbables.

3. La polarisation autour du débat sur l’indépendance a été mortelle pour CSQP. Elle a favorisé Junts pel Sí, la CUP et, en face, Ciutadans. CSQP semblait se situer dans ce débat dans un no man’s land, sa position ne pouvant pas toujours se différencier de celle du PSC (malgré le fait qu’elle soit très différente). Les prétentions initiales de Podemos de déborder le cadre du débat indépendantiste ne se sont pas matérialisées. Podemos a été débordé par le cadre qu’il prétendait surmonter. Le débordeur débordé. Il voulait retourner le tableau, et le tableau lui est tombé dessus. La spirale négative pour CSQP a été infernale. Le refus d’avoir un discours sérieux sur le processus indépendantiste l’a empêché de discuter avec sa base sociale de gauche liée à la CUP et à l’ERC. Sans discours espagnoliste clair, pas moyen de faire concurrence à Ciutadans. Et en l’absence d’une dynamique gagnante, une partie de son électorat s’est tournée vers le PSC. Sa base sociale lui échappait. Mettre sur la table un autre axe de débat aurait permis de la garder. Un axe où CSQP aurait pu être un pôle attirant, en même temps qu’il aurait pu offrir une proposition solide sur la question nationale avec la défense ferme d’un processus constituant catalan. Un processus qui ne soit pas soumis à des dynamiques à l’échelle de l’État. Une orientation qui aurait pu rejoindre une grande partie des aspirations de la base sociale indépendantiste. Bien que CSQP ait revendiqué dans son manifeste fondateur un processus constituant qui ne soit pas subordonné, ainsi que l’horizon d’une République catalane dont les liens en dernière instance avec l’État espagnol resteraient ouverts, son discours de campagne a complètement contourné cette orientation, en se centrant sur la lutte pour un référendum contraignant. Une proposition qui manquait de crédibilité et qui a été perçue comme un frein impuissant à tout processus de rupture institutionnelle et non comme une reformulation différente, plus ample, du processus de rupture posé par l’indépendantisme.

Néanmoins il faut signaler que les insuffisances du discours souverainiste de Catalunya sí que es pot, même si elles sont d’abord le résultat des décisions des décisions programmatiques prises par les forces qui la composent, expriment ce que pense une partie de sa base sociale et électorale. Il s’agit du talon d’Achille à la fois de l’indépendantisme et de la gauche catalane. C’est un problème pour le premier, parce que sans l’appui de la base sociale du « oui nous pouvons », sa majorité sera serrée. C’est aussi un problème pour la deuxième, parce qu’à rester fracturée entre une position minoritaire au sein de l’indépendantisme et une position minoritaire à l’extérieur de celui-ci, elle ne peut arriver à articuler un espace qui pourrait fonctionner de manière crédible comme une position alternative à vocation majoritaire.

Ne pas se préoccuper de ce scénario et tirer vers l’avant tout en oubliant la base sociale du « oui nous pouvons » est une erreur quasi symétrique à celle qui consiste à s’adapter sans complexes à cette situation, diluant le profil national jusqu’à le réduire à une défense d’un droit à décider abstrait et sans contenu substantiel. La mauvaise approche de CSQP concernant sa relation avec le processus indépendantiste ne devrait pas faire oublier les complexités stratégiques de la question.

La combinaison entre la dépendance vis-à-vis de Pablo Iglesias pour mobiliser l’électorat et l’absence de référents catalans forts de la candidature a empêché que CSQP réalise la synthèse nécessaire pour rassembler sa base sociale hétérogène en ce qui concerne le processus indépendantiste. Iglesias, s’il parvient certes à mobiliser un public fidèle large, a semblé dans cette campagne Lost in Translation (21) avec des bourdes d’anthologie comme l’appel au vote « des Catalans qui n’ont pas honte d’avoir des parents andalous ou des grands-parents d’Estrémadure ». Depuis les critiques inutiles adressées à David Fernández (22) en décembre 2014 jusqu’à aujourd’hui, les faux pas d’Iglesias de ce type ont déjà été trop nombreux – pour ce qui est du processus indépendantiste – avec comme résultat patent l’érosion visible et croissante de son image. Le paradoxe de la politique catalane est qu’elle manque de voix claires rejetant Artur Mas à partir du flanc gauche, c’est-à-dire sous l’angle revendiqué par Iglesias. Mais ce que le leader de Podemos ne semble pas comprendre c’est que la crédibilité de son discours, virulent et correct, à l’opposé de celui Mas, est mortellement plombé précisément par son absence de crédibilité dans la défense des droits nationaux de Catalogne.

Dès son irruption en politique, Iglesias est devenu l’une des bêtes noires de l’establishment catalan. Et pas parce qu’il n’est pas indépendantiste, car Rajoy (PP) et Sanchez (PSOE) ne le sont pas non plus, ce qui provoque du mépris et des moqueries plutôt que de la crainte. Iglesias génère de l’inquiétude parce qu’il propose un projet de changement politique et social qui ne passe pas par l’indépendance et que ceci place sur la table des questions embarrassantes auxquelles une grande part du mouvement indépendantiste n’a pas voulu ou su répondre. Pour cette raison, pour une personne telle qu’Iglesias qui se sait examinée à la loupe, les démonstrations réitérées de méconnaissance de la réalité catalane et de ses complexités constituent une erreur monumentale qu’il est difficile de comprendre. Iglesias sort de Catalogne on ne peut plus embourbé dans sa route en direction des élections générales, et il va être obligé de trouver le coup de pouce qui le relancera à l’échelle de l’État.

Succès électoraux et limites stratégiques de la CUP

En termes électoraux, la CUP est l’une des forces gagnantes des élections, avec 335 520 voix (8,21 %) et 10 sièges (126 435, 3,48 % et 3 députés en 2012), grâce à l’électorat d’ERC qui ne souhaitait pas voter pour une liste avec Artur Mas, à de nouveaux électeurs et à ceux qui se sont sentis insatisfaits des faiblesses du discours, de la radicalité et du style de CSQP.

Son entrée au Parlement en 2012 a été l’un des premiers signaux que s’ouvrait un nouveau cycle politique, suite au déclenchement du 15M et du processus indépendantiste, là où il y avait un espace pour les partis qui jouaient en dehors des règles. Le parlementarisme de rupture pratiqué lors de ces trois années avec David Fernández rendit visibles un autre style et d’autres pratiques. En termes stratégiques, la CUP présentait cependant trois limites : premièrement, la politique de la main tendue dans le domaine national et de poing fermé dans le social sépara trop les deux sphères, renonçant à lutter vraiment pour introduire dans le récit et la stratégie du mouvement indépendantiste l’idée que le processus d’indépendance nécessitait, pour articuler une majorité la plus solide possible, d’introduire un plan d’urgence contre la crise et la corruption. Deuxièmement, la CUP est restée trop piégée dans le cadre discursif du processus indépendantiste et dans sa mise en scène politique (accord pour la question formulée le 9N, signature de la convocation à la consultation, célébration de celle-ci…). Si cela fut paradoxalement décisif pour l’augmentation de ses possibilités électorales après le 9N, au détriment en particulier d’ERC, cela la coupa d’une partie de la base potentielle non indépendantiste de Podemos, au sujet duquel elle n’eut jamais une politique offensive claire. Troisièmement, elle a maintenu une conception linéaire et autoréférentielle de la construction de « l’unité populaire », restant très réfractaire à toute politique d’alliances au sein de laquelle elle n’aurait pas eu un rôle hégémonique clair  ; elle refusait ainsi une stratégie de convergence, sur une base de rupture, avec les autres forces de gauche, indispensable pour articuler des majorités de changement.

Il faut donc croiser la politique de CSQP avec celle de la CUP et leurs limites stratégiques respectives : si la première sort du 27 septembre en déroute et la seconde renforcée, c’est dans les insuffisances des orientations de ces deux forces que retombe la responsabilité du fait que le grand tremblement de terre qui a ébranlé la Catalogne au cours des dernières années n’ait pas permis la cristallisation d’un pôle de rupture qui aurait une incidence décisive dans la vie politique catalane. Les approches de rupture ont gagné des positions, cela ne fait aucun doute, entre 2012 et aujourd’hui, mais pas dans la mesure de ce qui était possible et nécessaire.

Le Non apocalyptique du PP et l’espagnolisme néolibéral de type Ciutadans

Le non à l’indépendance, qu’il vienne de la bouche du PP, de Ciudadanos, de Felipe Gonzalez ou du pouvoir financier, n’a fait que propager la peur, la réification de l’ordre institutionnel et l’approbation des diktats impériaux de la géopolitique mondiale. La combinaison entre un discours apocalyptique improvisé et les contradictions bâclées de leurs porte-parole – disant une fois oui, une fois non, au blocage des retraits des épargnes, à leur confiscation – a servi à mobiliser une partie de l’électorat et à maintenir la tension.

Garcia Albiol, tête de liste du PP, malgré le fait qu’il ait été convaincu dans son rôle de cavalier autoritaire de l’apocalypse, n’a pas pu faire grand-chose pour contenir la saignée de son parti, associé à la défense de l’unité espagnole, aux coupes budgétaires et à la corruption. Le PP ne peut concourir avec Ciutadans, qui est capable d’habiller son espagnolisme néolibéral d’un projet de rénovation et de défendre « l’unité de la patrie », sans apparaître ouvertement réactionnaire. Pour prévisible qu’il ait été, le mauvais résultat du PP – 347 758 voix (8,5 %) et 11 députés (face aux 471 681, 12,98 % et 19 sièges de 2012) doit être signalé. Rajoy sort, une fois de plus, affaibli des urnes et de la marée catalane.

On voit souvent dans Citutadans en Catalogne seulement son espagnolisme. Mais il ne faut pas oublier son caractère de parti néolibéral, pro-business et fidèle ami de l’Ibex 35 (la bourse espagnole). Son essor et son ascendance sur un secteur de la classe ouvrière impliquent une régression de sa conscience politique dans deux domaines : l’identité nationale et le modèle social. En obtenant une belle deuxième place avec 732 147 voix (17,9 %) et 25 députés (275 007, 7,57 % et 9 sièges en 2012), Ciutadans sort du 27S projeté vers les élections générales, où il pourra se présenter comme le principal adversaire de l’indépendantisme en Catalogne après avoir remporté une importante victoire symbolique sur Podemos.

Défis multiples

Une situation instable s’ouvre. Les forces indépendentistes ont obtenu une majorité de sièges significative (62 + 10) bien que ce ne soit pas le cas en termes de suffrages exprimés (47,8 %). En nombre absolu (1 952 482), ce résultat est légèrement supérieur à la consultation du 9 novembre 2014 : 1 897 274 (et là l’âge pour voter était fixé à 16 ans). Cela montre l’ampleur du sentiment indépendantiste, mais aussi la relative stagnation de sa base sociale et les limites d’une politique symbolisée par la formule stratégique principale de l’Assemblée nationale constituante : «  d’abord l’indépendance, puis tout le reste ». Toutefois, les différences entre Junts pel Sí et la CUP-Crida Constituent laissent prévoir une majorité parlementaire instable et pleine de contradictions. La CUP devra affronter une relation avec Junts pel Sí dans un rapport de forces très défavorable. Son affirmation de ne pas soutenir l’investiture de Mas, exprimée lors de la campagne électorale, sera très difficile à concrétiser. Il est difficile de penser qu’au sein de Junts puisse s’exprimer une rébellion de Raul Romeva, Orio Junqueras et Carme Forcadell contre l’actuel président. Les précedents dans la politique catalane n’invitent pas une telle hypothèse.

Synthèse et articles Inprecor

Dans la perspective immédiate se dessine un scénario d’affrontement inédit entre les institutions catalanes et celles de l’État, duquel on ne peut espérer, à court terme, aucun comportement démocratique. Et dans le contexte d’une confrontation entre un mouvement démocratique (avec ses insuffisances) et un État et un régime dont les déficits en matière démocratique sont évidents, il ne fait pas de doute de quel côté il faudra se situer dans les moments décisifs. Catalunya si que es Pot doit avoir bien à l’esprit cette question. Du côté du front du non, seuls s’affirment la crainte, la loi et l’ordre. Le bloc du oui ouvre des possibilités et contient des germes d’espérance, bien qu’il ait en son sein des défauts de fabrication : l’hégémonie en son sein de la droite néolibérale menace en permanence d’effacer tous les rêves que beaucoup de Catalans placent dans l’indépendance. Et cela peut aboutir à un projet néolibéral autochtone qui vide la souveraineté depuis l’intérieur. La CUP-Crida Constituent ne devra pas l’oublier.

Les forces de gauche, favorable à la rupture, disposeront d’un nombre important de sièges au Parlement. Mais, dans leur ensemble, elles disposent d’une présence bien inférieure à ce qui aurait été possible si elle avait choisi d’autres voies. Il y avait d’autres possibilités. Il y avait d’autres carrefours sur le chemin. Peut-être plus risqués, peut-être plus complets. Se présentent trois défis :

• battre l’État dans son affrontement autoritaire avec le mouvement indépendantiste,

• déborder son agenda en introduisant un processus constituant populaire et participatif et un plan d’urgence sociale face à la crise, ce qui doit aider à reformuler les termes du débat,

• articuler un nouveau projet, attractif pour un vaste arc social et articulant un bloc majoritaire, qui incarne un modèle de Catalogne différent de celui de Junts pel sí.

* Josep Maria Antentas, professeur de sociologie à l'université autonome de Barcelone, est membre du conseil de rédaction de la revue Viento Sur. Cet article a été publié le 28 septembre 2015 sur le site du quotidien en ligne Público.es , et traduit par la revue électronique suisse A l’Encontre (traduction revue par Inprecor)

Notes

1. Le 27 septembre 2015, date des élections autonomes catalanes.

2. Le mouvement des indigné·e·s a débuté le 15 mai 2011, d’où le nom « 15M ».

3. Junts pel sí (Ensemble pour le oui), coalition électorale du parti d’Artur Mas, Convergència Democràtica de Catalunya (CDC), de Esquerra Republicana de Catalunya (ERC, Gauche républicaine de Catalogne), des Demòcrates de Catalunya (une scission de Unió, un parti démocrate-chrétien jusque-là allié à la CDC) et du Moviment d'Esquerres (Mouvement des gauches, composé de deux scissions du Parti socialiste catalan) ainsi que de personnalités indépendantes.

4. Ce résultat est inférieur à la somme des résultats obtenus en 2012 par Convergencia i Unió (CiU, coalition entre CDC et Unió, qui a éclaté en juillet 2015) et ERC, totalisant alors 44,4 % et 72 députés, bien qu’il le dépasse légèrement en nombre de voix (1 614 383 voix en 2012).

5. ANC, Assemblée nationale catalane, est une organisation populaire, unitaire, plurielle et démocratique qui a pour but l'indépendance politique de la Catalogne sous la forme d'un État de droit, démocratique et social. L'embryon de l'organisation apparaît lors de la « Conférence nationale pour notre propre État » le 30 avril 2011 et l’ANC est fondé lors d’une assemblée constituante le 10 mars 2012. ANC revendique 80 000 membres.

6. Omnium, fondé en 1961, à l’origine pour promouvoir la langue catalane, fait partie des différentes organisations en faveur du « droit à décider ».

7. La Generalitat est l'organisation politique de la communauté autonome de Catalogne. Elle est régie par le statut d'autonomie de la Catalogne, entré en application en 2006.

8. Le 9 novembre 2014, date d’une consultation sur l’indépendance de la Catalogne, considérée comme sans caractère légal par le gouvernement central, réalisée sans le concours direct de la Generalitat, qui avait fait marche arrière.

9. Barcelona en comú (Barcelone en commun), formée par les mouvements sociaux et la gauche catalane a remporté le 24 mai 2015 les élections municipales, dont la figure principale, Ada Colau, est devenue maire de Barcelone.

10. Le 11 septembre est la Diada, journée nationale catalane.

11. Les gouvernements dirigés par Artur Mas ont mené une politique austéritaire qui est, sous certains aspects, plus « avancée » que celle du gouvernement central de Mariano Rajoy.

12. Le gouvernement « tripartite », entre le PSC, ERC et ICV, le parti écologiste a dirigé la Generalitat entre 2003 et 2010.

13. Les élections générales – qui doivent désigner les 350 membres du Congrès des députés, et les 208 membres (sur un total de 266, les autres étant élus par les communautés autonomes) élus au suffrage direct du Sénat – doivent avoir lieu au plus tard le 20 décembre 2015.

14. Catalunya sí que es pot (Catalogne, oui c’est possible) est la coalition formée par Podem (Podemos en catalan), Esquerra unida i Alternativ (EUiA, branche de la Gauche unie en Catalogne), d’ICV (Initiative pour la Catalogne Verts) et d’Equo (un parti écologiste, républicain et laïque).

15. allusion au film « La Fièvre du samedi soir » (« Saturday Night Fever ») de John Badham (1977), dans lequel joue John Travolta, dont la musique interprétée par les Bee Gees a été un grand succès disco.

16. Les Griffes de la nuit (A Nightmare on Elm Street) est un film d'horreur américain réalisé en 1984 par Wes Craven. Portés disparus (Missing in Action) est un film de guerre américain de Joseph Zito sorti en 1984 (avec Chuck Norris dans un rôle de Rambo de série B).

17. Candidatures d’unité populaire (CUP), est un parti de gauche radicale indépendantiste.

18. Joan Herrera est l’ancien secrétaire et actuel vice-président d’ICV.

19. Procés Constituent est un mouvement anticapitaliste politico-social catalan apparu en avril 2013. Il se donne pour but une transformation de la société pour mettre fin au capitalisme et obtenir l’indépendance de la Catalogne.

20. Mission impossible (Mission : Impossible) est un film américain d’espionnage de Brian De Palma sorti en 1996. Quatre autres films ont suivi son succès, avec à chaque fois Tom Cruise dans le rôle d’Ethan Hunt.

21. Allusion au film de 2003 de Sofia Coppola, Lost in Translation (Traduction infidèle).

22. David Fernández est un dirigeant de la CUP.

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