Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 614-615 avril-mai 2015

ÉTAT ESPAGNOL ET CATALOGNE

Tribulations et impasses du processus d’indépendance

Cf. aussi : [Espagne]

Josep Maria Antentas*

Le gouvernement catalan, soutenu par les deux principaux partis indépendantistes, - au pouvoir depuis les élections anticipées de novembre 2012 -ont organisé un référendum pour l’indépendance le 9 novembre 2014 qui a obtenu 80% de “oui”. Ce référendum a été déclaré non constitutionnel par l’Etat espagnol.

Manifestation 11 septembre 2014. © Konfrare

Manifestation 11 septembre 2014. © Konfrare

Barcelone, le 2 mars 2015

Depuis un certain temps la politique catalane rassemble à un concours de patinage artistique filmé au ralenti. Les acteurs se déplacent très lentement, dramatisent leurs gestes à l’infini, s’efforcent de montrer leur meilleur sourire accompagnant la pirouette la plus réussie.

Tout d’abord, la date et la question. Ensuite, la longue préparation de la consultation. Après cela, la signature du décret de convocation du référendum du 9 novembre (9N). Puis, le débat agonisant sur la convocation des élections. Et ainsi de suite. Après une étape importante, c’est le passage à la suivante, en différant le dénouement final et en étirant le fil du film, au risque de perdre la trame et de faire mourir d’ennui les spectateurs et les figurants en pleine action, de dépasser le point culminant et laisser s’évaporer l’émotion. Mais à l’issue de ce ralenti politique permanent il reste un fond d’instabilité inouï, une piste verglacée où l’on peut à tout moment glisser et déraper vers l’imprévu.

Synthèse et articles Inprecor

En réalité le système politique catalan a implosé sous le double impact du mouvement des indignés (15M) et de la montée du mouvement indépendantiste, provoquant une crise sans précédent de Convergence et Union (CiU, de l’actuel président de la Généralité de Catalogne, Artur Mas), du Parti socialiste de Catalogne (PSC) et du Parti populaire (PP). Une certaine architecture politique disparaît et une autre est en voie de consolidation. Moment de vérité, l’année 2015 promet d’être transcendante pour une issue à la longue crise politique que vit l’État espagnol et pour le processus d’indépendance catalan. La succession des élections sera un test, à l’échelle espagnole pour mesurer la capacité du PP et du PSOE à tenir face à l’impact de Podemos et, à l’échelle catalane, pour déterminer les forces relatives de Mas et de la Gauche républicaine catalane (ERC) dans leur lutte pour l’hégémonie sur le processus indépendantiste, ainsi que la force ou la faiblesse de ce processus.

Au cours de ce long cycle électoral, les élections régionales du 27 septembre (27S) ainsi que les prochaines élections générales condensent en Catalogne les espoirs populaires. Pour certains, tout se joue sur une majorité indépendantiste, plébiscitaire, dès le premier rendez-vous électoral. Pour d’autres, c’est la victoire de Podemos dans les élections générales qui ouvrira la porte de l’avenir. On voit ainsi apparaître clairement une bifurcation de l’avenir possible. Ce n’est peut-être pas une bifurcation absolue, mais elle est réelle et elle met en jeu les préférences, les identités, les projets et les attentes différentes. En passant à l’action, depuis la base, nous ne voyons pas, nous n’aspirons pas au même avenir, nous ne choisissons pas la même orientation pour arriver au même but. Pourtant, aller jusqu’aux confins de l’imagination et guetter ensemble un avenir meilleur qui mettra fin à ce présent interminable constitue la prémisse pour rendre possible ce qui n’existe pas encore. C’est en cela que réside la puissance du moment actuel dont les fissures laissent passer la lumière d’un avenir qui n’est pas nécessairement lugubre et opaque. Mais une bifurcation de cet avenir, dont les potentialités semblent contradictoires, fait planer sur lui une ombre d’incertitude et des craintes. Le processus indépendantiste et Podemos peuvent-ils s’affaiblir mutuellement, au risque que chacun perde son dynamisme décisif, à l’instar de deux champs magnétiques qui se neutralisent ?

Les deux voies de sortie du puits actuel seraient-elles incompatibles ? Tracent-elles deux lignes irrésistiblement divergentes à l’image de deux canots entraînés par des courants - opposés ? S’agit-il simplement de deux chemins parallèles ? Est-il possible de les articuler afin qu’ils convergent ?

Actuellement, c’est le débat stratégique – qui, de manière surprenante, est quasiment inexistant – indispensable pour tous ceux qui voudraient construire une majorité populaire pour le changement en Catalogne et souhaiteraient faciliter la réalisation des scénarios démocratiques de rupture dans l’ensemble de l’État espagnol.

L’impasse actuelle du processus indépendantiste est le résultat des faiblesses de son discours fondateur, basé sur la déconnexion de la revendication d’indépendance avec tout contenu social substantiel et mesures concrètes d’amélioration sociale pour les masses. La première erreur stratégique – commise par l’Assemblée nationale catalane (ANC) et signalée en son temps par des secteurs politiques, comme le Procés Constituent ou les Candidatures d’unité populaire (CUP) – c’était la construction d’un large mouvement majoritaire et transversal d’« unité nationale » sans dimension sociale, en croyant que la simple demande de « l’indépendance » était en soi suffisante en tant que facteur de rassemblement majoritaire. Cette conception d’« unité nationale » met la nation abstraite au-dessus de la nation concrète, la Catalogne au-dessus des Catalans. Elle ne voit pas que doter le processus indépendantiste catalan d’un plan de sauvetage citoyen, d’un programme d’urgence sociale, ne le divise pas, ne le fragmente pas. Au contraire, cela le renforce. La société catalane est profondément divisée, déchirée, par quatre années de politiques d’austérité et plus de trois longues décennies de néolibéralisme. Il n’y a pas d’unité possible de ce qui a été fracturé si l’on ne tient pas compte des causes de la fracture et si, de plus, ceux qui doivent conduire l’unité sont perçus par une grande partie des citoyens comme étant responsables de la débâcle sociale.

Contourner les urgences sociales immédiates et accepter sans réserve la direction d’Artur Mas, c’est ce qui divise et affronte le social et le national, créant un terrain qui donne du souffle à la droite catalane (même en l’obligeant à appuyer sur l’accélérateur et en forçant sur sa capacité cardiovasculaire) et qui facilite l’apathie et le désengagement du processus indépendantiste des segments du peuple de Catalogne, dont le catalanisme n’est pas la principale identification politico-culturelle. Une unité qui tente d’éliminer artificiellement les contradictions de toutes sortes qui traversent la société catalane, finit par se tirer une balle dans son propre pied, un but inopportun (et pas nécessaire) dans la première minute de la partie. La combinaison d’une revendication nationale vidée de sa dimension sociale avec Artur Mas à la tête du processus indépendantiste (même s’il ne le contrôle pas et a du mal à surfer sur lui) a été destructrice pour l’élargissement de la base sociale de ce processus au-delà de son élan initial.

Que se serait-il passé si le slogan d’indépendance du 11 septembre 2012 avait été accompagné d’un programme de base d’urgence sociale ? Quel aurait pu être le « V » du 11 septembre de 2013 si en plus de la revendication de l’indépendance la clameur avait été en faveur d’un paquet anti-crise d’urgence humanitaire ? Que serait-il arrivé si, à côté du « Président, installe les urnes ! » de Carme Forcadell, on avait entendu un « Président, applique le programme d’urgence sociale ! » ? Où serions-nous aujourd’hui si la signature le 27 septembre 2014 du décret de convocation aux urnes le 9 novembre (le 9N), avait été accompagnée de la signature d’une batterie de mesures de base pour le sauvetage des citoyens ?

La réponse est claire : Mas aurait eu beaucoup plus de mal à jouer le premier rôle sur la scène, les forces de centre gauche et de gauche présentes dans le processus indépendantiste, comme l’ERC ou la CUP, se seraient développées dans un contexte plus favorable, et l’ensemble d’organisations politiques et sociales extérieures au processus indépendantiste (depuis les syndicats majoritaires jusqu’aux mouvements sociaux alternatifs), ainsi que leurs bases sociales, auraient plus ou moins basculé vers lui. Le soutien social au processus se serait gonflé par son côté populaire et ouvrier. Naturellement, dans les coulisses de l’oligarchie financière catalane, les manœuvres en vue d’arrêter le processus indépendantiste seraient encore plus intenses ainsi que les contradictions au sein de la Convergence démocratique de Catalogne (CDC, l’alliance de CiU et de l’Union démocratique de Catalogne, présidée par Artur Mas). Mais la CDC aurait beaucoup de mal à tourner le dos au processus indépendantiste et, si elle le faisait, elle se suiciderait.

La question de l’élargissement populaire du processus indépendantiste pouvait paraître (à tort) abstraite lors de sa première étape, entre le 11 septembre 2012 et le 9 novembre 2014. Mais l’impasse actuelle et, surtout, la consolidation actuelle de Podemos/Podem, la rend bien plus concrète et tangible. De quelque chose de prévisible c’est devenu une conviction ou une nécessité pratique. Ceux qui défendent seulement l’indépendance (ou du moins lui font tout surdéterminer) et n’ont pas de sympathie ni avec ce que fut le mouvement des Indignés, ni avec les marées citoyennes, sont obligés d’affronter une réalité très claire : l’urgente nécessité stratégique de renforcer le processus indépendantiste en élargissant sa base, ce qui est seulement possible en renforçant ses racines populaires. C’est ce défi que l’Assemblée nationale catalane devra affronter ouvertement si elle veut que le processus indépendantiste soit renforcé.

Et, parallèlement, nous – qui nous situons dans le camp de l’émancipation populaire de ceux d’en bas, dans la synthèse entre le social et le national, dans la lutte contre toutes les formes d’oppression et d’inégalité –nous n’avons jamais eu comme maintenant à faire face au défi de faire converger les possibles bifurcations de l’avenir des couches populaires, pour qu’elles ne se divisent pas irrémédiablement. Un défi qui donne à la fois des possibilités sans précédent et une aventure passionnante. ■

* Josep Attentas est professeur de sociologie à l’Université autonome de Barcelone. Cet article a été publié par Publico : http://blogs.publico.es (Traduit de l’espagnol par JM)

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