Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 621 novembre 2015 *

ÉTAT ESPAGNOL

À la veille d’un changement de cycle politique

Cf. aussi : [Espagne] [Jaime Pastor]

Jaime Pastor*

Les prochaines élections générales du 20 décembre revêtiront sans aucun doute une importance historique particulière, comparable à celles qui se sont tenues tout au long de la période de la transition, de 1977 à 1982. À l’époque, la tâche qui incombait aux partis politiques du « consensus » consistait, par la voie d’une réforme de la dictature, à mettre en place un nouveau régime. Aujourd’hui c’est la recherche d’une issue à la crise profonde que connaît ce régime – à la fois socio-économique, politique et nationale-territoriale – qui se trouve au centre du débat et de l’affrontement électoral.

Pablo Iglesias, dirigeant de Podemos © horseman7869

Pablo Iglesias, dirigeant de Podemos © horseman7869

Madrid, le 14 octobre 2015

Se pose donc, à nouveau, la question de la réforme ou de la rupture ou, plus concrètement, la question de la refondation (déjà à l’œuvre, en réalité, depuis mai 2010, avec le virage austéritaire du gouvernement Zapatero, accéléré et aggravé depuis par le gouvernement Rajoy) ou de l’ouverture d’un processus de rupture(s) constituante(s) non seulement avec le régime mais également avec la politique économique « ordolibérale » de l’eurozone. Ce défi, qui ne se posait pas à l’époque, est aujourd’hui inéluctable, sauf à accepter, après l’expérience grecque, notre défaite définitive – et celle de la démocratie – face à ceux qui affirment qu’il n’y a pas d’alternative à cette Europe, une Europe qui s’est employée à remplacer le mur de Berlin du temps de la « guerre froide » par une multitude de murs et de clôtures, intérieurs et extérieurs, érigés au nom de la « préférence nationale ».

Synthèse et articles Inprecor

Concrètement, ce qui se joue de façon immédiate dans ces élections, c’est la possibilité de survie du bipartisme dynastique dominant qui, consolidé depuis 1996, a assuré la stabilité politique du système (version espagnole de ce « centre extrême » auquel se réfère Tarik Ali pour qualifier la « troisième voie » de Tony Blair, le meilleur disciple de Thatcher) ; ou, au contraire, son déclin définitif et son remplacement par un pluripartisme où pourraient jouer un rôle décisif les partis Ciudadanos ou Podemos, en faisant pencher la balance dans le sens soit d’un réformisme modéré, soit d’une rupture claire.

Ces élections marquent également la fin d’un cycle électoral ouvert en mai 2014 avec les élections européennes, suivies des élections en Andalousie au mois de mars 2015, des élections municipales et dans les communautés autonomes en mai et enfin des élections catalanes du 27 septembre. En à peine un an et demi, on a assisté à des bouleversements intenses du paysage politique :

• L’irruption de Podemos aux élections européennes, un véritable tsunami qui, après son congrès de fondation de Vistalegre, a connu un certain affaiblissement, tant du fait de la contre-offensive médiatique et institutionnelle qu’il a subie que de ses propres erreurs, en particulier dans le choix du « modèle » de parti à construire ;

• La percée à l’échelle de l’État espagnol de la formation Ciudadanos, qui combine un espagnolisme de combat avec un discours anticorruption et une proposition politique « au centre » (qui ne saurait dissimuler ses propositions en matière de politique fiscale favorables au patronat ni sa volonté d’exclure les immigrants « illégaux » de l’accès à des droits aussi élémentaires que la santé) ;

• La victoire aux élections municipales dans un nombre important de villes grandes et moyennes de candidatures d’unité populaire qui, à des degrés divers, se sont engagées dans des politiques de « participation citoyenne » et ont mis en place des procédures d’audit de la dette ;

• Le ralentissement du déclin du PSOE grâce à sa victoire électorale en Andalousie et le renforcement de ses positions institutionnelles, en particulier dans les communautés autonomes ;

• Le sentiment d’une relative « reprise macroéconomique », que le gouvernement Rajoy a réussi à accréditer parmi certains secteurs des classes moyennes – espérant aussi occulter les scandales de corruption qui reviennent au premier plan avec la mise en cause de son ancien vice-président Rodrigo Rato –, alors que continuent de s’aggraver les inégalités sociales et de s’accroître le nombre de travailleurs pauvres et précaires, avec un taux de chômage qui dépasse toujours 20 % ;

• La tendance, enfin, à une confrontation ouverte entre un mouvement souverainiste-indépendantiste catalan et un régime – auquel se joint Ciudadanos – qui refuse toujours de lui reconnaître le droit de décider de son avenir sans offrir aucune alternative, sauf à considérer qu’en tiennent lieu la transformation du Tribunal constitutionnel en gendarme de « l’Immaculée Constitution » et la recherche ambiguë dans un lointain futur d’un « positionnement de la Catalogne en Espagne ».

La brèche catalane et Podemos

Le plus signifiant dans la conjoncture actuelle, qu’on le veuille ou non, est la fracture ouverte dans le conflit catalan-espagnol. S’il est vrai qu’on ne peut pas affirmer que l’option indépendantiste a été plébiscitée le 27 septembre, les formations qui l’ont défendue n’en bénéficient pas moins au nouveau Parlement d’une majorité suffisamment nette pour rester à l’offensive vis-à-vis de l’État et fissurer profondément le régime. C’est d’autant plus vrai que cette majorité doit compter avec le poids acquis par la CUP, une force anticapitaliste qui se bat ouvertement pour une République catalane avec un contenu social en rupture avec les politiques austéritaires de la troïka, une condition également nécessaire pour gagner à cette majorité des secteurs populaires au sein de la société catalane toujours réticents face au projet indépendantiste.

L’opposition de la direction de Podemos à l’idée d’intégrer dans son projet « national-populaire » espagnol la spécificité de la question nationale catalane vient de loin, certes, mais démontre aujourd’hui ses conséquences néfastes. Les maigres résultats obtenus le 27 septembre dernier en Catalogne ne sont pas seulement dus à l’accord au sommet conclu avec Iniciativa per Catalunya pour la constitution de la liste Catalunya sí que es pot – en contradiction flagrante avec le discours constant des dirigeants de Podemos qui rejettent aussi bien « l’unité de la gauche » que « la soupe de sigles » – ni même à la faible notoriété de la tête de liste, mais bien à l’idée erronée de vouloir faire des élections en Catalogne le premier tour des élections générales de décembre prochain (comme l’ont affirmé ses principaux dirigeants pendant la campagne). Cela a produit un positionnement « espagnoliste » qui – au-delà d’une vague reconnaissance du « droit à décider » – a fourni à ses adversaires des armes pour placer Podemos dans le camp du « non à l’indépendance » et a favorisé le départ d’électeurs potentiels vers d’autres formations.

En allant jusqu’à opposer le discours légitime en faveur des droits sociaux, contre la corruption et contre la politique budgétaire d’Artur Mas, aux revendications indépendantistes, en demandant d’attendre une hypothétique victoire aux élections générales de décembre, les dirigeants de Podemos sont allés à l’encontre de ce que défendait pourtant le programme de Catalunya sí que es pot, comme l’a souligné à juste titre le nouvel élu Joan Giner, avec la proposition d’un « processus constituant en Catalogne, ni subalterne ni conditionné à des dynamiques extérieures, qui ne tourne pas le dos pour autant à ce qui résultera des élections de décembre », proposition qui n’a guère été défendue pendant la campagne (1).

Même s’il faut se garder d’extrapoler, le faux pas de Podemos dans ces élections a incontestablement affecté sa crédibilité comme alternative, alors qu’à l’opposé le succès de Ciudadanos renforce sa position de « solution de rechange » ou tout au moins de « béquille » d’un PP déclinant, avec à sa tête un Rajoy de plus en plus contesté, y compris par ses propres barons, notamment l’ancien président Aznar qui a pris la tête de l’opposition interne.

Podremos ? Pourrons-nous ?

Le panorama qui se dessine, conforté par les récentes enquêtes d’opinion, ne permet de dégager que deux conclusions claires : aucun parti n’obtiendra la majorité absolue et le pourcentage d’indécis et d’électeurs volatils reste très élevé. S’ouvrent alors différents scénarios possibles en termes d’alliances pour assurer une gouvernance dans cette situation nouvelle. On ne peut pas non plus exclure une phase « d’ingouvernabilité » conduisant à de nouvelles élections dans un contexte où, comme elle l’a encore confirmé récemment, la troïka continuera à exiger l’application stricte du Pacte de stabilité budgétaire et de nouvelles coupes dans les budgets sociaux (la Commission européenne vient de rappeler qu’il faudra encore couper dix milliards d’euros en 2016), en imposant la baisse constante des salaires. Quel que soit le scénario final, cela renforce la nécessité d’impulser centralement au lendemain des élections ce qui commence à prendre forme dès à présent sur le plan local et au niveau des communautés autonomes, un nouveau tissu institutionnel résultant d’une symbiose créative basée sur l’activité de celles et ceux qui nous « représentent » et sur l’exercice du pouvoir par le peuple.

L’hypothèse de la « victoire » de Podemos paraît donc aujourd’hui peu probable, comme l’a reconnu récemment Carolina Bescansa, d’autant plus que Izquierda Unida sera en position de lui disputer l’électorat de gauche et que l’équipe dirigeante de Podemos, en particulier Pablo Iglesias, n’a pas retrouvé sa capacité à incarner « l’aspiration au changement ». La « machine de guerre » conçue pour ce projet a montré toutes ses limites aussi bien à l’extérieur de Podemos (on a sous-estimé la nécessité de s’appuyer sur la volonté de renouveau incarnée par les candidatures d’unité populaire lors des élections municipales pour impulser une dynamique plus large, qui n’a finalement pas pu se réaliser pour des raisons dont il faudra tirer le bilan) qu’à l’intérieur (avec le recours aux vieilles méthodes d’action politique qui ont conduit au recul de la participation aussi bien via internet que dans les cercles militants).

À cela s’ajoute une ambiguïté croissante de Podemos sur des questions d’importance variable, avec un discours qui évolue vers ce qu’on appelle à tort le « réalisme politique » (notamment dans le cas de la Grèce) au nom d’une « transversalité » mal comprise ; tout comme continue à être ignorée la nécessité de donner un profil féministe et écologiste à son programme et à ses propositions, ou à se revendiquer clairement d’une mémoire historique, alors que c’est la condition indispensable pour accéder à la vérité, à la justice, à la réparation mais aussi pour l’accès des nouvelles générations à une véritable culture démocratique. Tout cela n’est en rien incompatible avec la volonté de présenter un « programme de gouvernement » qui s’inscrit bien dans l’urgence, à l’instar des plans de « réappropriation citoyenne », les moratoires et les audits de la dette, la défense des droits sociaux et la déprivatisation des services publics ou, encore, l’engagement clair à respecter la souveraineté du peuple catalan et son droit à l’indépendance. Ce n’est pas en « se modérant » beaucoup qu’on accède mieux à l’électorat provenant du PSOE ni même à celui qui hésite aujourd’hui entre Podemos et Ciudadanos (2) : la volonté de rupture – destituante et constituante – devrait rester un axe de délimitation claire face aux forces essentiellement conservatrices ou réformistes du régime.

Synthèse et articles Inprecor

Malheureusement, le contexte actuel de démobilisation sociale, à part quelques luttes récentes comme celles des travailleurs de Coca-Cola ou de Vodaphone ou encore l’action minoritaire Euromarches, ne contribue pas à changer le « climat » régnant. Quoi qu’il en soit, il reste deux mois pour agir et ce serait une erreur que de se résigner à l’idée que Podemos ne serait que la troisième ou la quatrième force dans le nouveau Parlement espagnol, confronté alors – au nom de la « raison d’État » – à la pression pour former un gouvernement avec le PSOE dont les promesses de réformes seront aussitôt oubliées.

Alors que sera bientôt connu le programme définitif de Podemos pour ces élections (dont il faut signaler que son élaboration s’est faite sans la délibération collective – elle a été fragmentée et sectorielle – indispensable pour pouvoir la qualifier de démocratique), nous espérons que l’affirmation d’une volonté de rupture cohérente l’emportera sur les doutes et les faiblesses montrées jusqu’ici si l’on ne veut pas décevoir tant d’espérances générées depuis la naissance de Podemos, le 17 janvier 2014.

Rappelons enfin que, quel que soit le dénouement, la « guerre de positions » ne prendra pas fin en décembre 2015 : ce ne sera que la fin d’une bataille et d’un cycle. S’ouvrira alors un nouveau cycle pour la construction d’un « parti mouvement » au service de cette « unité populaire » plus nécessaire que jamais si nous voulons garder vivante l’aspiration au « changement » face au projet « restaurationniste » déjà à l’œuvre. ■

* Jaime Pastor, professeur de sciences politiques, militant d’Anticapitalistas (section de la IVe Internationale dans l’État espagnol), est rédacteur responsable de la revue Viento Sur. Il a été signataire du premier appel « Changer de braquet : transformer l’indignation en changement politique » (cf. Inprecor n° 605-606 de mai-juillet 2014) de janvier 2014, qui allait lancer le mouvement Podemos, dont il est membre. (Traduit de l’espagnol par Robert March)

Notes

1. Entretien avec Joan Giner, « Unas elecciones no pueden sustituir a un referéndum » (« Des élections ne peuvent remplacer un référendum »), Viento Sur, 29 septembre 2015. Des accords électoraux comme celui conclu en Galice avec des forces souverainistes, avec la reconnaissance d’un sujet politique différencié dans cette Communauté autonome, corroborent l’urgence d’une révision du discours actuellement dominant au sein de Podemos, fondé sur la défense d’une plurinationalité qui reste comprise de manière hiérarchisée (la vieille formule d’une « Nation de nations » n’est pas non plus opératoire), une révision nécessaire également dans d’autres communautés comme le Pays basque, mais aussi, et surtout, pour pouvoir mettre en œuvre une future convergence sur une base confédérale – et non centraliste – avec d’autres forces politiques et sociales.

2. Cf. l’article de Javier Álvarez y Carlos de Castro, « “Take a walk on the wild side”: dónde están los apoyos de Podemos y cómo pueden conseguirse » (« “Marche du côté sauvage” : où sont les soutiens de Podemos et comment les atteindre »), Rebelión, 5 octobre 2015.

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