Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 625-626 mars-avril 2016

ÉTAT ESPAGNOL

À propos de la grève du métro de Barcelone. Municipalités du changement, grèves et conflits

Cf. aussi : [Espagne]

Oscar Blanco*

Barcelona en Comú a probablement fait face à la semaine la plus difficile de ses neuf mois de gouvernance municipale à Barcelone.

Barcelone, 1er mars 2016

Bien qu’il y ait eu d’autres moments de tension entre la mairie et les secteurs du militantisme social (telles les opérations de la Garde municipale contre les vendeurs de rue), la grève du métro des 22-24 février a été probablement la confrontation la plus brutale entre l’institution et une mobilisation de ceux d’en bas. Après l’engagement des expériences du « municipalisme du changement », il est nécessaire d’ouvrir le débat pour mieux comprendre ce qui s’est passé et pourquoi, ainsi que les implications pour le mouvement. Il ne s’agit pas de donner des leçons à ceux qui sont en première ligne, en restant dans une position confortable, mais d’apporter une contribution afin de pouvoir tirer des leçons collectivement.

Synthèse et articles Inprecor

L’intérêt des médias et du public pour cette grève tient à sa coïncidence avec le Mobile World Congress – le plus grand salon du téléphone mobile – mais il s’agit d’un conflit social qui traînait depuis des mois et qui fait partie d’une lutte au sein de l’entreprise des Transports métropolitains de Barcelone (TMB). La négociation de l’accord collectif au sein des Ferrocarril Metropolità, S.A., l’entreprise publique qui gère le métro (alors que Transports de Barcelona, S.A. gère les bus, les deux faisant partie de la TMB), a été totalement bloquée, et certaines revendications présentées dans une plateforme unitaire des syndicats du métro, comme l’arrêt du gel des salaires, qui dure depuis quatre ans, ou la réduction des 600 postes de travail précaire dans l’entreprise, n’étaient pas prises en compte ni même évaluées.

Les travailleurs ont dénoncé le fait que la direction n’a même pas été présente à plusieurs réunions et qu’elle s’est abstenue de présenter par écrit des propositions – un symptôme du blocage des négociations. C’est dans ce contexte que l’assemblée générale des salariés a appelé à une grève partielle le 2 février, puis à des grèves de 24 heures au cours du salon du téléphone mobile. Le conseil municipal – suivant les conseils de « personnes ayant une expérience politique », comme l’a expliqué Ada Colau, maire de Barcelone et tête de liste de Barcelona en Comú en 2015 – n’est pas intervenu dans ce conflit. Cependant, le comité d’entreprise et les syndicats du métro ont fait plusieurs fois publiquement appel à la municipalité pour qu’elle désavoue la direction et débloque la situation.

Intervention de la mairie

Colau elle-même, comme elle l’a reconnue et rectifié depuis lors d’un débat télévisé, est intervenue dans le débat d’une manière regrettable en demandant aux travailleurs de retirer leur appel à la grève pour pouvoir négocier. Depuis lors, tant Colau que Mercedes Vidal, chargée des transports et présidente des TMB, ont défendu dans leurs discours publics le droit de grève, tout en insistant que dans ce cas concret le recours à la grève était « disproportionné ». Mais les propositions de la direction faites une semaine avant le salon, avec la médiation de la mairie, ont été rejetées à l’unanimité par l’assemblée générale des salariés, qui ont décidé de poursuivre la grève.

Il y a – de mon point de vue au moins – trois critiques sur la manière dont l’équipe municipale a affronté ce conflit :

1. Elle a présenté une conception de la grève très restrictive. « Je comprends que la grève est une mesure extrême à laquelle on a recours lorsque l’on perd tous les droits et lorsque l’autre partie ne propose pas le dialogue, bref quand il n’y a pas d’autre moyen », a déclaré Ada Colau sur sa page Facebook. Cependant, il n’y a rien de particulièrement nouveau dans le fait que la grève est un des rares outils efficaces de pression dont les salariés disposent et que, bien sûr, le recours à la grève n’est pas limité aux luttes défensives. Et le modèle de syndicalisme du pacte social et de dialogue évitant la confrontation a démontré son incapacité à défendre les conditions de vie de la classe ouvrière.

2. Elle a employé des tactiques démobilisatrices typiques de la « vieille politique », comme, par exemple, les appels à la responsabilité de toutes les parties, la critique constante de la grève dans les médias par Mercedes Vidal (militante des Comunistes de Catalunya et de Esquerra Unida i Alternativa), la publication des salaires des travailleurs – qui ont d’ailleurs déclaré que les chiffres n’étaient pas corrects – pour les marquer comme « privilégiés » face à des secteurs populaires plus pauvres, ou encore la réunion avec les directions catalanes des Commissions ouvrières et de l’UGT, à laquelle la CGT a refusé d’assister parce que que le seul organe légitime pour la négociation était le comité de grève.

3. Elle s’est enfermée dans une logique abstraite de confrontation entre les intérêts des travailleurs et ceux des usagers ou même ceux de la ville. L’exemple principal, ce fut l’affirmation que pour accepter les revendications des travailleurs il faudrait augmenter le prix des billets ou les impôts, au lieu de mettre en avant les restrictions de la Cour des comptes, le financement insuffisant des transports en commun par la Generalitat et par l’État, ou encore la nécessité de rationaliser et de démocratiser les Transports métropolitains de Barcelone (TMB). Il semble également que la principale motivation pour tenter de résoudre le conflit était que « le salon doit être un succès », une manière de renforcer le consensus concernant l’importance de protéger « la marque Barcelone » et les effets supposés miraculeux de ce genre de macro-événements pour l’économie de la ville et pour tous ses habitants, quelle que soit leur classe sociale.

Il s’agit là d’une logique de démobilisation qui rompt avec le discours tenu jusque-là par Barcelona en Comú, qui avait toujours insisté sur la nécessité de l’auto-organisation et de la pression populaire pour rendre possibles des changements significatifs. Il ne s’agit pas de discuter ici si la ville devait accepter les revendications de la grève, mais du fait qu’elle est apparue comme alignée sur la direction des TMB et sur les pouvoirs économiques et médiatiques, contre les grévistes. Elle a mis l’accent sur les salaires du personnel et sur la responsabilité de celui-ci dans le conflit, au lieu de mettre en avant la nécessité de restructurer la direction surdimensionnée des TMB et de mettre fin à l’opacité ainsi qu’à l’utilisation de cette entreprise comme un cimetière des éléphants du CiU et du PSC, et donc de légitimer les revendications des travailleurs et la grève, même si ces revendications étaient irréalisables par le budget actuel.

Il faut avoir à l’esprit que les déclarations publiques des principales personnalités de la mairie et en particulier celles d’Ada Colau ont une énorme audience et une grande influence. En cette occasion elles ont renforcé le camp de La Vanguardia et du Groupe Prisa, pour qui les grèves, en particulier dans les transports, constituent une nuisance à éviter pour préserver la crédibilité de la ville. La mairie s’est positionnée comme médiatrice entre les deux parties et comme garante des intérêts de la ville… Pourtant, nous avions prévenu que « celui qui tentera d’être “le maire de tous” et cherchera un consensus entre les intérêts contradictoires, au lieu d’aborder la politique comme un conflit, risque le plus probablement de devenir le maire des anciennes habitudes. » (1)

Pourquoi ?

Comme cela s’est passé en Grèce avec la signature du troisième mémorandum, les critiques du type moral (« ils se sont vendus ») prolifèrent, qui plus est personnalisées contre Ada Colau. Ada Colau a réfuté ces critiques en affirmant que les conseillers municipaux de Barcelona en Comú travaillaient au quotidien avec honnêteté et humilité. De telles théories de la trahison ne permettent pas d’expliquer quoi que ce soit. Ce qu’il faut tenter de comprendre, ce sont les rapports de forces et les hypothèses stratégiques.

Une idée qui a été répétée à de nombreuses occasions, mais qui est essentielle pour comprendre la situation : gouverner ce n’est pas avoir le pouvoir. Les conseils municipaux du changement sont, depuis le mois de mai dernier, soumis par l’oligarchie à une tension constante visant à les faire rentrer dans le rang ou les faire tomber. Autrement dit, les grands médias continuent à imposer l’ordre du jour et à dicter ce qui est important et ce qui est ou non réalisable, le patronat fait pression et tente d’éviter toute mesure qui remettrait en cause ses privilèges, et l’opposition des partisans du régime fait tout pour bloquer l’action des municipalités de changement.

En outre, les municipalités n’ont pas les pouvoirs nécessaires pour résoudre la majorité des situations. Dans ce cas concret, la restructuration de la direction des Transports métropolitains de Barcelone (TMB) relève des compétences de la région métropolitaine de Barcelone, dont la majorité est dans les mains du Parti socialiste catalan (PSC). Il s’agit donc d’être capables de dévoiler les limites de l’action institutionnelle au lieu de justifier politiquement des décisions peu acceptables.

Comme s’il ne suffisait pas d’avoir une parcelle de pouvoir limitée à ce point, il ne faut pas oublier que Barcelona en Comú est un exécutif municipal minoritaire, qui a donc besoin de soutien pour faire approuver les budgets et éviter la prorogation de ceux qui ont été approuvés par la droite. Comment affronter publiquement une direction des TMB, accaparée par les dirigeants du PSC, anciens et actuels, tout en ayant besoin du soutien des élus de ce parti pour faire passer une décision budgétaire ?

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Par conséquent, Barcelona en Comú a un mauvais rapport de forces pour faire face à ce genre de conflits en s’appuyant sur les institutions. Alors, comment l’améliorer ? Précisément en stimulant les luttes et en encourageant l’autonomie du mouvement par rapport aux institutions et à leur blocage de l’action. Face à une pression constante de ceux qui dominent pour neutraliser les transformations, il faut une tension exercée par les dépossédés pour les rendre effectives.

Cela relève parfois d’un équilibrisme périlleux car, comme Ada Colau l’affirmait lors de l’entretien télévisé, « chacun doit jouer son rôle ». Finalement, la question est de clarifier le rôle de l’exécutif municipal : doit-il être un bon gestionnaire de gauche de ce qui existe ou doit-il précipiter un processus constituant.

Les rapports avec le syndicalisme

Un autre facteur qui doit être pris en compte est l’absence de la centralité des luttes syndicales dans le dernier cycle de mobilisations, à savoir le fait que le conflit s’est arrêté aux portes des entreprises. Cela a d’une part conduit à ce que peu de personnes avec des responsabilités au sein des municipalités sont originaires du monde syndical et auraient ainsi une expérience pour faire face à des situations comme la grève du métro et, d’autre part, que le syndicalisme a été moins touché par les mutations induites par le mouvement des indigné-e-s et reste assez déconnecté des processus politiques en cours.

« La résolution de telles situations sera la clé pour éviter de générer de la méfiance parmi les secteurs les plus actifs et politisés ainsi qu’un sentiment d’échec et de déception parmi les secteurs dont c’est la première expérience politique » (1) avions-nous écrit déjà en mai dernier. Le risque d’affrontements comme celui du métro, c’est la fracture entre le militantisme social capable de radicaliser les processus en cours et les autorités municipales.

Il y a évidemment des secteurs de la gauche radicale, dont la position dans la structuration des mouvements sociaux de la ville est centrale, qui sont hostiles à Barcelona en Comú et qui ont agi en tentant d’en tirer un profit politique, tels la CUP de Barcelone dans sa guerre d’usure continue ou des secteurs libertaires heureux de valider ainsi leur conviction que « le pouvoir corrompt ».

Cependant, la gestion par la municipalité a également provoqué un malaise de la gauche syndicale – des acteurs comme le Co.Bas (syndicat des Commission de base), une partie des structures des Commissions ouvrières ou certains secteurs de la CGT – pour lesquels la nouvelle mairie apparaissait ces derniers mois comme un allié et qui pourraient être progressivement désenchantés si de telles situations se répètent. Une plus grande distance entre ces secteurs et le « municipalisme du changement » signifierait plus de risques de tomber dans une dynamique gestionnaire.

Le rôle des luttes dans les entreprises publiques

Une question surgit : quel parcours peuvent avoir des luttes comme celle du métro pour pousser la situation vers la rupture ? Dans un document distribué lors des manifestations sous le titre « Lettre d’un travailleur du métro aux citoyens » il est dit : « Contrairement à d’autres collectifs – malheureusement – nous avons la force pour tenter une solution. Et qui, en réfléchissant honnêtement, s’il le pouvait, ne ferait pas quelque chose pour améliorer sa situation ? » Cette phrase symbolise à la fois un des principaux potentiels et une des limites fondamentales des luttes syndicales comme celle des travailleurs du métro.

Le potentiel, c’est qu’il s’agit d’un secteur syndicalisé avec des traditions de lutte, où la précarisation et l’atomisation néolibérales n’ont pas réussi à pénétrer profondément et qui dispose d’une position stratégique (la possibilité de paralyser la ville) permettant d’exercer une pression. C’est une très bonne chose que les syndicats du métro aient décidé de se battre contre les postes de travail précaires récemment imposés dans l’entreprise. Car il était devenu habituel que les syndicats donnent le feu vert à ce genre de mesures en échange du maintien de bonnes conditions pour les salariés plus anciens, générant ainsi une fracture au sein du personnel d’une entreprise, parfois insurmontable. Mais il y a cependant un risque de tomber dans une lutte corporatiste. À long terme c’est une impasse si les autres secteurs demeurent précarisés et atomisés, car une offensive visant à criminaliser et à isoler ces travailleurs pour pouvoir par la suite détruire leurs conditions de travail dignes devient plus aisée.

Pour éviter un tel risque, les syndicats des secteurs comme celui des travailleurs du métro peuvent également impulser les revendications qui ne mettent pas au centre seulement les augmentations de salaires, mais celles qui vont dans le sens du partage du travail et des richesses ainsi que la démocratisation des services publics en ce qui concerne l’accès et la gestion. Une politique de larges alliances et mettre ses capacités au service des secteurs plus précarisés et ayant plus de difficultés pour s’organiser est également important. Par exemple, en impulsant une plateforme des entreprises externalisées et sous-traitantes pour la municipalité, exigeant leur remunicipalisation et des conditions de travail décentes pour tous leurs salariés.

Pour résumer, il s’agit d’un conflit ouvert qui a conduit à une polarisation des positions du conseil municipal et des syndicats, mais qu’il est encore possible de corriger. Il en va de même en ce qui concerne la gestion de l’eau ou des problèmes avec la Garde municipale. Les Transports métropolitains de Barcelone (TMB) sont une source endémique de conflits et une tranchée pour les réseaux clientélistes du PSC et de CiU, qu’il faudra affronter tôt ou tard si on veut transformer Barcelone et socialiser le pouvoir politique. De plus, cette lutte constitue également une mise en garde pour que le « bloc de changement » conteste « l’économie politique » et ne réduise pas ses actions à une radicalité symbolique. Les tensions entre les secteurs de la classe ouvrière et ceux qui gouvernent sont pratiquement inévitables tant que nous débattrons à l’intérieur de l’hégémonie et des institutions de la classe dominante.

Le défi est de donner à ces tensions une forme créatrice en poussant les « municipalités du changement » au-delà des contraintes dans lesquelles elles sont ancrées. Pour ce faire nous devons impulser de nouvelles alliances et accords qui seront capables de générer des contre-pouvoirs qui poussent et débordent les limites des cadres existants. Chaque tension de ce type doit être traitée avec pédagogie en réalisant une double tâche : d’une part, convaincre la majorité sociale que chaque lutte particulière fait partie d’un processus collectif, de toute une classe qui représente les intérêts de la société dans son ensemble, et, d’autre part, ils doivent aussi être les fondations pour générer la force sociale capable de contrecarrer la puissance de feu des élites. Pour le dire autrement, il faut rendre visible un projet alternatif de la ville et de la société au service des classes populaires, et avancer dans la constitution d’une force matérielle qui le rend possible. ■

* Oscar Blanco est militant de Révolta Global-Esquerra Anticapitalista, l’organisation catalane qui fait partie de la section de la IVe Internationale dans l’État espagnol. Nous reproduisons cet article du site web de la revue Viento Sur (Traduit de l’espagnol par JM).

Notes

1. Laia Facet et Oscar Blanco, « Transformar votos en movimiento popular » (Transformer les votes en mouvement populaire) : http://vientosur.info/spip.php?article10197

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