Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 588-589 décembre 2012

ÉTAT ESPAGNOL

Élections catalanes : La volonté d’un peuple… qui ne se laisse pas manipuler

Cf. aussi : [Espagne]

Josep Maria Antentas *

A l'élection régionale anticipée de Catalogne, la droite nationaliste dirigée par Mas n'a pas obtenu le score qu'elle souhaitait. La CUP-Alternativa d'Esquerras, qui a mené une campagne de rupture anticapitaliste a obtenu 3 sièges, ce qui constitue une bonne nouvelle. Mais la construction d’une alternative anticapitaliste qui lie les questions nationales et sociales et aurait la possibilité d’être majoritaire est encore loin.

Contre leurs coupes budgétaires, la jeunesse prend la rue. © Photothèque Rouge/Marc

Contre leurs coupes budgétaires, la jeunesse prend la rue. © Photothèque Rouge/Marc

Certainement la nuit du 25 novembre 2012 n’a pas été celle dont rêvait Artur Mas (1). Loin d’obtenir la majorité absolue qu’il revendiquait (2), il devra prendre la tête d’un gouvernement affaibli, alors qu’il avait promis un référendum sur les droits nationaux des Catalans et qu’il a déjà anticipé de nouvelles mesures d’austérité.

La mobilisation du 11 septembre (3) a débordé les projets de son parti, Convergence et Union (CiU), même s’il a été suffisamment habile pour se présenter comme l’unique force capable de prendre la tête du processus et de mettre en route la lamentable opération de présidentialisation du personnage de Mas, converti par un coup en un « étatiste » de haut niveau doté d’une mission historique : soulever la Catalogne jusqu’à son « accomplissement national ». Une opération qui n’a pas servi à renforcer CiU. D’une part, beaucoup d’électeurs appelés à voter pour un parti qui « garantira » l’indépendance ont opté pour la Gauche républicaine catalane (ERC) (4), le grand gagnant de cette journée avec 496 292 suffrages (13,68 %) et 21 députés. D’autre part, parce que, en dépit de tous ses efforts, CiU n’a pas réussi à faire oublier, à une partie importante de l’électorat, que la véritable mission historique de Mas est beaucoup plus prosaïque : être l’exécuteur politique d’une vaste réorganisation de la société au service du capital financier.

Synthèse actualisée Inprecor

Le Parti socialiste catalan (PSC) continue une plongée qui ne semble pas avoir de fond. Ses 1 183 299 voix (38,2 %) de 1999 sont bien révolues. Bien que ses dirigeants craignaient un résultat pire que celui finalement obtenu, ses maigres 523 333 suffrages (14,6 %) rappellent la sombre dégringolade du PASOK grec, un cauchemar dont le P(a)S(o)C ne se débarrassera pas facilement. Déchiré par les tensions entre son secteur plus catalogniste et celui plus attaché au PSOE, il n’est pas capable d’être crédible sur le terrain national, ce qui se superpose à son absence de crédibilité en tant qu’une alternative de gauche, porteuse d’un autre modèle de société, ce qui l’empêche de préserver ses soutiens, écartés entre les deux extrémités opposées et qui l’abandonnent au profit de CiU et de l’ERC ou de Ciutadans (5). Dépourvue d’un projet de transformation et convertie en serviteur fidèle du pouvoir financier, la social-démocratie européenne apparaît aujourd’hui comme un courant historiquement épuisé et sans projet politique propre. Le PSC en est un reflet fidèle.

La remarquable mobilisation du vote espagnoliste, exprimé surtout par la montée de Ciutadans, qui triple ses résultats précédents et transforme ses 106 154 voix (3,39 %) de 2010 en 274 925 (7,95 %), est une autre donnée importante. Cela explique comment le Parti populaire (6) parvient à éviter de perdre des voix, malgré le bilan du gouvernement Rajoy, et même à progresser, passant de 387 066 (12,3 %) suffrages et 18 députés à 471 197 (13 %) et 19 sièges.

La logique sous-jacente à la montée du vote espagnoliste se trouve dans le développement d’un mouvement indépendantiste sans contenu social, ce qui ouvre la porte à la démagogie de Ciutadans et du PP et de tous leurs soutiens médiatiques, dans un contexte où les syndicats, bureaucratisés et institutionnalisés, ainsi que les partis traditionnels de gauche, après des décennies durant les quelles ils acceptaient le social-libéralisme, ont perdu le lien organique avec une classe ouvrière de plus en plus déstructurée. Néanmoins, il n’est pas évident que l’espagnolisme, au-delà d’un soutien électoral passif, sera capable de générer une véritable polarisation sociale dans les quartiers pauvres. Mais c’est une menace potentielle. Elle pose clairement le vieux problème classique de la liaison entre les questions nationale et sociale.

Dans le camp de la gauche alternative les 358 857 voix (9,9 %) permettent à l’ICV-EUiA (7) d’obtenir 13 sièges. C’est une croissance importante — qui ne constitue cependant pas un saut qualitatif — obtenue à l’issue d’une campagne électorale très modérée, avec un discours qui va à peine au-delà de la défense des « politiques sociales » et qui, apparemment, avait pour but de rechercher les voix des déçus du PSC. Jusqu’à maintenant l’ICV-EUiA représentait l’unique option électorale crédible, donc pour beaucoup d’électeurs le seul « vote utile » à la gauche du PSC, tout en apparaissant notoirement comme « un parti de plus », inséré dans le système des partis traditionnels, peu connecté au militantisme social et marqué par son passé gestionnaire dans le gouvernement tripartite.

La grande nouveauté de ce point de vue c’est l’irruption de CUP-AE (8), dont les 126 219 voix lui permettent d’obtenir 3 sièges. Née en tant qu’instrument politique de la gauche indépendantiste, la CUP entre au Parlement avec le soutien électoral et militant de la gauche anticapitaliste organisée, du municipalisme alternatif et de larges secteurs de la gauche sociale non engagés dans la lutte pour l’indépendance, ce qui l’obligera à gérer son succès électoral de manière complexe et responsable. Après une campagne dans laquelle les positions rupturistes, anticapitalistes et démocratiques radicales furent les notes dominantes, pour la première fois une formation de gauche étrangère au consensus de la Transition post-franquiste et avec un projet clair de rupture, fait son entrée au Parlement. Son objectif avoué : y être le « cheval de Troie » des classes populaires.

Dans l’ensemble, malgré la faiblesse des forces organisées opposées à l’austérité et la constatation que la construction d’une alternative anticapitaliste qui aurait la possibilité d’être majoritaire est encore loin, les résultats de ces élections montrent comment la crise use le système partisan traditionnel. Le kidnapping de la politique par le pouvoir financier provoque un vide croissant et l’implosion des mécanismes institutionnels démocratiques, met sous tension le système politique et érode les piliers du bipartisme. Les deux grands partis de la politique catalane, CiU et PSC, atteignent ensemble 45 % des suffrages exprimés, alors qu’ils obtenaient 56,8 % en 2010, 58,3 % en 2006, 62,1 % en 2003 et 75 % en 1999. Si nous y ajoutons le score de l’autre grand parti de la politique espagnole, le PP, nous arrivons à 58 %, à comparer avec les 69,1 % en 2010, 69,3 % en 2006, 74 % en 2003 et 84,5 % en 1999. la tendance est claire…

Avec Mas « le Messie » affaibli, une dynamique souverainiste face à laquelle une marche arrière sera très compliqué pour CiU et la soumission complète de l’État espagnol à la Troïka à l’horizon, tout indique que la nouvelle législature ne durera pas quatre ans et qu’elle sera de toute façon moins calme. Pour la gauche catalane une double tâche apparaît comme inéluctable : l’exigence de la convocation d’un référendum le plus vite possible, pour en faire un exercice de rupture démocratique avec le régime, né en 1978 et fissuré aujourd’hui, et reprendre l’impulsion de l’indignation sociale face aux nouveaux ajustements qu’ils préparent. Le défi ? Que Mas « le Messie » ne soit plus que Mas « le Bref ». ■

Barcelone, le 26 novembre 2012

* Josep Maria Antentas, sociologue, est membre de la direction de Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste, section de la IVe Internationale dans l’État espagnol) et du Bureau exécutif de la IVe Internationale. IA a appelé à voter pour les listes de la CUP-Alternativa d’Esquerras lors de ces élections. Cet article a d’abord paru dans le quotidien Publico .

Traduction : J.M

Notes

1. Artur Mas i Gavarró, président de la Généralité de Catalogne, préside également la Convergence démocratique de Catalogne (CDC, un parti nationaliste libéral) ainsi que la fédération Convergence et Union (CiU) qui intégre la CDC, l’Union démocratique de Catalogne (UDC, démocrate chrétien) et la Convergence démocratique Aranèse (le val d’Aran est une vallée de langue occitane où la Garonne a sa source, jouissant d’un statut de semi-autonomie au sein de la Catalogne). En pleine crise économique, A. Mas a réalisé un virage en faveur de l’indépendance de la Catalogne (une manière de détourner l’attention des nombreux scandales de corruption dans lesquels CiU est impliquée, dit-on), puis, le 25 septembre dernier, il a convoqué des élections anticipées, deux ans avant la date prévue, après avoir reconnu l’échec du pacte fiscal et n’avoir pu trouver un accord avec le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy.

2. Lors des élections anticipées du 25 novembre 2012, la fédération CiU a obtenu 1 112 341 voix (30,68 %) et 50 sièges (36 au CDC, 13 à l’UDC et 1 au CDA). En 2010, CiU avait obtenu 1 202 830 votes (38,43 %) et 62 sièges.

3. Un million et demi de manifestants à Barcelone ont accusé le gouvernement Rajoy d’entraîner la Catalogne dans la crise et brandissant des drapeaux indépendantistes.

4. La Gauche républicaine de Catalogne (ERC, Esquerra Republicana de Catalunya), fondée en 1931, a participé au Front populaire en 1936 et passa à la clandestinité de 1939 à 1977. ERC a participé au gouvernement tripartite, dominé par le PSC, de 2003 à 2010.

5. Ciutadans (Citoyens) est un parti de centre-gauche, opposé au nationalisme catalan et défendant la Constitution de l’État espagnol, formé en 2005.

6. Le Parti populaire (droite conservatrice et néolibérale) dirigé par Mariano Rajoy (actuel président du gouvernement espagnol) a remporté les élections de 2011 et conduit une politique d’austérité brutale.

7. Iniciativa per Catalunya Verds - Esquerra Unida i Alternativa (ICV-EUiA, Initiative pour la Catalogne Verts - Gauche unie et alternative) est une coalition électorale catalane, créée en 2003 entre le parti écologiste ICV (qui a rompu avec la Gauche unie en 1998) et la Gauche unie et alternative (formée en 1998 par le secteur qui restait au sein de la Gauche unie et d’autres organisations d’extrême gauche). Aux élections, la coalition a obtenu entre 5,8 % (législatives espagnoles de 2004) et 10,4 % (municipales de 2003). De 2003 à 2010 elle a participé au gouvernement catalan tripartite.

8. CUP-Alternativa d’Esquerres (Candidature d’unité populaire - Alternative des gauches). La CUP est une organisation politique des assemblées municipales, anticapitaliste et indépendantiste. Aux élections municipales de 2003, 2007 et 2011, la CUP a obtenu des conseillers municipaux, obtenant quatre mairies en 2011 (Arenyus de Munt, Navás, Viladamat et Ceirá), parfois en alliance avec d'autres organisations anticapitalistes. En 2012 la CUP a pour la première fois décidé de présenter une liste aux élections du Parlement de Catalogne, avec le soutien des organisations En Lucha, Corriente Toja, Lucha Internacionalista et Revolta Global-Esquerra Anticapitalista (qui fait partie de la section de la IVe Internationale dans l'État espagnol).

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