Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 605-606 mai-juillet 2014 *

ÉTAT ESPAGNOL

Changer de braquet : transformer l’indignation en changement politique

Cf. aussi : [Espagne]

Manifeste collectif*

14 janvier 2014

Comme lors d’autres moments de l’histoire, nous voyons aujourd’hui le continent européen plongé dans la confusion. Alors que les majorités se tournent avec nostalgie vers le passé perdu, des minorités puissantes montrent que l’enrichissement est leur drapeau et l’impunité leur horizon, sans autre critère que leur propre survie. Jamais en Europe on n’a compté tant de gens mécontents de la perte de leurs droits et, en même temps, toujours moins de perspectives pour pouvoir canaliser leur indignation par une option électorale, qui soit enthousiasmante et qui démontre à la fois une capacité de représentation de ces majorités agressées et une capacité de gestion efficace et engagée à réaliser les meilleures options possibles. De ce fait, nombreux sont ceux qui trouvent intolérable que les forces qui se prétendent progressistes laissent apparaître leur très grande faiblesse, condamnant ainsi les majorités de nos pays à une sorte de mélancolie qui provoque la résignation et la dépression politique. Mais nous avons déjà connu des moments pires et nous avions été capables de surmonter nos difficultés. Alors, pourquoi n’en serait-il pas de même maintenant ?

Synthèse

Les élections au Parlement européen auront lieu à un moment de profonde crise de légitimité de l’Union européenne. Dans notre cas, nous sommes confrontés à la plus grande perte de crédibilité du régime né de la Constitution de 1978. Les mouvements d’indignation politique, tel le 15M (1), indiquent clairement la volonté populaire : ne pas sacrifier plus de droits sur l’autel de quelques marchés guidés par la spéculation et le pillage. L’impuissance ou l’abandon de leurs responsabilités par les gouvernements, l’incapacité volontaire des partis politiques gouvernementaux, la conversion des Parlements en organes bureaucratiques dépourvus de capacités politiques et la débandade des syndicats ont laissé les citoyens abandonnés à leur propre sort. Comme dans de nombreux autres pays, la confusion est utilisée pour convertir les dettes privées en dette publique, pour transférer à des groupes particuliers les biens communs accumulés durant des décennies et pour transférer les dernières ressources publiques au financement des petits intérêts particuliers des entrepreneurs. Nous sommes confrontés à une coup d’État financier contre les peuples du sud de la zone Euro. Ceux qui commandent vendent notre pays et notre futur par morceaux. Le renforcement de la répression (avec des lois plus autoritaires, l’augmentation des amendes dans un scénario d’appauvrissement économique et même des difficultés pour exercer les droits civiques et politiques) finit par compléter un paysage dominé par l’aggravation des inégalités sociales et de genre et l’accroissement de la déprédation des ressources naturelles. Il n'est pas étonnant que certains secteurs semblent sombrer dans le pessimisme et le défaitisme et, pourtant, une étincelle de rêve suffira pour les sortir de ce piège du désespoir.

Les lois sur la sécurité citoyenne (qui transforment en délit les formes de protestation inaugurées par le 15M), le retour de la répression contre la liberté des femmes, l’amputation de la démocratie dans les domaines des politiques locales, la mainmise sur les moyens de communication ou sur la magistrature visent la création d’un scénario de la peur pour suspendre la démocratie. Ce sont des mesures qui cheminent vers des régimes autoritaires masqués par des processus électoraux de plus en plus vidés de tout contenu. Est-il sensé que les 90 % de la population qui subit cette politique ne se dotent pas d’un instrument pour créer un avenir plus lumineux ?

Car il n’est pas vrai que nous nous sommes installés dans la défaite. Malgré ces tentatives, nous voyons que le mur n’est pas infranchissable et qu’il est possible d’arrêter par en bas ce processus de régression de nos démocraties. Notre exigence d’une politique qui redescende dans les rues, qui parle comme la majorité des gens qui en ont marre, est aujourd’hui une réalité. Elle est plus réaliste que l’attente d’une plus grande générosité de nos représentants, d’une plus grande horizontalité et transparence, de leur retour vers les valeurs républicaines de vertu publique et la justice sociale, de leur reconnaissance de notre réalité plurinationale et multiculturelle. Cela fait des décennies qu’il n’t a pas eu un tel désir de prendre nous-mêmes nos propres décisions et de répondre à nos propres questions. La caste nous conduit vers l’abîme au nom de son propre profit égoïste. Comme ce fut le cas de la sécurité de l’emploi, de la défense des familles contre les expulsions ou de la garantie des services publics – des victoires petites, mais significatives – la solution ne peut venir que de la citoyenneté. La mobilisation populaire, la désobéissance civique et la confiance dans nos propres forces sont essentielles, comme l’est également la nécessité de forger les clés pour ouvrir les portes qu’ils veulent aujourd’hui fermer : faire entrer dans les institutions la voix et les demandes de cette majorité sociale qui ne se reconnaît déjà plus dans cette Union européenne et dans ce régime corrompu qu’il n’est pas possible de régénérer.

Lors des prochaines élections du Parlement européen il faut une candidature qui soit à la disposition de cette vague d’indignation populaire qui a émerveillé le monde. Nous nous félicitons de l’avancée des forces de gauche, mais nous sommes conscients de la nécessité de faire davantage pour mettre en œuvre les changements nécessaires. Il est temps d’être courageux et de ne pas laisser fermer cette fenêtre d’opportunité, ouverte par l’engagement de tant de gens de bonne volonté. Nous avons besoin d’une candidature unitaire et de rupture, conduite par des personnes qui expriment les nouvelles formes de rapport à la politique, et qui soit une menace réelle pour le régime bipartidaire du Parti populaire (PP) et du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et pour ceux qui ont séquestré notre démocratie. Une candidature qui ajoute à la capacité de gestion publique celle d’impliquer les masses dans la construction de leur propre avenir. Une candidature qui donne la réponse à cette jeunesse qui s’apprête à nouveau à quitter le pays, à ces travailleurs qui voient leurs droits minés chaque jour, à ces femmes qui doivent à nouveau réclamer l’évidence, à ces personnes mûres qui ont l’impression qu’ils ont lutté et travaillé toute une vie pour rien. Une candidature qui avance à partir des espaces déjà gagnés et qui veut aller plus loin, au-delà des la paralysie actuelle. Une candidature pour déplacer le curseur afin de transformer le pessimisme en optimisme et le mécontentement en volonté populaire de changement et d’ouverture démocratique.

1. Une candidature pour récupérer la souveraineté populaire : c’est la citoyenneté qui doit décider et non la minorité égoïste qui nous a amenés à cette situation. En premier, il faut placer les besoins du peuple. L’austérité et les coupes budgétaires étouffent l’économie et nos vies. Il faut abroger l’article 135 de la Constitution espagnole  (2) et il faut un moratoire pour réaliser un audit citoyen de la dette afin de déterminer quelles parties de cette dernière ne sont pas légitimes ; les dettes illégitimes ne sont pas dues. Il faut une politique alternative qui établit un impôt sur les transactions financières et un contrôle sur les mouvements des capitaux, de même que la nationalisation des banques privées. Les administrations qui ont assumé dans notre pays les recettes de l’austérité sont la preuve de leur inutilité pour résoudre les problèmes des gens. Nous voulons une candidature qui s’oppose aussi bien aux coupes budgétaires appliquées au nom de l’austérité par le gouvernement du PP au niveau de l’État, comme par ceux du PSOE et des autres partis dans les diverses Communautés autonomes. Nous voulons une autre Europe – juste, des droits et de la démocratie – et non du pillage et du mépris pour les peuples.

2. Une candidature qui revendique, face aux gouvernements au service de la minorité des 1 %, une « démocratie réelle » fondée sur la souveraineté des peuples et sur leur droit de décider de leur avenir libre et solidaire. La démocratie ne nous fait pas peur à nous qui sommes démocrates ; nous sommes enchantés que les Écossais et les Catalans puissent parler et dire quel avenir ils désirent. Par conséquent, nous soutenons l’organisation du référendum convoqué en Catalogne pour le 9 novembre.

3. Une candidature qui défende les salaires et les retraites dignes, une fiscalité progressive pour faire payer plus par ceux qui ont plus, qui poursuive la fraude fiscale, qui refuse les licenciements dans les entreprises qui font des bénéfices et qui s’engage à répartir tous les emplois, y compris les travaux ménagers et les soins non rémunérés. Il est essentiel de défendre des conditions de travail dignes pour une jeunesse condamnée à l’éternelle précarité ou à l’exil.

4. Une candidature pour le droit à un logement décent. Nous devons promouvoir un service public de logements ainsi qu’un modèle de location sociale sûre et digne. On peut et il faut mettre fin au drame humain des expulsions, en les interdisant et en approuvant la dation rétroactive en paiement, comme l’exige la Plateforme des victimes des hypothèques.

5. Une candidature qui refuse toutes les privatisations des services publics et des biens communs – l’enseignement, la santé, la justice, les transports, l’information, le logement et la culture – et qui exige qu’ils soient tous rendus pour être gérés démocratiquement. Il s’agit des droits et ils doivent être sous contrôle public. Une candidature qui défende une démocratie radicale où les référendums contraignants et les initiatives législatives populaires forment une partie importante d’un nouveau système juridique à la suite d’un processus constituant.

6. Une candidature qui combatte la violence machiste et qui défende le droit des femmes à leur propre corps et, par conséquence, leur droit de décider d’interrompre ou non leur grossesse. Qui défende également la liberté d’orientation et d’identité sexuelle contre toutes les formes de discrimination et d’homophobie. Une candidature pour le droit inaliénable d’être et d’aimer comme on veut.

7. Une candidature en faveur d’un changement du modèle productif afin qu’il soit au service du peuple par une reconversion écologique de l’économie, la nationalisation et la socialisation des entreprises énergétiques et pour la souveraineté alimentaire.

8. Une candidature qui défende le droit à la citoyenneté pour toutes et tous et exige l’abrogation des lois sur l’immigration. Une candidature en faveur d’un pays où toutes et tous nous serons citoyens et où personne ne sera sans papiers, en proie à la surexploitation, à la persécution ou à la marginalité du fait de la xénophobie institutionnelle.

9. Une candidature qui n’accepte pas les interventions militaires, lutte pour la sortie de l’OTAN et qui soit un défenseur ardent de la solidarité entre les peuples.

10. Une candidature qui sera le résultat d’un processus participatif ouvert à la citoyenneté tant en ce qui concerne l’élaboration de son programme que la composition de sa liste – paritaire, fondée sur la présence des activistes sociaux, politiques et culturels, avec la rotation des mandats et un revenu équivalent au salaire moyen. Une candidature engagée dans la transparence et rendant des comptes, dont les ressources financières seront indépendantes des banques privées et des « lobbies ».

Nous qui signons ce manifeste, nous sommes convaincus qu’il est temps de faire un pas en avant et que ce faisant nous serons beaucoup plus nombreux. Ceux d’en haut nous disent qu’on ne peut rien faire de plus que nous résigner et de nous limiter à choisir entre les candidatures de toujours, comme beaucoup le font. Pour notre part, nous pensons que ce n’est pas le moment pour renoncer, mais qu’il faut changer de braquet et avancer en offrant des outils à l’indignation et au désir du changement. Dans les rues on répète avec insistance « Oui, c’est possible ». Nous disons : « Podemos » (« Nous pouvons »). ■

* Ce manifeste, qui a lancé le mouvement « Podemos » (« Nous pouvons », 7,97 % des suffrages exprimés et 5 élus lors des élections européennes du 25 mai 2014), a été rendu public le 14 janvier 2014 (traduit de l’espagnol par JM). Il a été signé par : Juan Carlos Monedero (professeur de sciences politiques, UCM), Alberto San Juan (acteur), Marta Sibina (rédactrice de la revue Café amb Llet), Santiago Alba Rico (écrivain), Cándido González Carnero (syndicaliste, Asturies), Jaume Asens (avocat), Albano Dante-Fachin (rédacteur de la revue Café Café amb Llet), Jorge Riechmann (poète, militant écologiste), Jaime Pastor (professeur de sciences politiques, UNED), Cecilia Salazar-Alonso (militante de la Marée Verte, Madrid), Teresa Rodríguez (enseignante du secondaire, déléguée syndicale et participante de la Marée Verte, Andalousie), Francisca Camacho (nétoyeuse de l’Université de Cadix et déléguée syndicale), Laura Mingorance (étudiante de l’Université de Cadix et membre de l’Association étudiante contre la précarité), Jesús Jaén (militant de la Marée Blanche, Madrid), Carmen San José (militante de la Marée Blanche, Madrid), Javier Cordón (militant de la Marée Blanche, Madrid), Sixto Casado (syndicaliste cheminot), Antón Gómez Reino-Varela (militant social, Galice), Jorge Moruno (sociologue), Elena Maeso (Agence des précaires, Madrid), Isabel Serra (militante sociale, Madrid), Tristán Meyer (La Tuerka), Bibiana Medialdea (professeure d’économie, UCM), Olga Abasolo (sociologue), Raimundo Viejo Viñas (professeur de sciences politiques, UdG), Germán Cano (professeur de philosophie, U. de Alcalá), Rita Maestre (étudiante), Alejandro García (délégué syndical à McDonalds, Grenade)

1. Le « 15M » est le terme donné aux mouvements des indignés qui ont percé lors des grandes manifestations du 15 mai 2011.

2. L’article 135 de la Constitution espagnole a été modifié le 24 août 2011 à l’initiative du gouvernement de José Luis Zapatero (PSOE), avec le soutien du Parti populaire (PP, droite), sans référendum. La modification introduit le concept de « stabilité budgétaire », ce qui implique une limitation constitutionnelle de l’éventuel déficit budgétaire et impose aux Communautés autonomes le vote d’une loi en cas de souscription d’une dette. Zapatero a clairement expliqué que le but de cette modification de la Constitution, votée sans débat par un Congrès dominé à 90 % par les élus du PP et du PSOE, était de « rassurer les investisseurs ».

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta