Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 627-628 mai-juin 2016

ÉTAT ESPAGNOL

Cinquième anniversaire du 15M, de l’événement à la politique électorale

Cf. aussi : [Espagne]

Jaime Pastor*

La période ouverte le 15 mai 2011, grâce à l’enthousiasme collectif et au « débordement » permanent dans lequel des millions de personnes se sont reconnues, a provoqué un processus de repolitisation de larges secteurs de la société espagnole. De nouveaux acteurs sociaux ont ainsi fait irruption et ont changé le scénario ainsi que l’agenda politique. Tout au long de ces années, dans un contexte d’approfondissement de la crise du régime et, en particulier, du système du bipartisme dominant et de la crise du « modèle » national-territorial, nous avons vu se développer un cycle de mobilisation, non conventionnel et progressivement innovant et transgressif, qui a gagné un niveau de légitimité sociale sans précédent, d’autant plus qu’il s’est développé en dehors des partis, des syndicats et de la grande majorité des organisations sociales existantes.

Madrid, le 7 mai 2016

« Beaucoup de choses sont nées du 15M [mouvement des indignés]. Il a eu beaucoup d’enfants. Ces enfants ont grandi et se sont émancipés. Certains nous plaisent bien et d’autres moins. Ils se comportent de façons diverses et souvent ils ne font pas ce que nous aimerions qu’ils fassent. Nous pensons parfois qu'ils ont tort, qu’ils font le contraire de ce qu’ils devraient faire. Mais ce sont toujours nos enfants et donc nous les aimons toujours » (Carmen, militante d’une assemblée communale du 15M) (1).

Alors que le 15M atteint son cinquième anniversaire et que, à la lumière de l’émergence de Nuit debout en France, nous nous rappelons sa naissance, des commentaires comme celui de Carmen me paraissent illustrer ce que signifie cette grande et vaste « famille », « galaxie », « constellation » ou encore « le climat » dans la période ouverte par cette date, devenue déjà historique (2). Dans ce qui suit, je vais tenter de présenter quelques aspects du développement d’une partie de son parcours, ceux qui concernent plus spécifiquement la relation établie entre le cycle initial de protestation et la recherche ultérieure d’une option électorale qui s’en réclame.

Synthèse et articles Inprecor

La période ouverte le 15 mai 2011, grâce à l’enthousiasme collectif et au « débordement » permanent dans lequel des millions de personnes se sont reconnues, a provoqué un processus de repolitisation de larges secteurs de la société espagnole. De nouveaux acteurs sociaux ont ainsi fait irruption et ont changé le scénario ainsi que l’agenda politique. Tout au long de ces années, dans un contexte d’approfondissement de la crise du régime et, en particulier, du système du bipartisme dominant et de la crise du « modèle » national-territorial, nous avons vu se développer un cycle de mobilisation, non conventionnel et progressivement innovant et transgressif, qui a gagné un niveau de légitimité sociale sans précédent, d’autant plus qu’il s’est développé en dehors des partis, des syndicats et de la grande majorité des organisations sociales existantes.

Toutefois, au fur et à mesure que les protestations connaissaient un certain reflux, principalement à partir de juin 2013, la recherche de nouveaux outils politiques est passée au premier plan, avec en conséquence le rôle joué par les nouvelles formations politico-électorales, comme Podemos et les « confluences » successives, qui ont émergé d’abord dans le contexte des élections européennes, puis dans les élections locales, régionales et générales. Les succès obtenus par ces nouvelles candidatures, impensables sans le 15M, permettent même de penser que lors des prochaines élections générales du 26 juin elles pourraient se convertir en forces capables de former un gouvernement du « changement ».

Du « ils ne nous représentent pas » au blocage institutionnel

En effet, le 15M a été un événement fondateur (3) d’un nouveau cycle politique en réponse à l’éclatement de la crise systémique – associée dans le cas de l’Espagne à l’explosion de la bulle financière de l’immobilier et, plus précisément, au tournant austéritaire commencé par le gouvernement de Rodriguez Zapatero (PSOE) à partir de mai 2010 dans le cadre des exigences de la troïka (FMI, BCE et Commission européenne). Tout au long de ce cycle, qui coïncide avec la vague internationale d’indignation initiée par le « printemps arabe », a émergé une nouvelle politique contestataire, mettant en particulier en vedette un secteur de la jeunesse – les enfants de la « classe moyenne », jouissant d’un capital culturel et de l’accès aux réseaux numériques – qui devint un catalyseur du malaise croissant de grands segments de la société qui attendaient en vain une amélioration. Un malaise qui préexistait à divers degrés.

Sans tenter un bilan détaillé, il faut faire un bref rappel de ce que ce changement de cycle signifiait. En nous référant à ses débuts et en analysant les principaux messages du « discours maître » du 15M, nous pouvons mettre en évidence les slogans suivants : « Nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des politiciens et des banquiers », « Ce n’est pas une crise, c’est une arnaque » (4), « Ils ne nous représentent pas » et « Démocratie réelle maintenant ». Dans ces slogans s’exprimait ce qui peut être considéré comme un consensus implicite entre ceux qui participaient à la protestation : la dénonciation de la relation étroite entre les politiciens professionnels et les banquiers, le rejet de la corruption et des politiques de coupes sociales, le constat de la dévitalisation croissante de la « démocratie » existante perçue comme un simple instrument de la « dictature des marchés ». Il y avait un développement d’une conception critique de la « sortie de la crise » et du « système » – sans pour autant accepter l’accusation d’être « antisystème » (« Nous ne sommes pas antisystème, c’est le système qui est anti-humain ») – mettant au premier plan la crise de la représentation politique.

C’est dans les formes de participation et d’organisation du grand espace public qui a pris forme à partir de 15M et qui s’est amplifié, que réside la plus grande originalité de ses acteurs : reposant sur des réseaux numériques et sur l’occupation des places a été construite une démocratie des assemblées dans laquelle les participants – à titre personnel et non en tant que membres d’organisations sociales ou politiques – ont été impliqués dans un processus de débat et de décision exigeant le plus haut degré de consensus – frôlant l’unanimité – et rejetant les leaderships. Une véritable « école de démocratie » au milieu d’une effervescence collective s’est répandue en peu de semaines comme une tache d’huile à travers le pays.

En ce qui concerne les formes d’action collective, c’est la voie du changement non-violent de l’ordre (et non une simple résistance passive) qui a prévalu tout au long de ce cycle, correspondant à l’idée de désobéissance civile comme option la plus cohérente avec le rejet de la « violence » du « système » et la recherche de la légitimité sociale la plus grande possible contre les tentatives du pouvoir établi de délégitimer la protestation .

Malgré la victoire électorale à la majorité absolue du Parti populaire (PP) en novembre 2011, une dynamique de protestation s’est ainsi développée et a connue une phase ascendante jusqu’aux manifestations appelées par Marea Ciudadane (Marée citoyenne) le 23 février 2013. Pendant tout ce temps nous avons assisté à une évolution, depuis l’enthousiasme collectif croissant et contagieux (les marées vertes, blanches…) jusqu’à l’élaboration d’un programme en permanente construction et expansion, dont la confluence avec la Plateforme des victimes des hypothèques (PAH) est le meilleur exemple de cette contestation multiforme des autorités autour d’exigences très concrètes. Dans ce cas, son inclusion dans l’agenda politique a conduit à une véritable épreuve de force, dans laquelle la PAH et le 15M ont eu recours à un large éventail d’actions (y compris une initiative législative populaire, soutenue par les syndicats et les organisations sociales, mais aussi d’autres, comme les escraches – des manifestations de dénonciation des responsables devant leurs domiciles ou leurs lieux de travail). C’est cette expérience commune qui a permis au mouvement de faire un pas en avant dans la confiance en soi et dans ses propres forces, reflété dans le slogan « Oui, nous pouvons, mais ils ne veulent pas ».

Cependant, d’autres initiatives surgies des secteurs du mouvement n’ont pas réussi à se concrétiser. Tel est le cas de la Coordination 25S à Madrid : malgré le succès de son premier appel (« Entourez le Congrès ! »), autour de sa proposition de « processus constitutionnel » en septembre 2012, elle ne parvint pas à poursuivre sa campagne, comme on l’a vu dans la faible participation à son appel pour « assiéger le Congrès » le 25 avril 2013.

Avec ces revers et le reflux postérieur, une identité collective s’est cependant construite ouverte et donc potentiellement inclusive de divers secteurs sociaux qui se sont reconnus dans le 15M en tant que catalyseur de l’indignation collective face à une sortie de la crise imposée d’en haut. En outre, ce « mouvement des mouvements » a conquis une grande légitimité sociale dans sa contestation du discours officiel (« nous avons vécu au-delà de nos moyens ») en lui opposant la priorité des droits des personnes face au « sauvetage des banques » qualifié de « pillage » de la citoyenneté.

Synthèse et articles Inprecor

C’est dans la socialisation politique des personnes impliquées dans le nouveau et vaste espace public généré par le 15M que l’on trouve la plus grande nouveauté : l’exercice pratique d’une nouvelle façon de faire de la politique, opposé à la « vieille » façon, a exprimé la rupture de ce cycle avec ce qui était pratiqué par les mouvements sociaux et les partis politiques dans le passé, depuis la fin du régime de Franco. Ainsi, le « ils ne nous représentent pas » a été accompagné de plus en plus par la mise en question de ce qui a été appelé la « culture de transition » et par l’engagement dans une nouvelle culture politique participative.

Tout au long de ce parcours, court mais intense, réalisé par l’espace pluriel « 15M » au cours de ce cycle de protestation, le 15M a mis au point :

• Une extension de son programme thématique à travers ses discours, ses slogans (cherchant ainsi à dénoncer le cadre de l’injustice engendrée par la crise) et ses demandes (notamment l’exigence de la « démocratie réelle », la lutte contre les expulsions locatives, la dénonciation du sauvetage des banques et de la dette publique, ainsi que la défense de la santé et de l’éducation publiques) ;

• Une permanente innovation de son répertoire de formes d’action, en cherchant la légitimité par la désobéissance civile non-violente ;

• Et, enfin, un nouveau tissu associatif diversement structuré, au sein duquel on tente de développer une « politique préfigurant un autre monde possible » par la promotion d’initiatives d’économie sociale et solidaire.

Il semble incontestable que son impact principal se reflète dans la capacité de ces mouvements d’imposer dans l’agenda politique – public, médiatique, judiciaire et gouvernemental, successivement – les revendications qui en étaient absentes ou marginales (encore une fois, l’exemple le plus clair est celui des expulsions, mais sans oublier d’autres, comme le soutien obtenu pour la nécessité de réformer le système électoral ou les exigences de transparence et que les « politiciens » rendent des comptes). Les autres discours qui ont accompagné ces revendications, telle la proposition de changer le « sens commun » dominant, ont eu moins d’impact. Néanmoins, au sein du « climat » créé par le 15M il ne faut pas sous-estimer la nouvelle signification des divers concepts – « la démocratie », « la politique »… – tant dans les réseaux sociaux, dans les rues et sur les places, et même dans une partie de « l’opinion publiée » par certains médias conventionnels.

Un autre impact a été la légitimation progressive de la plupart des formes d’action, qui a même surmonté les menaces de criminalisation de celles perçues comme les plus transgressives, comme cela a été le cas des escraches. Dans des luttes de ce genre, la fonctionnalité d’un discours et d’une pratique de la désobéissance civile non-violente, fondés sur le « langage des droits » et le non-respect des lois, a été évidente.

Enfin, il ne faut pas oublier l’impact interne que ces mouvements ont eu sur ceux qui ont participé à ce cycle de protestation. Les interviews et les discussions collectives permettent de vérifier facilement la politisation d’une nouvelle génération de même que la repolitisation des générations précédentes. On observe également une transformation de la subjectivité : d’un état de résignation, d’indifférence ou de perte de confiance en soi et de stigmatisation de sa situation (« les perdants »), on est passé à l’indignation et à l’identification à un « nous » collectif (5), symbolisé par l’approbation du slogan (simpliste mais fonctionnel) qui oppose les 99 % au 1 % désigné comme responsable de la crise.

Il semble indiscutable, même pour ceux qui y étaient hostiles, que le 15M s’est transformé en « un espace de mobilisation qui vise à élargir les dynamiques ou les constructions politiques (réseaux, forums, outils de pression, désobéissance, discours et les motivations collectives) sur la base d’une démocratie (radicalisée) » (6), quelles que soient ses limites plus perceptibles après la phase ascendante du cycle de protestation.

En même temps, il a été de plus en plus clair que, face au blocage institutionnel croissant que ces manifestations affrontaient (provenant principalement de la majorité parlementaire absolue du PP, de son gouvernement central et de ses exécutifs dans un grand nombre de régions autonomes et de municipalités), il devenait nécessaire de chercher de nouveaux outils politiques qui l’aideraient précisément à briser ce verrou – seul moyen d’avancer. Finalement, au « ils ne nous représentent pas » va se substituer la recherche d’une nouvelle « représentation » politique dans les institutions qui serait fidèle à « l’esprit » d’un 15M qui vivait ses mauvaises heures en tant que mouvement social.

À partir du milieu de 2013 – et avec déjà un œil sur l’expérience de la montée électorale d’une force politique plurielle comme Syriza en Grèce – on entre dans le débat sur la nécessité de participer aux élections. Auparavant, il y avait déjà eu des initiatives allant dans ce sens, comme Alternativa Galega de Esquerda (AGE) en Galice lors des élections régionales d’octobre 2012, ou la création de Procès Constituent en Catalogne en avril 2013. Les deux aspiraient à exprimer l’indignation et la politisation croissante sur le terrain électoral face à la crise de la représentation affectant les principaux partis politiques, que la plupart des enquêtes confirmaient. La première, qui a obtenu 14 % des suffrages exprimés et 9 sièges, avait comme particularité de combiner la formule de coalition électorale (Anova, Esquerda Unida, Espazo Ecosocialista, Equo) avec un leader charismatique (Beiras) et des militants du 15M – dont une partie s’était déjà mobilisée avant contre la catastrophe du naufrage du pétrolier Prestige dans le mouvement « Nunca Màis ». Le second, soutenu par les dirigeants médiatiques Teresa Forcades et Arcadi Oliveres, apparaissait comme une tentative de « construire des ponts » entre le peuple indigné inorganisé et les forces politiques catalanes comme Iniciativa per Catalunya-Verds (ICV), Esquerra Unida i Alternativa (EUiA) et les Candidaturas de Unitat Popular (CUP), en vue de la formation d’une candidature unitaire aux élections régionales.

Dans ce cadre général apparurent de nouvelles tentatives de construire des plateformes aspirant à entrer dans le scénario politique et électoral, prenant comme référence le 15M. Rappelons entre autres le Parti X, Confluencia, enRed et Alternativas desde abajo, qui ont toutes eu une vie très courte. Parallèlement, durant toutes ces années une équipe de communication politique, avec Pablo Iglesias comme promoteur principal, a ouvert une brèche médiatique à partir d’un programme télévisé alternatif (La Tuerka), qui a atteint une diffusion croissante au point de devenir la référence d’une partie significative des indignés et d’être très présent dans les réseaux sociaux. À son tour, Iglesias lui-même a commencé à participer régulièrement à des émissions des télévision conventionnelles, gagnant une reconnaissance publique notable dans ses débats avec les porte-parole de la droite et de la gauche traditionnelle. Le besoin de faire le saut – des places, des rues et de la télévision vers les institutions – s’est affirmé également de cette manière.

De la logique du mouvement à la logique de la compétition électorale

Au fur et à mesure que les limites de la mobilisation étaient constatées, nous entrions dans une nouvelle phase. La situation de blocage institutionnel dans lequel se trouvaient les principaux acteurs conduisait à diverses tentatives de reformuler leurs stratégies. Un large consensus semblait exister sur le fait que l’identité collective et l’autonomisation conquises doivent toujours reposer sur la centralité de la mobilisation sociale soutenue et convergente autour de revendications communes, mais, en même temps, qu’on ne peut ignorer la nécessité de contribuer à déverrouiller le cadre institutionnel et électoral grâce à de nouveaux outils politiques, tant au niveau de l’État qu’au niveau régional et local.

La création de Podemos en janvier 2014 peut par conséquent être comprise dans le cadre d’une « fenêtre d’opportunité », ouverte par la crise de la représentation politique découlant de la désaffection croissante des citoyens pour les réponses des principaux partis à la crise systémique et à ses conséquences (aggravée par les scandales de corruption se succédant sans arrêt) ; mais aussi – et surtout – grâce à ce nouveau « climat » de repolitisation citoyenne, qui a été généré depuis l’événement du 15M et son « effet de contagion » sur les Marées et par la diversité des initiatives surgies dans la société civile.

Cette perception de la nécessité d’un outil politico-électoral a été saisie par les collectifs fondateurs de Podemos (avec Pablo Iglesias comme protagoniste et leader, mais sans oublier le rôle d’Izquierda anticapitalista dans ce processus) décidant de présenter une liste aux élections européennes qui était basée – au-delà du manifeste initial titré justement « Changer de braquet : convertir l’indignation en changement politique » (7) et du programme élaboré lors d’une rencontre en avril 2014 – sur l’articulation d’un discours très simple : « les gens » opposés à la « caste », « ceux d’en bas » face à « ceux d’en haut », dépassant l’axe conventionnel gauche-droite. Ce discours a été porté par celui qui avait déjà une présence médiatique importante et en qui une part croissante de la population allait se reconnaître.

Cela a été suffisamment démontré tout au long de la campagne, avec « l’envie du changement » qui se répandait dans les réseaux sociaux, les cercles, les rassemblements, et l’audience atteinte dans les médias traditionnels par Pablo Iglesias. Les résultats obtenus par Podemos le 25 mai 2014 ont provoqué un « tsunami » sans précédent dans l’histoire de la vie politique espagnole, corroborant ainsi le succès du nouveau parti politique créé seulement cinq mois avant.

Commence alors un moment politique différent. Bien qu’on ne puisse considérer que Podemos « représente » le 15M (il est même perçu par certains de ses secteurs comme contraire à certains de ses « principes », comme l’horizontalité et le refus de chefs), une grande partie de militants et sympathisants de ce mouvement se sentent représentés par la nouvelle force politique et participent même à la formation et à l’extension des cercles de Podemos. Pourtant, ce succès a conduit à une évolution de cette formation, puisque non seulement il confirmait l’ouverture d’une brèche dans le système bipartiste dominant, mais à partir de là l’hypothèse que Podemos serait la première force électorale à l’échelle de l’État cesse d’être invraisemblable et même de nombreux sondages la corroborent à la fin de 2014 et au début 2015.

Dans ce but, après les élections européennes, l’équipe dirigeante de Podemos a mis au point un projet, un discours, un programme et un modèle organisationnel cohérents avec sa volonté de gagner les élections générales de décembre 2016 : « une machine de guerre électorale ». Il s’agit d’une aspiration à conquérir la majorité électorale en cherchant une transversalité sociale et idéologique par un discours national-populaire espagnol : « le peuple » contre « la caste », « la démocratie » contre « l’oligarchie ». Une logique électorale dans le cadre de la « démocratie d’audience » (avec le leader médiatique dans le rôle principal) commence ainsi à dominer – et non celle qui caractérise les mouvements sociaux.

Cette volonté de confrontation avec « la caste » – c’est-à-dire les deux grands partis nationaux, le PP et le PSOE, mais aussi Ciudadanos et, dans une moindre mesure, le Parti nationaliste basque (PNV) – limite cependant les risques d’adaptation à la logique de compétition électorale et aux vieilles façons de faire de la politique qui l’accompagnent. Nous voyons ainsi coexister au sein de Podemos, malgré un contexte de relative démobilisation sociale, les tensions entre cette logique et la logique précédente. Durant ce temps seules les Marches pour la dignité du 22 mars 2014 ont montré une réactivation momentanée de la mobilisation, avec une très forte participation, sans pour autant parvenir à contrecarrer les effets qu’a eus la criminalisation de luttes sociales par le gouvernement.

La décision adoptée par Podemos lors de son Assemblée de Vistalegre, en octobre-novembre 2014, de ne pas se présenter sous sa « marque » dans les élections municipales de mai 2015 a été très controversée. Mais, malgré tout, elle a eu la « vertu » de permettre dans certains lieux emblématiques l’expérimentation d’autres outils électoraux, en général connus sous le nom de « candidatures d’unité populaire », dans lesquelles la nouvelle formation émergente s’est finalement impliquée.

La première initiative à emprunter cette voie fut la coalition Guanyem Barcelona, avec à sa tête l’ancienne porte-parole de la PAH, Ada Colau. Elle s’est finalement consolidée en tant que Barcelona En Comù, une coalition rassemblant les partis (ICV-EUiA, Podem, Equo) et des plateformes diverses (Procès Constituent, indépendants). Ailleurs, c’est la formule d’un « parti instrumental » – avec l’intégration des militants des partis comme Equo, IU et Podemos – soutenu par des secteurs militants plus orientés vers le travail local et recherchant des têtes de liste capables de représenter la volonté du « changement », qui a été le véhicule le plus adéquat. Ce fut notamment « l’effet Manuela » durant la campagne électorale Ahora Madrid (Maintenant Madrid) (8). En Galice également, les « Marées Atlantiques », qui ont obtenu des succès remarquables dans quelques villes, ont été le résultat d’un métissage des forces politiques et des militants sociaux. Le cas de Cadix était distinct, avec une candidature impulsée principalement par Podemos, qui a finalement réussi à remporter l’exécutif du conseil municipal.

C’est justement dans plusieurs de ces expériences locales qu’une partie de « l’esprit du 15M » a pu être préservée, alors que, selon certains critiques, cet esprit avait été abandonné par Podemos après l’Assemblée de Vistalegre. Car justement plusieurs de ces initiatives aspiraient à garantir que « l’assaut des institutions » conduise à une meilleure relation entre la politique des mouvements et la politique électorale.

Les résultats obtenus par un bon nombre de ces candidatures ont même permis qu’elles parviennent à se convertir en nouvelles forces gestionnaires de villes grandes et moyennes, ce qui signifie de nouveaux défis. En particulier, pour ce qui est du sujet de cet article, cela pose déjà en d’autres termes la question de jusqu’à quel point il sera possible de créer une institutionnalité nouvelle – qui ne rentre pas en conflit avec la logique revendicative des mouvements sociaux et qui, en même temps, soit capable de la canaliser vers l’émancipation citoyenne permettant de jeter les bases d’une « démocratie réelle » et d’un changement radical en ce qui concerne les politiques d’austérité et le processus de déconstruction de la démocratie, à l’œuvre dans la zone euro depuis le début de la crise.

Peut-être que la figure d’Ada Colau, militante de la PAH avant même l’ouverture du cycle nouveau par le 15M et maintenant nouvelle maire de Barcelone, symbolise mieux que les autres (Pablo Iglesias ou Manuela Carmena) cette évolution de la politique des mouvements vers la politique électorale et institutionnelle actuelle. Car, alors que nous approchons du premier anniversaire des « conseils municipaux du changement », nous assistons déjà aux difficultés de concilier les deux logiques dans le cadre d’un projet commun, qui aspirerait à maintenir et à rapprocher l’horizon de la rupture constituante avec le régime actuel.

À tout cela il faut ajouter qu’aussi bien les élections régionales de mai 2015 que, juste après, les élections générales du 20 décembre 2015, ont confirmé la réalité plurinationale dans l’État espagnol et l’existence de systèmes partidaires différents non seulement en Catalogne, en Euskadi, en Navarre ou en Galicie, mais également dans le Pays Valencien et aux Canaries. Le cas de la Catalogne est particulièrement significatif, car c’est là que s’est construit un vaste et pluriel mouvement souverainiste, qui maintient sa revendication du droit de décider de son avenir, y compris de l’indépendance.

Cette extension des sujets favorables au « changement » conduit à soulever de nouvelles questions concernant le défi que représentaient pour Podemos les élections générales du 20 décembre et la crise gouvernementale qui les a suivies au cours des derniers 4 mois, allant jusqu’à imposer des nouvelles élections le 26 juin prochain. De la réponse apportée à ces questions dépendra la poursuite, ou non, de son ascension et donc sa capacité plus ou moins grande de maintenir ouverte cette fenêtre d’opportunité qui dure depuis cinq ans. En bref : Comment Podemos et les « confluences » – et maintenant probablement aussi Izquierda Unida – seront capables de traduire l’aspiration à « l’unité populaire » pour « gagner » dans un contexte préélectoral plus compétitif, dans lequel tant le PSOE que Ciudadanos prétendent apparaître comme des forces du « changement » ? Tout cela, de plus, en face d’un PP qui, malgré son usure du fait de sa corruption et des coupes budgétaires, continue à être présenté par les sondages comme la principale force politique et de ce fait capable de récupérer au moins une partie de ses électeurs,n transformant ainsi Ciudadanos en allié subalterne. Pour cela le PP va sans aucun doute continuer à utiliser le discours de la « peur », parlant de la menace pour la « démocratie » et pour « l’Europe » que représente, selon lui, l’ascension des forces vertébrées aujourd’hui principalement par Podemos.

Vers une nouvelle et écrasante symbiose entre les « confluences » et les mouvements sociaux ?

« Si les classes subalternes n’élaborent pas leur propre appareil hégémonique capable de défier les rapports de force condensés dans la “société politique” établie de l’État bourgeois intégral, elles resteront subordonnées du fait de la surdétermination de cet État. » (9)

Comme nous l’avons vu, depuis l’Événement du 15M le mouvement de protestation a connu durant cinq ans une phase ascendante, dont la volonté du « changement » exprimée sur les places et dans les rues s’est heurtée, à chaque fois plus ouvertement, au blocage par les institutions de l’État. Pour cette raison nous sommes progressivement entrés dans une autre phase, dans laquelle la recherche d’outils politiques électoraux est passée au premier plan, conduisant à l’irruption de Podemos lors des élections européennes de mai 2014. À partir de ce moment, un « effet Podemos » s’est généralisé avec pour résultat une centralité de la politique électorale au détriment de la politique du mouvement. Les processus électoraux successifs vécus depuis ont permis à des forces se revendiquant de « l’esprit du 15M » d’obtenir un nombre significatif de représentants dans les institutions, y compris pouvant gérer les grandes villes. Ces forces aspirent à apparaître en tant que référents du « changement » et de la « révolution démocratique » (10).

Nous sommes maintenant devant l’inconnu : jusqu’à quel point il sera possible d’établir une nouvelle articulation enrichissante entre la politique que ces forces vont développer à partir des institutions, d’une part, et de l’autre celle que les mouvements sociaux vont continuer de pratiquer. Une symbiose est indispensable pour briser définitivement le blocage institutionnel, qui empêche la réalisation des principales revendications, celles où est né le 15M et qui expriment l’aspiration à une « démocratie réelle » associée au refus d’être « une marchandise dans les mains des politiciens et des banquiers ». En d’autres termes, le défi est que ces forces « représentent vraiment » la majorité sociale indignée et, à leur tour et avec elle, soient capables de jeter les bases d’une institutionnalité nouvelle, dépassant la démocratie représentative actuelle et ses rapports de domination ; dans le cas contraire, ces forces subiront tôt ou tard un processus de « transformation » qui les conduira finalement à être cooptées au sein du nouveau Parlement – qui ne sera plus bipartidaire, mais ne remettra pas pour autant en cause le cadre du régime actuel et des règles du jeu austéritaires de la zone euro.

Dans tous les cas – compte tenu des résistances d’un bloc du pouvoir, qui est transnational comme nous l’avons vu en Grèce – le premier pas (qui ne sera pas facile), la condition nécessaire (bien que pas suffisante), pour éviter la « transformation » mentionnée, implique de repenser « la forme parti » en désapprenant les vieilles formules et en apprenant des nouvelles « confluences ». Comme il est dit dans un récent Manifeste : « Peu nous importe la formule qui sera adoptée, à condition que soient traduits en pratique les principes de la démocratie interne, de la plurinationalité, de la participation active de ceux qui appuient cette initiative et respectent le pluralisme dans un cadre qui tend vers une nouvelle organisation politique, un vrai parti-mouvement, au-delà des belles paroles et des bonnes intentions » (11). Peut-être pourra-t-on ainsi « avancer en questionnant » jusqu’à un « tie-break » qui maintiendra ouvert l’horizon des processus constituants – à la fois démocratiques et rupturistes.

Des récentes expériences – comme Nuit debout en France, les manifestations contre le TAFTA, celles qui s’annoncent en solidarité avec ceux qui demandent l’asile et le refuge et celles en faveur d’un plan B en Europe – permettent d’ailleurs de penser que nous pourrions être en train d’entrer dans un nouveau cycle de protestations et que les confluences pourraient se produire à une échelle supérieure. ■

* Jaime Pastor, professeur de science politique à l’UNED et rédacteur en chef de la revue Viento Sur, est militant du courant Anticapitalistas de Podemos (ex-Izquierda Anticapitalista, section de la IVe Internationale dans l’État espagnol). Cet article a d’abord été publié par le site web de Viento Sur : http://www.vientosur.info

Notes

1. Tomás Alberich, Desde las Asociaciones de Vecinos al 15M y las mareas ciudadadanas, Editorial Dykinson, Madrid 2016, p. 361.

2. En ce qui concerne Madrid, en prenant en compte que cette relation de « fils et filles » est déjà ancienne, on peut consulter : www.madrid15m.org/publicaciones/madrid15m_n_14.pdf (p. 22, mai 2013). Et également : « Mutaciones, Proyecciones, Alternativas y Confluencias 15M » : http://autoconsulta.org/mutaciones.php (octobre 2014).

3. Pour mon interprétation personnelle, faite quelques jours après son irruption, on peut lire « Un ACONTECIMENTO (con majusculas) » [Un ÉVENEMENT (avec des majuscules)], 20 mai 2011, http://www.vientosur.info/spip.php?article5449 ; pour une analyse plus académique de son évolution, voir J. Pastor, « El movimiento 15M y la política extraparlamentaria », dans C. Colino y R. Cotarelo, eds., España en crisis – Balance de la segunda legislatura de Rodríguez Zapatero, Tirant lo Blanch, Valencia 2012, pp. 358-381.

4. Un slogan qui a été source de confusion, car en réalité il s’agit de deux choses : une crise de civilisation et, en particulier, celle du « modèle » du capitalisme financiarisé et écocide, mais aussi, en même temps, une escroquerie des « politiciens et banquiers » contre la majorité sociale.

5. L’emploi d’un langage inclusif a été un signe symbolique de l’influence conquise par un espace féministe au sein du mouvement, après un conflit initial dans l’assemblée du campement de la Puerta del Sol. De même, il ne faut pas oublier que cette vocation inclusive s’est manifestée dans l’emploi du langage des signes par des interprètes pour les personnes malentendantes tout au long de la durée du campement et lors des assemblées suivantes.

6. Ángel Calle Collado, La transición inaplazable, Barcelona 2013, Icaria editorail, p. 41.

7. Cf. Inprecor n° 605-606 de mai-juin-juillet 2014, pp. 17-19.

8. N’oublions pas que les premiers pas de cette orientation sont le fait de « Ganemos Madrid » (voir M. Galcerán, « El método Ganemos o aprendiendo a hacer política en común » : https://www.diagonalperiodico.net/la-plaza/27036-metodo-ganemos-o-aprendiendo-hacer-politica-comun.html), initié par le Movimiento por la Democracia, résultant à son tour de l’évolution du collectif enRed. Ensuite se sont ajoutés Podemos et la décision finale de Manuela Carmena d’accepter de se présenter comme tête de liste face à celle du PP menée par Esperanza Aguirre.

9. Peter D. Thomas, Gramscian Moment – Philosophy, Hegemony and Marxism, Haymarket Books, Chicago 2009, p. 452.

10. Pour quelques notes sur les « municipalités du changement », cf. Jaime Pastor, « El difícil camino de la vieja a la nueva institucionalidad » (Le difficile cheminement de la vieille institutionnalité à la nouvelle), Diagonal, 28 avril 2016 : http://www.diagonalperiodico.net/la-plaza/30228-dificil-camino-la-vieja-la-nueva-institucionalidad.html

11. Le manifeste « Pour la confluence politique et électorale des forces du changement dans l'État espagnol » a été lancé par 123 artistes et intellectuels, se prononçant pour « réunir dans une articulation politique et dans une seule option électorale le dynamisme de Podemos et des diverses confluences des organisations et militants des mouvements sociaux – comme cela a été fait, avec succès, en Catalogne, Galicie, Pays Valencien et en d’autres lieux lors des dernières élections municipales, régionales et générales – avec l’expérience militante et institutionnelle de la Izquierda Unida et de l’Unité populaire naissante ». Voir : http://www.cuartopoder.es/lentesdecontacto/files/2016/04/Manifiesto_Confluencia.pdf

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