Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 625-626 mars-avril 2016 *

ÉTAT ESPAGNOL

La « crise » de Podemos

Cf. aussi : [Espagne]

Miguel Urbán, Brais Fernández*

Début mars, Pedro Sanchez, leader du PSOE, a échoué devant les Cortès à former un gouvernement d'alliance avec Ciudadanos. Podemos vote contre son investiture. Le 16 mars, suite aux dissensions internes à Podemos sur la stratégie d’alliance à suivre , le dirigeant et député de Podemos Sergio Pascual a été limogé.

Que personne n’attende dans cet article un règlement de comptes ou des ragots internes sur Podemos. Nous croyons que ce qui est plutôt nécessaire c’est tout le contraire : se calmer, se ressaisir, discuter, expliquer et se préparer. Les gens, la force du bloc pour le changement, regardent ce qu’on appelle la « crise de Podemos » avec stupéfaction, sans comprendre ce qu’il s’est passé. Iñigo et Pablo (1) se sont affrontés ? Il y a des désaccords dans Podemos ? Il ne suffit pas de répondre que c’est une invention de la presse quand c’est ce qu’on a servi sur un plateau. Il faut faire l’effort de débattre et d’essayer de comprendre pour avancer. Il faut se libérer de la paresse intellectuelle des piques sur Twitter et arrêter de pontifier sur Facebook.

À cette époque de rythmes accélérés, les légitimités tout comme les certitudes sont plus volatiles et sont plus multiples que jamais. Le « prince » du xxIe siècle, le parti organisé, doit vivre dans une tension créative avec le mouvement, avec cet intellect global, pluriel, dispersé et changeant. Par ailleurs, il est plus important que jamais de compter avec un groupe dirigeant responsable, ferme sur ses principes, mais toujours au service des classes populaires.

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Ce qu’on appelle la « crise de Podemos » ne peut s’expliquer que dans ces termes. Un parti qui compte plus de cinq millions d’électeurs, mais qui est très faible dans son organisation à la base. Un parti pluriel sans pluralisme. Un parti où le débat démocratique a tendu trop souvent à céder la place à la politique des rumeurs. Un parti où on parle de « familles », de « clans », au lieu de parler de « positions » et de « courants ». Un parti qui n’est pas encore un « prince » parce qu’il n’a pas su générer une tension créative avec le mouvement, mais plutôt une tension très peu constructive et, parfois même, destructive. Un parti jeune et vivant qui tombe malade tous les mois. Un parti rempli d’accords et de désaccords.

Il y a évidemment consensus sur beaucoup de questions fondamentales : la nécessité d’en finir avec les vieux partis, l’urgence de dépasser les contraintes culturelles et politiques de la vieille gauche, la nécessité d’être un outil pour beaucoup de personnes et pas pour quelques-unes. Il y a accord sur d’autres questions qui ne devraient pas être fondamentales, mais qui ont leur importance, comme la reconnaissance de la capacité de Pablo Iglesias à incarner un dirigeant populaire, que beaucoup, au-delà des divergences, considèrent comme un dirigeant de grande valeur intellectuelle, capable de se connecter comme personne avec les hommes et les femmes du peuple. Et, comme à l’époque de Marx, où tout le monde se réclamait d’Hegel même si certains le lisaient de la droite et d’autres de la gauche, nous nous revendiquons tous de Gramsci, même si certains sont « gramsciens de droite » et d’autres « gramsciens de gauche ».

Mais il n’y a pas eu accord sur beaucoup d’autres questions. Il n’y a pas eu accord sur le fait que soient créées des structures de base démocratiques capables d’être des forces qui assument des fonctions et fassent contrepoids, d’être les structures de base dont émanent les directions. Au contraire, ce qui a été choisi, c’est un modèle plébiscitaire, où il n’y avait pas de débats, de consensus, où on ne pouvait que ratifier. Il n’y a pas eu accord pour construire un parti-mouvement qui, plutôt que de solliciter des adhésions inconditionnelles, se réapproprie tout le riche patrimoine des formes d’action apparues avec le mouvement du 15M. Ce qui a été choisi, c’est une machine de guerre électorale. Il n’y a pas eu accord pour renoncer aux grandes orientations programmatiques de rupture et de processus constituants, renoncer à la démocratisation de l’économie par la socialisation des structures financières et de productions stratégiques, ou encore renoncer à des mesures radicales face à la crise et aux attaques sur les salaires ou le revenu de base. Nous n’étions pas d’accord que le programme soit édulcoré, en l’inscrivant dans un cadre keynésien qui place l’axe de sortie de la crise dans des mesures palliatives à charge d’un futur gouvernement, au lieu de s’appuyer dans cet affrontement sur l’auto-organisation de classe et populaire. Il y a eu beaucoup de divergences, nous pensons toujours ce que nous pensions et il ne s’est rien passé. Nous défendons nos positions ouvertement et nous cherchons à convaincre qu’elles sont les meilleures pour assurer le changement.

Mais comme Podemos est un parti de paradoxes, le modèle qui a prévalu, curieusement, s’est retourné contre celui qui l’a conçu. La destitution de Sergio Pascual s’est faite en accord avec les statuts et en respectant le modèle de parti adopté à Vistalegre (2). Pablo Iglesias a utilisé ses attributions en tant que secrétaire général pour destituer l’un des principaux responsables de la mise en place du modèle de Vistalegre, basé sur une structure verticale et autoritaire, sur le fameux recentrage sur le plan politique, et sur un modèle plébiscitaire-populiste qui copiait en beaucoup trop d’aspects les partis communistes du xxe siècle, mais sans leur enracinement dans des forces sociales vives. Les élus démissionnaires du Conseil citoyen de la région autonome de Madrid et Sergio Pascual lui-même appartenaient au secteur qui a conçu, défendu et mis en œuvre Vistalegre.

Cela s’est produit, hasard ou non, au moment où Pablo Iglesias approfondit l’idée de construire un camp populaire différencié, non subalterne, antagoniste face aux élites et à leur représentation, rappelant en cela celle d’Anguita (3), devenant la cible où se concentrent les balles du régime. Nous nous trouvons, disons-le avec les mots de Gramsci, devant un cas de « césarisme progressiste » : « Le césa­risme est progressif quand son intervention aide la force progressive à triompher, à la rigueur avec certains compromis et adoucissements limitatifs de la victoire. » Autrement dit, Pablo Iglesias semble avancer (curieusement, avancer en reculant) vers des positions plus « fraîches » qui rappellent ce Podemos de lutte et de gouvernement, celui qui donnait la chair de poule dans ses meetings, mais il le fait dans le cadre qu’a produit Vistalegre, un cadre truffé de limitations, de pièges bureaucratiques et d’insuffisances.

Il s’agit maintenant d’aller au-delà à deux égards. Tactiquement, il nous incombe d’éviter de nouvelles actions irresponsables, qui alimentent l’idée d’une crise, alors que nous devrions être en train de nous préparer, par le débat, l’unité dans la pluralité, à affronter les deux options qui se dessinent : soit une grande coalition, soit de nouvelles élections.

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Stratégiquement, ce qui s’est passé ces jours derniers devrait conduire à une grande réflexion sur le parti-mouvement dont ont besoin les classes populaires. Et pour cela il ne suffit pas d’avoir un avis, il faut s’appuyer sur des exemples concrets. Pour le Conseil citoyen de la région autonome de Madrid une nouvelle étape s’ouvre. Il faut qu’elle s’ouvre partout dans Podemos. Ce doit être le point de départ : s’adresser à nouveau à tous ces gens qui sont passés à un moment donné par un cercle de base et qui ne sont pas restés même s’ils ont voté Podemos. Tendre la main aux activistes, aux mouvements sociaux, au syndicalisme, en respectant leur autonomie, pour qu’ils sachent que Podemos est leur parti. Il faut assumer la seule chose que nous pouvons être pour gagner : pluriels, démocratiques, radicaux sans être identitaires. Il n’y a pas de crise : il y a un monde, là, dehors, que nous devons conquérir. ■

* Miguel Urbán est député européen de Podemos et militant d’Anticapitalistas (section de la IVe Internationale dans l’État espagnol). Brais Fernández fait partie du secrétariat de rédaction de la revue Viento Sur et milite dans Anticapitalistas. Cet article a été publié par El Diario le 17 mars 2016  (Traduction et notes de la rédaction d’Inprecor).

Notes

1. Pablo Iglesias a brusquement démis de ses fonctions Sergio Pascual, secrétaire à l’organisation de Podemos et ami d’Íñigo Errejón ; tous trois font partie du noyau dirigeant de Podemos. Dans le même temps, un groupe d’élus de Podemos au Conseil citoyen de la région autonome de Madrid a démissionné.

2. Le congrès fondateur de Podemos s’est tenu à Vistalegre en octobre 2014.

3. Ancien secrétaire général du Parti communiste et ancien coordinateur général d’Izquierda unida.

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