Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 627-628 mai-juin 2016

ÉTAT ESPAGNOL

Les clés du changement aux prochaines élections du 26 juin

Cf. aussi : [Espagne]

Manuel Garí*

Madrid, le 27 avril 2016

Les résultats obtenus le 20 décembre dernier par Podemos, En Comú Podem, En Marea, Compromis et Izquierda Unida-Unidad popular (IU-UP) sont excellents. Ils indiquent un progrès sans précédent des forces du changement, mais ce progrès n’est pas suffisant. Il n’a pas été possible d’éjecter le Parti populaire (PP) du gouvernement, ni de dépasser, en nombre de sièges, un PSOE immobiliste, et encore moins de former un gouvernement favorable aux intérêts de la majorité sociale. Toutes les possibilités restent ouvertes pour la deuxième mi-temps qui se jouera le 26 juin 2016, y compris des options très régressives comme la résurrection de la droite ou la formation d’un gouvernement de « grande coalition » entre les partis du régime de 1978 en opposition au spectre de l’avancée des forces démocratiques de changement. Nous laisserons ici les spéculations sur l’avenir aux commentateurs politiques et les prévisions en termes de sondages aux experts en la matière.

La situation, malgré le jeu laborieux des élites politiques, ne change pas. L’instabilité politico-institutionnelle continue. La crise prend des formes nouvelles et l’économie ne parvient pas à se redresser. Les attaques contre les salaires et les conditions de travail se multiplient, les inégalités croissantes font partie de l’ossature du pays et les institutions européennes viennent d’envoyer des directives « impératives » sur les coupes budgétaires à réaliser pour respecter les normes absurdes et antisociales du déficit budgétaire et du paiement d’une dette croissante – paiement inscrit dans la Constitution grâce aux partis du régime. Le conflit social reste l’axe autour duquel la bataille politique réelle se structure entre les différentes classes et secteurs de la société actuelle, qui s’affrontent sur les salaires et la richesse, et c’est ce conflit social qui cadre les discours politiques et les lois qui garantissent les bénéfices ou « bâillonnent » les gens. Conflit social qui semblait avoir disparu de la scène ces derniers mois pour céder la place au ballet de la formation d’un gouvernement de coalition.

Synthèse et articles Inprecor

Le sort n’est pas encore fixé. Tout dépend de la manière dont chaque sujet politique agira, de la façon dont il sera perçu ainsi que de la façon dont il parviendra à maximiser ses forces et à minimiser ses faiblesses. Pour cette raison, je préfère centrer cette réflexion sur ce que peuvent (et doivent) faire les organisations de gauche et les mouvements sociaux afin d’impulser un troisième souffle à l’enthousiasme populaire en faveur de la création d’un nouveau cadre politique, institutionnel et économique au service de la majorité sociale. Pour y parvenir, les forces du changement devront introduire des modifications pertinentes sur trois points : la détermination de l’objectif principal, la tactique de jeu et l’alignement d’une équipe capable de mettre en place les relais nécessaires et de jouer avec tout le banc.

Dans ce cadre, ainsi que cela s’est produit lors de la montée de Syriza, les forces du changement peuvent multiplier leur influence et parvenir à obtenir des majorités. La condition, c’est de se présenter ensemble, en tant que candidats au gouvernement pour sortir le pays du bourbier de l’austérité et de l’autoritarisme, ainsi que pour assurer le droit de décider et une démocratisation constitutionnelle profonde. En ce moment, il n’est pas suffisant d’émettre des critiques justes, il est nécessaire d’assurer les alternatives. Cela implique que les forces du changement sortent sur le terrain pour « gagner » avec pour objectif clair d’éjecter du gouvernement le Parti populaire – le parti du pillage du domaine public, des politiques confiscatoires envers les classes populaires, et le cerbère des peuples des nations sans État. Il faut aussi que ces forces du changement ne tentent pas simplement de remplacer le PSOE dans son rôle « d’opposition loyale » dans le cadre de l’ordre établi – en une sorte de changement générationnel des élites – mais bien de le dépasser en nombre de suffrages et de députés comme condition sine qua non pour bâtir une nouvelle hégémonie dans le camp populaire qui permette la constitution d’un bloc politico-social majoritaire à même de faire face aux énormes défis du changement. Si ces forces ne parviennent pas à accéder au gouvernement du pays le 26 juin, au moins elles conserveront suffisamment de force pour y arriver à la prochaine occasion en étant une opposition implacable face à un gouvernement oligarchique probablement instable.

De ce qui précède découle une première conclusion : l’hypothèse politique et le discours d’une fraction minoritaire, mais très active et bien implantée, des forces du changement se sont avérés être une impasse et cette fraction voudrait y engager l’ensemble des forces de changement. Des manœuvres tactiques dépourvues de stratégie ne permettent pas de progresser et conduisent toujours à une politique fluctuante. Le discours vide et académique du dogme de la transversalité comme catalyseur d’une nouvelle identité collective ne sert à rien. Un dogme érigé en vérité absolue à laquelle on sacrifie le programme politique avec pour objectif d’occuper le centre politique – et non le centre de l’échiquier – jusqu’à « additionner » tout le corps électoral construit et constitué (enfin!) en un « peuple » qui vote et… délègue, laissant une nouvelle élite gouverner. En politique, plus encore lorsqu’il s’agit de politique émancipatrice, il est nécessaire de mettre sur le tapis les objectifs, les tâches, les dangers et les points forts d’un gouvernement du changement. Et, par conséquent, les propositions concrètes que ce dernier envisage de concrétiser et autour desquelles est élaboré et fait sens un discours politique.

Pour que ne se répète pas, cette fois-ci à l’ouest de la Mare Nostrum, ce qui s’est produit à Athènes suite à la mise en œuvre des exigences de la troïka, il est indispensable de partir d’une évidence : l’affrontement avec les hommes en noir ne peut être remporté dans une salle de négociation, aussi habiles que soient les négociateurs comme Varoufakis ou Tsipras, mais bien au travers de l’adoption de mesures matérielles qui assurent l’indépendance du gouvernement face aux manœuvres des marchés financiers ou des oligopoles comme, par exemple, celui de l’électricité. Je ne sais pas s’il s’agit de mesures de droite ou de gauche, mais il faut en adopter certaines : une réforme fiscale « modèle Robin des Bois », le contrôle de la monnaie-marchandise et de l’énergie en remplaçant la propriété privée des banques et des entreprises de fourniture d’énergie, électricité, gaz et pétrole, par la propriété sociale, publique et démocratique. Il faut le faire en rendant possible la participation et la capacité d’initiative de la population, organisée, active et mobilisée qui vote mais ne délègue pas. Tout cela ne dissipera pas les attaques et les problèmes, mais cela permettra d’être en position de mener une bataille, de menacer le confort des propriétaires de l’euro et de rendre la victoire possible.

La deuxième conclusion est que, ainsi que l’a mis en avant l’Appel pour la convergence politique et électorale des forces du changement dans l’État espagnol, « le moment est venu. Podemos, IU et les diverses confluences ont été à même de secouer les inerties et d’entrer en contact avec des millions de citoyennes et de citoyens lassés par la vieille politique et les abus des puissants : ces formations ont obtenu l’autorité nécessaire pour se mettre à la tête du processus. Mais cette confluence ne peut se passer de personne et l’apport spécifique de chacun à la résistance face à l’oligarchie et à ses agents politiques doit être reconnu. La générosité, la responsabilité et l’esprit de coopération doivent présider à ce processus. » Laisser passer l’occasion pour des motifs sectaires, d’abstraites théories identitaires, la défense d’une marque ou pour toute autre raison, constituerait un crime de lèse-société. ■

* Manuel Garí, économiste, est membre de la rédaction de la revue Viento Sur et militant du courant Anticapitalistas de Podemos (ex-Izquierda Anticapitalista, section de la IVe Internationale dans l’État espagnol). Nous reproduisons ici un article, écrit avant l’accord électoral entre Podemos et IU-UP, publié dans le quotidien en ligne Público.es le 27 avril 2016 : http://blogs.publico.es (Traduction de la revue suisse en ligne À l’Encontre, http://alencontre.org/, corrigée par nos soins).

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