Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 605-606 mai-juillet 2014 *

ÉTAT ESPAGNOL

Podemos, un grand succès et une grande responsabilité

Cf. aussi : [Espagne]

Brais Fernández*

L’apparition de Podemos bouleverse le panorama politique. Dans une situation d’impasse institutionnelle, dont l’instabilité semble être plus le résultat de la crise des vieux partis que du surgissement de nouveaux, Podemos apparaît comme la grande menace pour ceux d’en haut et un grand espoir pour ceux d’en bas.

Le 22 juin 2014

Après des années de mobilisations et de luttes essentiellement défensives, la marée de l’indignation ouverte par le 15M (le 15 mai 2011, apparition du mouvement des indignés) cherchait à se doter d’instruments de lutte pour conquérir des parts du pouvoir institutionnel, provoquant un changement de cycle au cours duquel les opprimés ne se contentent plus de protester, mais cherchent à transformer leur force en pouvoir politique. Un secteur de la population a commencé de croire, à nouveau, dans la possibilité de construire une société égalitaire et démocratique : la politique a été bousculée par la percée populaire.

Synthèse

Dans cet article nous tentons de synthétiser quelques questions : pourquoi Podemos est apparu, qui l’a lancé, quels sont les rapports entre Podemos et les identités de la gauche, sur quels éléments s’appuie son discours, quelles sont ses formes d’organisation et quels défis devra-t-il affronter dans le futur ? Bien des éléments importants n’y seront sans doute pas traités : il faut donc le lire comme une réflexion inachevée ou comme une contribution au débat.

De la lecture d’un moment à la création d’un événement

En rompant avec l’idée qu’il « faut accumuler les forces patiemment », le lancement de Podemos est le fruit d’une analyse « objective » de la conjoncture politique et d’une utilisation « subjective » de celle-ci. D’une part, la conjoncture a ouvert une opportunité politique : les luttes en défense des services publics, le discrédit des organisations sociales et politiques traditionnelles, la bureaucratisation de la gauche institutionnelle, son rejet par de larges couches de la population et leur ras-le-bol, la recherche d’une issue politique à la mobilisation – tels sont quelques symptômes indiquant qu’un projet comme celui de Podemos pouvait être couronné de succès. D’autre part, une telle conjoncture ne conduit pas automatiquement à un changement majeur de l’ordre politique. Elle doit être accompagnée d’une initiative permettant d’impulser la construction de sujets capables de créer des événements en fonction des possibilités existantes. La réalité reste un puzzle dans lequel tous les éléments doivent s’adapter : l’important est de construire le puzzle avec les pièces dont on dispose, même si on ne les a pas toutes.

Le lancement avec les forces accumulées

Podemos a été initié par les personnes regroupées autour du cercle de débat politique « La Tuerka », dont Pablo Iglesias (1) est le plus connu, et les militantes et militants de la Gauche anticapitaliste (IA). Deux cultures politiques différentes se sont rencontrées : une plus inspirée par les processus latino-américains, avec une hypothèse fondée sur le rassemblement populaire autour d’une figure charismatique transformée en symbole permettant d’agréger divers mécontentements, et une autre, « mouvementiste », fondée sur la volonté de construire par en bas une alternative en faveur de la rupture, de gauche et plus marquée par les expériences du 15M et des mareas (2).

L’emploi d’une figure publique « forte », plus connue pour ses apparitions télévisées que pour un rôle de dirigeant du mouvement – rôle qu’aurait pu jouer par exemple Ada Colau (3) – a été et reste controversé. Mais quelles que soient les controverses, il faut reconnaître que sans la figure de Pablo Iglesias, Podemos n’aurait pu dépasser le stade d’une expérimentation de plus, sans capacité de rassembler la population au-delà des espaces militants déjà construits. Et je parle de Pablo Iglesias en tant que symbole construit pour réaliser un indéniable succès : sa personne symbolise une compréhension qu’il faut construire aussi sur le plan médiatique du fait du rôle joué par les médias dans les sociétés actuelles. Pablo Iglesias est le produit d’une stratégie, car si les opportunités sont toujours incertaines, il faut savoir les saisir. Le mérite en revient à ceux qui ont saisi qu’il y avait un créneau, une accumulation de forces potentielles allant de ce sens, et qui ont travaillé pour transformer ce potentiel en quelque chose de concret. La légitimité de Pablo Iglesias à la tête de Podemos vient du fait d’avoir su construire, à travers les haut-parleurs médiatiques, une communication directe avec des millions de personnes s’identifiant avec cette démarche. Le débat ne concerne pas la nécessité d’un leadership de ce genre, car il a démontré son utilité pour impulser un large projet fondé sur l’auto-organisation populaire. Nous devons discuter comment combiner ce modèle de porte-parole médiatique avec la culture égalitaire et « d’en bas » qui a surgi avec le 15M. La tentative, non dénuée de tensions, d’assembler ces deux sphères explique en grande partie le succès de Podemos. Il faudra encore beaucoup d’expérimentations de cet aspect.

D’autre part, le secteur de la gauche radicale (radical dans le sens de la recherche des solutions à la racine des problèmes endémiques) a été capable de mettre ses (petites) forces militantes au service de l’ouverture d’un espace incontrôlable par une quelconque organisation qui voudrait soumettre les nouveaux secteurs sociaux à des positions politiques prédéfinies. Ce dont il s’agit, c’est de mettre l’organisation au service du mouvement, en abandonnant l’idée qu’on « intervient de l’extérieur » ou qu’il y a des camps politiques fixés. La tâche c’est de faire partie des expériences des masses, d’assumer leurs contradictions et les structures qu’imposent leurs rythmes réels et qui ne sont pas le produit d’un travail patient et organisé. Cela crée souvent des tensions entre les militants très « idéologisés » et le développement politique d’un mouvement composé majoritairement par des gens qui n’ont pas d’expérience militante et dont l’engagement n’est pas en général fondé sur le militantisme traditionnel. Le risque d’une rupture entre les noyaux militants (qui ne viennent pas nécessairement d’une organisation en particulier, car il y a toutes sortes de militantismes) et cette base sociale diffuse et large de Podemos est réel et sera toujours présent dans un mouvement qui, par sa nature même, regroupe diverses formes d’engagement et de participation. Un certain changement de mentalités sera sans doute nécessaire, car en plus d’être des « protagonistes » de la politique, les militants doivent assumer également une certaine vocation se lier à tous ces gens qui s’identifient à Podemos sans être pour autant prêts à se plonger dans l’activisme.

« Faire » avant « être » pour devenir

La défaite de la gauche traditionnelle (l’implosion de l’URSS, l’adaptation de la social-démocratie au néolibéralisme, l’impuissance de la gauche radicale) a fait que, contrairement aux précédentes époques en Europe, la symbolique « rouge » n’est pas l’élément d’identification qui permet l’expression du mécontentement anticapitaliste. C’est ce « qu’il faut faire » qui devient l’élément central d’identification et non plus « qui on est » à priori. Pour le dire avec les mots de Miguel Romero, « il est possible et important de créer une organisation politique dont la force et l’unité sont fondées au-delà de l’idéologie, en mettant l’accent sur la définition des tâches politiques centrales ».

Cela ne signifie pas pour autant que cette priorité de « faire » empêche la reconstruction des identités, car en politique il y a toujours un rapport tendu avec le passé, une force venant de loin qui nous pousse, comme l’expliquait Walter Benjamin. Il suffit de voir la fabuleuse récupération par Podemos du meeting en tant que théâtre politique : les poings levés, Carlos Villarejo citant Engels, Teres Rodríguez saluant les luttes locales des travailleurs, les chants de lutte, ou Pablo Iglesias faisant allusion à ce qu’il y de meilleur dans le mouvement ouvrier.

Cette conception du meeting en tant qu’espace vif, performant, détermine l’évolution de Podemos sur le plan esthético-discursif : dans ce théâtre « d’un type nouveau », que sont devenus les meetings de Pablo Iglesias et et des autres porte-parole publics du mouvement, le public non seulement observe et admire, mais également il agit, exerce une pression, vit. Cette ouverture des espaces pour l’expression populaire, le grand mérite de Podemos, a permis la rencontre du peuple des gauches avec lui-même, mais il a également forcé la gauche à sortir de sa léthargie identitaire. Podemos a évolué dans cet équilibre, tendu et précaire, permettant au projet d’ouvrir un champ nouveau au-delà de l’identité de gauche, pour immédiatement la recomposer, sans pour autant jamais renoncer à elle. Être de gauche revient à la mode, car ce n’est pas quelque chose qui se vit dans la solitude et avec un badge sur sa veste.

Le jeu des concepts

Podemos a atteint un équilibre difficile pour la gauche : apparaître comme « le nouveau » sans cesser de puiser dans la force qui émane de la recherche de l’inspiration dans le passé. Prenons deux exemples : celui de l’introduction « de l’extérieur » du terme « caste » et, d’autre part, celui de l’attaque d’un des piliers du régime constitutionnel de 1978 – le PSOE – en commençant par lui contester l’identité « socialiste ».

L’introduction du terme « caste » – un concept suffisamment ambivalent et vague pour définir un axe antagoniste dans un contexte dont la cause de la débâcle sociale s’avère à la fois invisible et individualisée – est un exemple de la puissance du discours de Podemos. Traditionnellement, dans la matrice marxiste de la théorie politique, le terme « caste » a été employé pour désigner des couches dont le pouvoir émane de leur rapport à l’État, alors que le terme « classe » fait référence à la position dans les moyens et les rapports de production et de propriété. Le terme « caste » permet de saisir la fusion entre le pouvoir économique et les appareils d’État, typique de la période néolibérale, produit de l’invasion financière des champs de gestion étatique qui durant la période de « l’État providence » reproduisaient les conquêtes sociales de la classe ouvrière. La « caste » permet de représenter, simplement et directement, les responsables économiques et politiques de la misère, de la fusion entre les pouvoirs publics et privés : ce terme pourrait devenir le synonyme de ce que le mouvement ouvrier nommait « la bourgeoisie ». Cette capacité du terme « caste » de symboliser la fusion entre les pouvoirs économiques et politiques a également sa base matérielle dans le mouvement réel : elle renvoie à ce slogan que le 15M a initié, rappelant que « nous ne sommes pas une marchandise dans les mains des politiciens et des banquiers ! » Un terme aussi ambigu que celui de « caste », sans ces expériences collectives précédentes, pourrait également devenir la fausse représentation de tous les maux, un slogan populiste qui masque les véritables responsables de la crise, comme cela a eu lieu en Italie, où le principal champion de la lutte contre la « caste », le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, a fini par passer un pacte avec l’UKIP (le parti d’extrême droite qui a remporté les dernières élections européennes en Grande-Bretagne) au sein du Parlement européen – notons que ce fut un pacte approuvé par un « référendum online ». Cela ne doit pas discréditer, ni l’usage du référendum online (sans doute un des outils les plus utiles pour élargir la participation populaire), ni celui du terme « caste », mais cela nous rappelle le poids des processus sociaux collectifs, qui définissent le sens d’un terme et déterminent dans un sens ou un autre l’usage des mécanismes de participation par internet.

Il ne faut pas non plus oublier que le duel entre la « caste » et le « peuple » se produit dans le cadre de rapports structurels de domination et d’exploitation capitalistes : la « caste » est exploiteuse, mais elle se développe et se reproduit dans le cadre d’un système. C’est l’action politique du peuple qui peut déloger la « caste », non dans le seul but de lui substituer une nouvelle couche de dirigeants « plus justes », mais pour désarticuler ces rapports sociaux (les rapports entre les humains et leur environnement fondés sur le pillage, l’expropriation au profit de quelques-uns de la richesse générée par le travail, les rapports d’oppression hétéropatriacale) qui déterminent la vie de la société. La force de Podemos, c’est que ce concept n’est pas en dehors de l’action réelle, ouvrant ainsi la possibilité de lier la lutte contre la « caste » à la possibilité de dépasser les structures et les rapports sociaux qui permettent et conditionnent la reproduction de la « caste ». Ce processus de lutte génère les éléments d’auto-organisation populaire, de nouveaux rapports sociaux qui remettent en cause ceux imposés par la société capitaliste : la lutte contre la « caste » se fait en coopérant, en discutant ensemble, affronte la concurrence, l’isolement et la solitude qu’offre le néolibéralisme.

De plus, Podemos a eu l’audace (liée à la possibilité ouverte par la fragilité des loyautés politiques établies par le régime de 1978) de se lancer à la conquête des bases sociales du PSOE. Au cours des dernières décennies, le PSOE a été le principal instrument de l’intégration des classes exploitées dans l’État espagnol, un rôle lié à sa subordination et à sa fusion avec les appareils de cet État. Les mécanismes de cette intégration ont été multiples. Il a utilisé ses liens avec les syndicats pour promouvoir une politique visant à développer un modèle économique combinant les aides européennes et la désindustrialisation du pays, l’activation de l’endettement comme instrument compensateur de la stagnation des salaires ainsi que la financiarisation du système productif. L’effondrement de ce modèle, à partir de la crise de 2008, a également entraîné une importante érosion de son rôle de référence sociale pour tout un secteur de la classe ouvrière qui précédemment voyait dans le PSOE un moindre mal face à la droite. Podemos a réussi à reprendre le qualificatif « socialiste » pour apparaître en tant qu’une alternative à la ruine de la « marque originale », y compris en « jouant » sur le fait que son dirigeant porte le même nom que le fondateur du PSOE (4). Podemos a accusé le PSOE d’abandonner ses objectifs fondateurs et a appelé à les reprendre dans le cadre de la construction d’un nouveau sujet politique. Les socialistes ont ainsi pu récupérer leur identité avec fierté, alors que le PSOE a été perçu comme dépassé et en décomposition.

Si l’on comprend le « sens commun » comme l’analysait Gramsci – c’est-à-dire comme la synthèse entre l’idéologie de la classe dominante et les conquêtes contre-hégémoniques des dominés dans leur lutte contre cette idéologie dominante – il ne fait aucun doute que l’ambivalence du discours de Podemos lui a permis de recueillir une part importante du capital historique accumulé à la fois par les luttes et par l’histoire du mouvement des opprimés. Mais cette ambivalence (indispensable et très utile pour un processus d’unification populaire massive) sera également confrontée à des défis dictés par le calendrier politique qui, ne l’oublions pas, échappe à Podemos, même si Podemos est dorénavant un des facteurs de l’équation. Que se passera-t-il lors du référendum catalan ? Le sentiment qui prévaut parmi beaucoup de ceux qui s’identifient à Podemos (la majorité, pourrait-on dire) ne les oriente pas vraiment vers le soutien au droit des Catalans de décider, même si certains dirigeants de Podemos ont défendu ce droit. Il faudra beaucoup de pédagogie et de courage pour que ne s’impose pas en Espagne le sens commun dominant, c’est-à-dire celui de l’unité de l’Espagne, mais au moins Podemos a ouvert la possibilité que cette situation puisse être résolue dans le sens de la démocratie.

Les formes ne s’inventent pas

Une des caractéristiques des périodes de reflux, c’est que la gauche tente d’intégrer les gens dans ses structures au lieu d’aller dans les structures que le peuple génère. Jusqu’à un certain point, cela est compréhensible. S’il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas où aller, alors c’est le repli et l’isolement. C’est pourquoi les attaques gratuites contre la gauche, qui a résisté à la vague néolibérale avant le 15M – tellement à la mode dans certains secteurs – sont peu matérialistes et injustes. La tragédie, ce n’est pas cette résistance, qui mérite le respect. La tragédie se produit généralement lors d’un changement d’époque, lorsque le mouvement fait irruption dans l’histoire. Les tentatives pour ne pas disparaître lors des périodes de reflux ou de crise du mouvement se concrétisent souvent dans la bureaucratie, parce que sans une pression d’en bas ce sont les institutions dominantes qui exercent la pression d’en haut. De cette façon les organisations traditionnelles de la gauche ont eu tendance à se convertir en appareils conservateurs, du fait de la pression générée par les liens avec l’appareil de l’État et des dynamiques de résistance fondées sur la seule lutte électorale.

Lorsque le mouvement populaire fait de nouveau irruption, toutes ces routines sont remises en question. La marée 15M fut justement cette irruption du mouvement, émergeant du désert et de l’apathie néolibérale. Un retour de la collectivité, de la création des formes d’organisation pour répondre aux problèmes de la majorité de la population. Des formes qui cherchaient à répondre à la réalité quotidienne du peuple. Emmanuel Rodríguez décrit parfaitement les formes proposées (et imposées) par le mouvement 15M, qui est « large, fondé sur les assemblées, informel, dans la rue et sur les réseaux. De manière spontanée, ses formes s’adaptent à celles d’un mouvement en construction, dans lequel tout le monde peut participer. Les assemblées sont ouvertes et n’importe qui peut y participer » (5).

La force de Podemos vient justement du fait qu’il ne cherche pas à imposer des formes d’organisation, mais au contraire de permettre la reprise de celles qui ont déjà été éprouvées sur les places, en ouvrant aux gens des espaces de participation. Cela explique sa capacité d’unification : on ne demande pas aux gens de s’intégrer dans une structure prédéfinie, on leur offre un espace et c’est à eux de le configurer. Cela différencie Podemos des autres organisations politiques. Avec Podemos, on parlerait plutôt d’auto-organisation, de « do it yourself », à l’opposé des modèles des organisations de la gauche traditionnelle au sein desquelles la relation entre le militant et la structure est configurée à l’avance.

Ce grand avantage n’est pas sans poser des problèmes. Les plus immédiats viennent de la nécessité de configurer des structures propres, capables de fonctionner de manière pratique et de s’adapter au rythme de la vie quotidienne. Le défi, c’est d’adapter la participation à la vie et non la vie à la participation. Pour cela, la définition des structures peut être utile pour ne pas perdre l’élan démocratique une fois passée l’euphorie initiale. Reste à voir si cette production de structures peut s’imposer de bas en haut. Du fait de la nature du projet (lancé « d’en haut »), l’espace à partir duquel le projet est dirigé est « fermé ». Dans Podemos nous avons affaire, de facto, à deux processus parallèles. Un, d’en bas, expérimental, créatif, ouvert, et l’autre d’en haut, clos, réagissant beaucoup plus rapidement, et qui annonce des décisions à l’ensemble de Podemos. Il est nécessaire d’équilibrer progressivement cette relation entre le « haut » et le « bas » sans perdre de vue ce qui se développe à la marge, tout en générant des mécanismes de contrôle et de décision qui couvrent tout l’espace de Podemos. La nouvelle période qui s’ouvre, avec Podemos lié à des institutions (et à leurs avantages matériels), constitue également un cadre favorable à un processus accéléré de bureaucratisation si la base n’impose pas un contrôle efficace et si des canaux garantissant la discussion de haut en bas et de bas en haut ne sont pas construits. Cela ne veut pas dire qu’il faille supprimer la capacité de prise de décision des espaces exécutifs, mais qu’il est nécessaire d’établir la possibilité des assemblées de les élire et de les contrôler, d’introduire les principes de rotation et de révocabilité, en recherchant un équilibre entre l’autonomie des cercles et l’ensemble du projet. Le discours de Podemos a mis l’accent sur la participation et sur le contrôle démocratique dans le but de modifier la logique de la représentation : il faut créer les conditions pour que ce qui a été dit soit fait.

Il ne faut pas cacher les tensions qui naissent dans un espace aussi hétérogène que celui de Podemos. Ces tensions ne peuvent être gérées qu’à la condition de créer un cadre stable, ouvert en permanence et suffisamment fort pour faire apparaître une nouvelle culture politique qui garantira que tous les débats seront canalisés par des structures démocratiques, qui surgiront de la base et seront perméables à la société. Ces mécanismes doivent viser le conflit politique avec les classes dirigeantes et ne doivent pas le paralyser. Mais en même temps ils doivent intégrer ce qui différencie Podemos de la simple efficacité technocratique.

Une des grandes différences de Podemos avec les autres formations politiques c’est que son mode de fonctionnement qui rassemble les gens, leur permet en même temps de décider et de penser tout en cherchant à résoudre les débats politiques. Au-delà de l’élan généré par l’enthousiasme, ces mécanismes exigent une nouvelle culture politique, dépassant la vieille politique basée sur les clans, les réseaux informels ou les discussions de couloir. De telles structures ne peuvent être construites qu’à la condition que le pouvoir (qui, après tout, n’est qu’une fiction, un accord consensuel que toutes les parties acceptent) émane des structures visibles, transparentes, régies par des règles claires et simples. De tels mécanismes sont les plus utiles pour générer une identité commune d’appartenance au projet, qui soit fondée sur « faire la politique », qui n’exclue pas, qui dépasse les sigles préalables, les groupes d’affinités ou simplement ceux d’assignation identitaire. C’est le défi interne le plus important que Podemos doit affronter : passer du rassemblement enthousiaste à la politique quotidienne sans perdre sa vitalité, son énergie, son émotion et sa démocratie. C’est difficile, mais possible.

Le défi, c’est de gagner

Un des plus grands paris de Podemos était de rompre la dichotomie entre les activités électorales et les processus de lutte et d’auto-organisation. Tout au long de la préparation des élections du 25 mai, Podemos a construit un mouvement politico-électoral massif, ayant vocation de continuer, dans un contexte de reflux des manifestations de rue à l’exception de la montée de la Marche de la Dignité. Ce « processus constituant » n’aurait pas été possible sans l’accumulation des forces permise par les nombreuses mobilisations antérieures, en sachant que des mobilisations fabriquent toujours la conscience des périodes suivantes. Mais il est aussi certain que Podemos a utilisé les élections pour réorganiser le champ politique, puisque pour la première fois la bataille électorale ne fut pas une « guerre de position » des forces accumulées, mais plutôt une « guerre de mouvement » rapide, qui cherchait à rassembler de nouveaux secteurs sociaux ne faisant pas partie de l’accumulation des forces issues des mobilisations précédentes. Cette utilisation des élections a permis de former des cercles, qui ont vécu et agi dans la campagne électorale en tant qu’agents d’une mobilisation : cherchant des suffrages à chaque fois que des espaces apparaissaient pour l’auto-organisation populaire.

Synthèse

Podemos est né avec un objectif concret : expulser les partis du régime des institutions. Mais cela ne signifie pas pour autant « gagner ». Car gagner c’est pouvoir gouverner, c’est plus : c’est doter les classes populaires de mécanismes d’auto-gouvernement à chaque fois qu’on enlève le pouvoir aux classes dominantes en démantelant leurs mécanismes de domination. Cela ne peut être réalisé par décret, ni du jour au lendemain, c’est un processus qui dans la conjoncture historique actuelle ne peut être initié que par une victoire électorale. Podemos doit se préparer à cela, en affrontant les campagnes électorales d’un point de vue offensif tout en se préparant, en parallèle, pour aborder la question gouvernementale et pas seulement en paroles. Personne ne peut douter que le programme de Podemos rencontrera des résistances du capital financier international, des grands entrepreneurs, de la caste liée aux appareils de l’État. Comment gérer les municipalités endettées par les politiques néolibérales ? Comment résister à la fuite des capitaux – une réaction plus que prévisible à la mise en œuvre d’une fiscalité fortement progressive ? Il faut construire des pouvoirs populaires pour résister à la pression qui sera déclenchée si nous gagnons les élections. Les menaces catastrophistes des grands médias ne peuvent être combattues seulement par les démentis verbaux : la meilleure façon de les combattre c’est un peuple confiant en lui-même, préparé pour exercer le pouvoir.

Les cercles de Podemos sont un des espaces essentiels pour réaliser cette tâche. Mais il doit être d’abord clair que nos cercles ne sont pas des mécanismes de pouvoir populaire : ce sont des outils supplémentaires pour la construction de ce pouvoir populaire au service d’un gouvernement citoyen. Il faut maintenir les relations constantes et étroites avec les gens dans les quartiers, les lieux de travail et d’études, en évitant de se limiter à des consultations par internet, très utiles et indispensables pour accélérer les mécanismes décisionnels mais incapables de construire une politique « à chaud », sur la base de délibération collective et de la construction de communautés enracinées dans la vie quotidienne des territoires. Il faut combiner les formules virtuelles et de présence en utilisant tous les instruments à notre disposition pour construire, lier et promouvoir la participation de la majorité sociale. Cela ne veut pas dire que les cercles doivent prendre toutes les décisions concernant Podemos, mais ils doivent participer à l’élaboration des questions à la citoyenneté pour éviter que seulement quelques-uns définissent ce qu’il faut répondre. C’est seulement de cette manière que les cercles seront des espaces ouverts, perméables à la sensibilité et aux problèmes de ceux d’en bas.

Ce sont aussi les cercles qui peuvent être le lien entre tout ce capital que nous avons accumulé au sein de la société civile et les institutions. Les tâches sont concrètes : parler avec les organisations sociales pas seulement pour se solidariser avec elles, mais pour recueillir leurs expériences en vue de l’élaboration d’une alternative gouvernementale (les Marées blanches et vertes ou la Plateforme des victimes des hypothèques ont une précieuse expérience qui devrait fonder les politiques publiques au service de toute la société), tisser des liens entre les forces vives des quartiers et des villes, rendre visibles les problèmes ignorés par les autorités, devenir un lieu de rencontre ouvert pour tous les résidents, être des mécanismes de formation politique d’une citoyenneté qui veut apprendre en commun à se gouverner elle-même…

Tout mouvement de transformation sociale marche sur de nombreuses pattes. L’électorat est une d’entre elles. Les activistes en sont une autre. Sans aucun doute les porte-parole et les personnalités publiques en représentent une qui est indispensable. Nous avons parlé des élections, des outils de débats, de comment utiliser l’énergie militante pour construire le pouvoir populaire. Mais une quatrième patte doit être activée : les gens « invisibles » qui vivent en marge de cette expression de la vie publique qu’on nomme la politique. C’est pourquoi il est nécessaire de comprendre Podemos comme un champ fluide, loin de la rigidité politique traditionnelle qui conçoit la construction de ses sujets seulement sur la base des expressions visibles. Notre immense défi c’est d’être l’espoir de ceux qui ne croient en rien, de ceux qui vivent en marge de la pratique politique, d’être le rêve de ceux qui vivent désenchantés. Cette puissance sociale là ne s’exprime pas tant qu’une force politique comme Podemos n’aura pas démontré qu’elle ne fraude pas. Le plus grand défi pour Podemos c’est de générer la confiance dans un monde plein de suspicions, où tout manque et où rien n’est vraiment crédible. Car si Podemos ne génère pas cette confiance, des monstres peuvent apparaître, les pulsions totalitaires, les fausses idoles. C’est une responsabilité qui est peut-être excessive pour une force si jeune, mais réelle. Toutes et tous, nous devons être à la hauteur. ■

* Brais Fernández, militant de Izquierda anticapitaliste (IA, Gauche anticapitaliste, section de la IVeInternationale dans l’État espagnol), participe à Podemos. Cet article a été d’abord publié par la revue électronique Viento Sur : http://www.vientosur.info (Traduit de l’espagnol par J.M.).

Notes

1. Pablo Iglesias Turrión (1978-), universitaire et animateur des émissions de télévision politique (« La Tuerka » de Tele K et Canal 33, ainsi que « Fort Apache » de Hispan TV), régulièrement invité par les émissions politiques sur plusieurs chaînes de télévision (13 TV, La Sexta, Cuatro, 24 horas), a participé à la création du mouvement Podemos en janvier 2014 et a été choisi, à l’issue de primaires citoyennes ouvertes, comme tête de liste de Podemos pour les élections européennes du 25 mai 2014.

2. Les Marées  – blanches (en défense du service public de la santé), vertes (enseignement public) et pour la dignité (contre les politiques régressives) – ont mobilisé durant des mois des centaines de milliers de manifestant-e-s.

3. Ada Colau Ballano (1974-) est une militante des mouvements sociaux, une des fondatrices de la Plateforme des victimes des hypothèques (PAH) qui lutte contre les expulsions des logements. Elle a publié plusieurs essais, dont « Vidas hipotecadas » (« Vies hypthéquées ») en 2012.

4. Pablo Iglesias Posse (1850-1925), ouvrier imprimeur, a été en 1879 un des fondateurs et le premier président du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), fondateur de l’Union générale des travailleurs (UGT) et de la IIe Internationale en 1988. En 1910 il a été élu député aux Cortes Generales – alors le premier et le seul député socialiste.

5. Emmanuel Rodríguez López, Hipótesis Democracia – Quince tesis para la revolución anunciada, éditeur : Traficantes de Sueños, Madrid 2013.

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