Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 655-656 septembre-octobre 2018

AMÉRIQUE LATINE

L’infamie nicaraguayenne du Forum de São Paulo

Cf. aussi : [Nicaragua]

Ernesto Herrera*

Juillet 2018, La Havane. Sur le podium des chefs d’État : Miguel Díaz Canal, Raúl Castro, Nicolás Maduro, Evo Morales, Salvador Sánchez Cerén inaugurent les sessions du XXIVe Forum de São Paulo (FSP), le sommet annuel du progressisme latino-américain.

Plus de 400 délégués, invités et observateurs de 53 pays remplissent le Palais des Conventions. Des représentant·e·s de partis et de fronts. De nombreux parlementaires, fonctionnaires, administrateurs, experts. Bénéficiaires d’une « culture de gouvernement ».

Hommages à Fidel et à Chávez, « pères de l’indépendance latino-américaine et guides pour les courants progressistes de la région ». Demandes de liberté pour l’ex-président brésilien Lula, prisonnier à Curitiba. Saluts à la victoire de Andrés Manuel López Obrador au Mexique.

D’un ton énergique, le président désigné de Cuba, Díaz Canel, avertit : « La montée de la droite rend nécessaire le retour à l’idéal de Fidel ». La présidente brésilienne (renversée par un coup d’État), Dilma Rousseff, met en valeur ce legs : « Fidel veillait sur son peuple et, en même temps, il se préoccupait du sort d’autres nations » (1).

Synthèse

Le vénézuélien Nicolás Maduro, président-successeur, récite la partition : « Tant qu’il y aura l’impérialisme aux États-Unis, bien qu’il soit en déclin, il y aura conspiration et intrigues contre les gouvernements progressistes ». Son collègue bolivien, le président Evo Morales, signale l’ennemi principal : Donald Trump. L’ambassadeur sahraoui au Nicaragua, Suleiman Tayeb Ahmed Salem, déclame : « Ici nous demandons des appuis et nous canalisons la solidarité mondiale de la gauche ».

Pendant ce temps, loin du confortable Palais, l’insurrection populaire persiste au Nicaragua. Les étudiant·e·s, les travailleur·e·s, les paysan·e·s, les intellectuel·e·s, les médecin·e·s, les journalistes, les communautés risquent leurs vies sans porter d’armes offensives, en défense de la liberté. Les barrages, les grèves civiques, les manifestations massives réaffirment le courage démocratique du peuple de Sandino.

Ils affrontent le régime Ortega-Murillo. L’explosion de la terreur ne les fait pas s’agenouiller. Ni les escadrons paramilitaires. Ni les centaines d’assassinats, de disparitions, de prisonnier·e·s politiques. Ni l’invasion des universités et des hôpitaux. Ni les massacres à Managua, Masaya, León et dans d’autres villes. Ni la persécution d’historiques combattant·e·s anti-somozistes et de commandant·e·s guérilleros, fondateurs du FSLN.

Cela ne dérange pas les délégué·e·s du Forum. Ce n’est qu’une opération réactionnaire parmi tant d’autres. Ils continuent de délibérer. Finalement, ils approuvent par « consensus » la proposition du Groupe de travail (2). Ils consentent à la crapulerie. La déclaration de La Havane n’admet pas de nuances : « Nous rejetons énergiquement la politique interventionniste des États-Unis dans les affaires internes du Nicaragua sandiniste, pays où est mise en œuvre la formule appliquée par l’impérialisme nord-américain aux pays qui ne répondent pas à ses intérêts hégémoniques : causant la violence, la destruction et la mort par la manipulation et l’action déstabilisatrice des groupes terroristes de la droite putschiste, qui boycottent la recherche du dialogue, lequel constitue le meilleur chemin pour dépasser la crise actuelle et obtenir la paix. Chose indispensable pour la continuation du processus de transformations sociales impulsé par le FSLN et le gouvernement présidé par le commandant Daniel Ortega et qui a réduit de manière notable la pauvreté et l’inégalité sociale dans ce pays frère » (3).

En un paragraphe, les « raisons d’État » du camp progressiste. Tel un blindage du régime ami. Il s’agit d’« affaires internes ». Peu importent les causes politiques et économiques de la « crise actuelle ». Encore moins ses conséquences : l’avilissement des libertés et la destruction sociale.

Les « raisons d’État » comme excuse complice. Légitimant les escadrons criminels de la dictature. Avalisant, de fait, la peine de mort extrajudiciaire comme méthode systématique de répression politique et sociale. Méprisant les multiples raisons démocratiques de la rébellion populaire.

À La Havane, le club des bureaucratismes et des opportunismes politiques a dépassé la ligne infranchissable. Les « affinités idéologiques » du côté contre-révolutionnaire enterrent à nouveau les valeurs de l’humanisme solidaire, internationaliste, socialiste. Aucune confusion.

Pièce centrale du Foro de Saõ Paulo, en tant que « référence historique de l’anti-impérialisme », la direction castriste en porte la plus grande responsabilité en imposant une nouvelle fois son « autorité révolutionnaire » dans le périmètre des « forces partenaires ». Cette fois-ci pour les aligner sur le terrorisme d’État au Nicaragua. Même si à l’heure de prendre des décisions stratégiques (politiques, économiques, diplomatiques) convenant aux intérêts « géopolitiques » particuliers du Parti-État, elle oublie ses « forces partenaires ».

Synthèse

Curieux. En réalité, indécent. Parce que la majorité des partis et des fronts du FSP revendiquent, dans leurs pays, le pluripartisme, l’alternance électorale, la séparation des pouvoirs, la gouvernabilité institutionnalisée, la liberté de la presse, le respect des droits humains. C’est-à-dire qu’ils souscrivent, strictement, aux règles de base de la « démocratie formelle » bourgeoise.

Une expression nette du double langage progressiste. Indéfendable.

Juillet 1992, Managua

IIIe rencontre du Forum de São Paulo. Le FSLN est dans l’opposition. Violeta Chamorro gouverne.

Parmi les principaux invités, Ernest Mandel. La presse sandiniste commente ainsi son intervention : « Devant les représentants des divers partis politiques latino-américains et européens, Mandel montra des ressources qui semblaient ne pas être à l’ordre du jour ». En recommandant de « dénouer les nœuds politiques qui attachent les idées, le témoignage de l’un des marxistes les plus connus du XXe siècle » a servi « pour ouvrir un peu les rideaux de l’incertitude, afin que le soleil entre, peut-être pour la première fois, dans la gauche latino-américaine » (4).

En deux paragraphes, les principes révolutionnaires, les idées socialistes, le « programme » de lutte : « La tâche principale des socialistes-communistes est d’essayer de restaurer la crédibilité du socialisme dans la conscience et la sensibilité de millions d’hommes et de femmes. On n’y parviendra qu’en parlant des principales préoccupations et besoins des masses. Tout modèle de politique économique alternatif doit les prendre en compte.

« Nous devons être ceux qui aident concrètement et efficacement les masses à lutter avec succès pour leurs besoins. On peut citer ici ces besoins sur un mode quasi biblique : l’éradication de la faim, des vêtements pour ceux qui n’en ont pas, un logement digne pour tous, sauver la vie de ceux qui meurent faute de protection médicale, généraliser l’accès gratuit de tous à la culture en éliminant l’analphabétisme, universaliser les libertés démocratiques, les droits de l’homme, en finir avec la violence répressive sous toutes ses formes » (5).

Chose évidente. Les « ressources » exposées par Mandel n’étaient pas « hors de l’ordre du jour ». Elles proposaient des actions d’après une perspective anticapitaliste. Ce qui n’était plus la préoccupation de la gauche alors réunie.

Les rideaux restèrent fermés et le soleil n’entra pas. L’incertitude stratégique ouvrit la voie au « réalisme politique ».

Dix ans plus tard, Roberto Regalado, membre du Groupe de travail et dirigeant du Parti communiste de Cuba, décrivait la rencontre de Managua en 1992 comme l’expression ultime d’une « crise de l’enfance ». Le point d’inflexion, à partir duquel s’imposeraient les définitions de « anti-impérialiste » et « anti-néolibéral ». Sans les prétentions d’une nouvelle Internationale avec un programme socialiste. Au contraire, un forum pluriel, avec la tête ancrée dans la gestion de l’État (6).

En 1997, les partis du Forum avaient déjà environ 30 % des parlementaires latino-américains et gouvernaient d’importantes mairies. La « stratégie d’approche du pouvoir » se recyclait dans la voie électorale.

En 2001, quand le Parti des travailleurs (Brésil) et le Frente Amplio (Uruguay) s’approchaient assurément du pouvoir, l’« anti-impérialisme » et l’« anti-néolibéralisme » se diluaient dans un programme néodéveloppementiste. Compris, selon Aloizio Mercadante, comme « projet stratégique » de la gauche. Comme « une étape de transition du modèle libéral vers le marché de la consommation de masse », dans le « changement du dispositif de redistribution au sein du marché intérieur » (7).

Le progressisme commençait son chemin vers la « culture de gouvernement ». La crise néolibérale et les insurrections de masse des années 2000-2003 en Amérique du Sud l’ont trouvé préparé en tant que restaurateur de l’ordre du capital et garant de la « normalisation » institutionnelle.

Juillet 1990, São Paulo

Rencontre de fondation du Forum de São Paulo organisée par le Parti des travailleurs. Sans chefs d’État. Un Lula barbu reçoit les invités. Avec une image de syndicaliste. Pas de palais. À peine le discret hôtel Danubio, disparu depuis longtemps. Des affiches peintes à la main. Des photos en noir et blanc.

Des représentant·e·s de 48 partis et fronts de gauche de 13 pays. En majorité, des dirigeant·e·s politiques et des militant·e·s sociaux. Peu de parlementaires ou de fonctionnaires.

Les « enfants perdus », selon le mot de Eduardo Galeano, se rencontraient. Fidel Castro appuie cette initiative. L’« arrière-garde stratégique » s’écroule en URSS et en Europe de l’Est. En Amérique latine, le néolibéralisme attaque et détruit les droits sociaux. Les privatisations s’étendent. Le « consensus de Washington » comme paradigme du fondamentalisme de marché.

Peu avant, en février 1990, les sandinistes avaient perdu le pouvoir.

On débat des méthodes de lutte, des options institutionnelles, de la stratégie du pouvoir populaire. La critique du stalinisme se fait à voix haute. On revendique un socialisme démocratique. La déclaration de São Paulo résume les intentions : « Nous manifestons par là notre volonté commune de rénover la pensée de gauche et le socialisme, de réaffirmer son caractère émancipateur, de corriger les conceptions erronées, de dépasser toute expression de bureaucratisme et toute absence d’une véritable démocratie sociale et de masse. Pour nous, la société libre, souveraine et juste à laquelle nous aspirons et le socialisme ne peuvent être que la plus authentique des démocraties et la plus profonde des justices pour les peuples ». Finalement, « un engagement actif avec la valeur des droits humains » et « la primauté des valeurs sociales, basées sur la solidarité » (8).

Le contraste avec La Havane 2018 est choquant. Entre les deux, les « raisons d’État ». La gestion vénale des finances publiques. L’institutionnalisation de la lutte sociale. Le verrou du « changement possible ».

Les « réformes structurelles » passées à l’oubli : réforme agraire, réforme urbaine, nationalisation du système bancaire, santé et éducation publique gratuites, transports publics et services publics subventionnés, re-nationalisation des entreprises privatisées, blocage des prix du panier de base familial, non-paiement de la dette extérieure frauduleuse. C’est-à-dire un programme quasi « biblique », dans une dynamique de rupture avec la logique d’appropriation privée de la richesse sociale.

Il n’en reste rien. L’ampleur de l’inégalité est un scandale. La pauvreté a à nouveau augmenté. La précarité salariale prédomine dans le « marché du travail ». Les salaires sont des minimums de survie. La spéculation immobilière expulse des millions de personnes vers les périphéries urbaines. Les « colonies de peuplement irrégulières » s’accumulent. La matrice productive basée sur l’extractivisme et l’investissement étranger direct… est exemptée d’impôts.

Les photos, cette fois-ci, démoralisent.

Synthèse

Lula, champion du programme Faim Zéro, distingué à son époque comme « homme d’État global » par les patrons du Forum économique de Davos, est incarcéré comme prisonnier de droit commun. Et la « manière pétiste de gouverner » est en ruine. Rafael Correa, auto-exilé en Belgique avec sa « révolution citoyenne » dans la valise. Des dizaines de milliers de Vénézuéliens et de Cubains fuyent la faim, la pauvreté, le chômage, la désillusion. Le projet « national-populaire » du clan Kirchner est soumis à la justice pour corruption. Le FMI et le Wall Street Journal font l’éloge du « capitalisme andin » d’Evo Morales. En Uruguay, 40 % de la population risque de tomber dans la pauvreté après 13 ans de gouvernement du Frente Amplio.

La « paix néolibérale » en Colombie – avec Cuba et la Norvège comme « pays garants » et Felipe González et José Mujica, comme « facilitateurs » – continue à voler les terres des paysans pauvres et à tuer des dizaines d’activistes sociaux. Finalement, le plan Colombie a imposé sa stratégie contre-insurrectionnelle.

L’Union des nations sud-américaines ? L’Alliance bolivarienne des peuples de Notre Amérique ? Le « socialisme du XXIe siècle » ? Non, l’Alliance du Pacifique (9) en tant que « pouvoir de l’intégration ».

La droite patronale revient diriger, sans intermédiaires, les négoces de l’État.

Voilà le bilan du « cycle progressiste ». La déclaration de La Havane 2018 est sa facette macabre.

Montevideo, le 17 août 2018

* Ernesto Herrera, ancien dirigeant du Parti socialiste des travailleurs (PST, alors section uruguyenne de la IVe Internationale), une des organisations fondatrices du Forum de Saõ Paulo, ancien membre de la direction de la IVe Internationale, anime la revue électronique latino-américaine Correspondencia de prensa, qui a publié cet article (https://correspondenciadeprensa.com/2018/08/20/nicaragua-la-canallada-del-foro-de-san-pablo/), traduit du castillan (Uruguay) par Hans-Peter Renk.

Notes

1. « El Foro de San Pablo, con loas a Fidel », Página/12 (Buenos Aires) du 18 août 2018.

2. Le Groupe de travail (GT) est l’instance de coordination faisant office de direction du Forum, créé après la IIe rencontre tenue à México Ciudad, en 1991. C’est le cadre où se négocient les « consensus ». Il prépare l’ordre du jour et rédige les déclarations. Il est composé des dirigeants des principaux partis et fronts.

3. Declaración de La Habana, julio de 2018 (http://forodesaopaulo.org/declaracion-final-del-xxiv-encuentro-del-foro-de-sao-paulo-15-al-17-de-julio-de-2018/)

4. El Nuevo Diario (Managua) du 19 juillet 1992.

5. Ernest Mandel, « Faire renaître l’espoir », Inprecor n° 358 du 11 au 24 septembre 1992. Le texte est disponible sur le site web Ernest Mandel : http://www.ernestmandel.org/new/ecrits/article/faire-renaitre-l-espoir

6. « Foro de San Pablo es un olmo, no podemos pedirle una pera », http://alainet.org/active/57134

7. Aloizio Mercadante, alors secrétaire aux relations internationales du PT et dirigeant de Articulação (fraction majoritaire du parti). Les citations sont extraites de son intervention à la réunion du Groupe de travail du FSP, tenue à Montevideo, les 18 et 19 août 2002.

8. Declaración de San Pablo, 4 de julio de 1990, Inprecor/América Latina n° 6, julio de 1990. Des larges extraits de cette déclaration ont été traduits en français dans Inprecor n° 314 du 14 au 27 septembre 1990.

9. Alliance du Pacifique, créée le 28 avril 2011, à l’initiative du gouvernement de Barack Obama. Composée du Chili, de la Colombie, du Mexique et du Pérou. D’autres pays (l’Argentine, le Brésil, le Costa Rica, le Paraguay et l’Urugay) y participent comme observateurs et éventuels candidats à l’intégration.

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