Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 631-632 septembre-novembre 2016 *

COLOMBIE

Contexte et enjeux des négociations de paix

Cf. aussi : [Colombie]

Sébastien Brulez*

Le lundi 26 septembre, le gouvernement colombien et la guérilla des FARC ont signé un accord de paix historique censé mettre fin à plus de 50 années de conflit. Cet accord devait être ratifié le 2 octobre par référendum mais il a été rejeté à une courte majorité. Nous retraçons ci-dessous, dans les grandes lignes, les différentes étapes du conflit armé qui déchire le pays (1) depuis la seconde moitié du XXe siècle.

Manifestation contre l’assassinat de civils par les militaires © elpueblo.com

Manifestation contre l’assassinat de civils par les militaires © elpueblo.com

En 2013, le Centre national de Mémoire historique (CNMH) estimait le nombre de morts dus au conflit armé à 220 000 (2). Quant au nombre de déplacés, les derniers chiffres font état de 6 044 200 déplacés internes, soit plus d’un Colombien sur dix. Plus de 63 % de ces déplacés vivent sous le seuil de pauvreté et près de 33 % dans des conditions d’extrême pauvreté (3). La Colombie est le deuxième pays qui compte le plus de déplacés internes au monde, après la Syrie. Selon le gouvernement colombien, entre 1990 et mars 2015, les mines et munitions non explosées ont fait 11 073 victimes, dont 2 216 morts (4).

Une histoire tourmentée

La Colombie a été confrontée au phénomène des guérillas dès le lendemain de son indépendance, lorsque les royalistes (restés fidèles à la métropole) se soulevèrent contre la toute jeune république (5). Fondée en 1819 par Simón Bolívar, la Grande Colombie rassemble alors les territoires de la Colombie actuelle, de l’Équateur, du Venezuela et du Panamá (6). Elle perdra les deux premiers en 1830 et l’isthme en 1903.

Synthèse et articles Inprecor

Sans passer en revue les différentes étapes de la formation de la Colombie actuelle, retenons cependant l’importance qu’acquiert, dès les premiers jours de la colonisation, la question de la propriété de la terre : « Le cadre qui détermine les structures foncières actuelles a été fixé par les bulles papales dictées par Alexandre VI en 1493. Elles attribuèrent la propriété des “terres découvertes et à découvrir” aux couronnes d’Espagne et du Portugal, sans évoquer les droits des communautés précolombiennes » (7). Cette caractéristique concerne l’ensemble de l’Amérique latine, mais cette question reste primordiale dans le conflit colombien.

Les origines du conflit actuel remontent au milieu du XXe siècle. Comme le rappelle Alberto Valencia Gutiérrez : « Durant les sept dernières décennies, la Colombie a connu deux grands phénomènes de violence : le premier, la Violencia, court de 1946 au milieu des années soixante, le second prend son essor dans les années quatre-vingt et perdure jusqu’à aujourd’hui. Les deux décennies qui séparent ces temps forts de la violence se caractérisent par des taux d’homicides infiniment moins élevés » (8).

La Violencia correspond à une période de guerre civile entre les partisans du Parti conservateur et ceux du Parti libéral. L’assassinat du leader de ce dernier, Jorge Eliécer Gaitán, sera suivi du « Bogotazo », le soulèvement populaire de Bogotá en 1948. Malgré la grande popularité de Gaitán auprès du peuple (qui secoue même l’élite de son propre parti) l’affrontement libéraux-conservateurs reste une bataille entre deux composantes de l’oligarchie. Comme l’explique Michel Gandilhon, « au-delà des divergences qui séparent les deux organisations, un seul et même axe “oligarchique”, fondé sur la défense de la pérennité du statu quo social, les traverse et les rend au fond solidaires face aux revendications de la population » (9). Avant cela, au début des années 1930, des guérillas paysannes apparaissent déjà, notamment suite à la défaite et à la répression de la grève insurrectionnelle des travailleurs des bananeraies de la United Fruit Company en 1928 (10).

Les guérillas

Les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et l’ELN (Armée de libération nationale) sont les plus anciens mouvements de guérilla d’Amérique latine toujours en activité (11). En 1964, suite à la répression de l’État sur le mouvement paysan (déjà armé à l’époque) et à une première intervention des États-Unis, le Parti communiste colombien décide de la création d’un bras armé : les Forces armées révolutionnaires de Colombie (12). Fondée la même année par des étudiants influencés par le guévarisme, l’Armée de libération nationale (ELN) se distingue des FARC par sa stratégie « foquiste ». En effet, la révolution cubaine de 1959 a ouvert un débat stratégique dans la gauche révolutionnaire latino-américaine. Les guévaristes s’inspirent de la théorie du « foco » (foyer), prônée par Ernesto Che Guevara dans son ouvrage la Guerre de guérilla publié la même année, véritable manuel de guérilla (13) destiné à former les révolutionnaires pour allumer des foyers insurrectionnels sur tout le continent.

La stratégie des FARC est différente. Elles sont nées comme organisation à vocation défensive (d’ailleurs dans une première étape sous le nom « autodéfenses paysannes ») au sein d’un mouvement paysan implanté sur le territoire, et qui plus est, en lien avec le mouvement ouvrier à travers le Parti communiste. La tutelle de celui-ci ne disparaîtra qu’à la fin des années 1990, lorsque les FARC deviendront pleinement autonomes. À partir de cette période : « La prépondérance des calculs stratégiques conduit du reste les FARC à délaisser encore davantage le travail politique d’endoctrinement au profit de la seule emprise par la force. En fait, elles s’orientent vers un dessein proprement militaire. Le primat du militaire présente pour elles l’avantage de faciliter le maintien de leur cohésion. Prendre le pouvoir par les armes leur tient donc lieu de programme. Lors de leur huitième “conférence” en 1993, les FARC confirment leur décision de lancer une offensive générale contre le régime. Cela se traduit de 1995 à 1999 par l’abandon des tactiques habituelles de guérilla en faveur d’attaques massives regroupant des centaines, parfois même un millier de guérilleros, et par des victoires militaires retentissantes » (14).

Parallèlement, les FARC développent une stratégie d’encerclement des principales villes et sont alors présentes dans la moitié des communes du pays. « Plusieurs analystes prédisent que les FARC pourraient bien s’emparer effectivement du pouvoir. En 1998, le gouvernement paraît lui-même le redouter suffisamment pour décider d’entamer des négociations et n’hésite pas pour cela à démilitariser une zone de 42 000 km² comme l’exige la guérilla. Celle-ci ne peut plus se targuer seulement de sa longévité et de sa cohésion mais aussi d’avoir mené une stratégie qui a mis le gouvernement aux abois. Ses effectifs atteignent alors 17 000 membres » (15). Cette zone démilitarisée dans la région du Caguán sera le théâtre de négociations de paix pendant plus de trois ans. Au début des années 2000, les FARC ont reconstitué une structure politique parallèle, le Parti communiste colombien clandestin (PC3) et le nombre de leurs combattants est aujourd’hui estimé à 7 000.

La question du trafic de drogue

Le 16 mai 2014, les FARC et le gouvernement colombien sont parvenus à un accord sur « le problème des drogues illicites ». Comme le rappelle le Communiqué conjoint, « le conflit interne en Colombie a une histoire longue de plusieurs décennies, qui est antérieure, avec des origines différentes, à l’apparition des cultures d’usage illicite et à la production et commercialisation des drogues illicites sur le territoire colombien » (16). Il s’agit, en effet, d’un conflit avant tout de nature politique et sociale, auquel est venu se greffer le problème du trafic de drogue et alimenté par ce dernier.

Les premières cultures illicites apparaissent dans les années 1960. Il s’agissait alors de la production de marijuana, limitée à une seule région du pays, et de son exportation. C’est le développement de l’exportation de cocaïne qui va radicalement transformer le trafic de drogue en Colombie et mener à la constitution des « cartels » de Medellín et de Cali, comme l’explique Alvaro Camacho Guizado : « Le fonctionnement de ce marché exigeait la constitution d’organisations capables de contrôler l’ensemble d’un processus incluant le contrôle des routes d’importation et d’exportation, l’organisation de groupes de grossistes pour fournir le marché international et la formation de bandes armées disposées à protéger leurs chefs et à défier tout autant les bandes rivales que les appareils d’État, de police et de justice qui les poursuivaient sans relâche » (17). Ces organisations vont par la suite établir des alliances avec certains propriétaires terriens, notamment pour l’acquisition de terres pour satisfaire les besoins liés à la culture de la coca. Mais elles vont également s’allier avec des commerçants et politiciens locaux « dans le but d’éliminer les risques induits par la présence et les menaces des organisations de guérilla » (18).

Les relations des guérillas avec le trafic de drogue sont complexes et paradoxales. Les FARC (et l’ELN pendant une plus longue période) voient dans un premier temps ce trafic d’un mauvais œil : « Les principes des FARC, fortement marqués par l’ethos ruraliste, lié à leurs origines et à leur base sociale, qui valorise l’autosubsistance du paysan par les cultures vivrières, sont durement mis à l’épreuve par l’essor de ces cultures si juteuses. Dans le nord du pays, dans les régions du Santander et du Bolivar, où elle est fortement implantée, la guérilla guévariste de l’ELN refusera, par exemple, de rentrer pendant de longues années dans l’engrenage de la production et du narcotrafic. Elle punira même de mort les cultivateurs qui transgresseront l’ordre de ne pas semer la plante » (19).

Mais ces positions idéologiques finiront par plier face aux possibilités d’augmenter les ressources financières. Et en quelques années, les FARC passeront « du prélèvement d’impôts à l’achat-vente de coca sur le lieu de production, devenant ainsi des intermédiaires grâce au capital illégal qu’elles obtiennent avec la matière première » (20). Dans le Communiqué conjoint du 16 mai 2014, les FARC reconnaissent implicitement leur implication dans le narcotrafic en s’engageant « dans un scénario de fin du conflit, à mettre fin à toute relation, qu’en raison de la rébellion, elles aient eue avec ce phénomène du trafic ».

État colombien et parapolitique

Comme nous l’avons vu plus haut, l’État colombien a historiquement été dominé par le bipartisme alternant au pouvoir deux fractions de l’oligarchie, le Parti libéral et le Parti conservateur. Cependant, parallèlement à la montée en puissance du narcotrafic, de nouvelles formations politiques vont apparaître. Alvaro Uribe, président de la Colombie entre 2002 et 2010, en est l’une des figures. S’il est aujourd’hui mis en cause pour ses liens présumés avec les cartels et le paramilitarisme, les accusations ne datent cependant pas d’hier : « Les premières accusations remontent aux années 1980. À 30 ans, le jeune Alvaro Uribe est nommé directeur de l’aéronautique civile, en plein apogée du trafic de cocaïne. À cette époque, les autorisations concédées aux atterrissages et aux vols d’avions transportant la poudre blanche explosent. Virginia Vallejo, starlette de la télévision et amante de Pablo Escobar, le chef du cartel de Medellin, racontera plus tard dans un livre que le parrain parlait d’Alvaro Uribe comme d’un jeune homme providentiel grâce à qui son commerce avait prospéré. “Sans lui, on devrait nager jusqu’aux États-Unis pour transporter la drogue chez les gringos”, lui aurait soufflé Pablo Escobar » (21).

C’est durant les deux mandats d’Alvaro Uribe qu’ont éclaté les scandales dits de la « parapolitique » et des « faux positifs ».

Le premier a révélé les liens entre son parti et les groupes armés d’extrême droite. Depuis 2006, les révélations d’anciens chefs paramilitaires démobilisés ont mené à l’arrestation de plus de 55 députés et sénateurs, dont certains ont été condamnés à 40 ans de prison (22). Aujourd’hui encore, la presse colombienne estime qu’environ 25 % des parlementaires élus en 2014 l’auraient été avec le soutien de groupes irréguliers, et parle de la « troisième génération de la parapolitique » (23).

Le second scandale, celui des « faux positifs », a révélé l’assassinat de près de 1 600 civils par les militaires. « Ces civils étaient présentés officiellement comme des guérilleros tués au combat pour gonfler les statistiques. Le scandale des “faux positifs” (un “positif” désignant en langage militaire une perte ennemie) a fait tomber de nombreuses têtes au sein de l’armée, mais n’a jamais touché l’ex-ministre de la Défense et actuel président Juan Manuel Santos. Il dirigeait pourtant l’armée au moment où ces exécutions étaient une pratique courante. Alvaro Uribe n’a pas non plus été inquiété » (24).

Ce scandale est à mettre en lien avec la déshumanisation de l’ennemi prônée par « la guerre contre le terrorisme ». En effet, les deux mandats d’Alvaro Uribe se sont caractérisés par la politique dite de « sécurité démocratique », qui alimentait l’idée de l’imminence d’une victoire militaire contre la guérilla et niait toute interlocution avec les « terroristes » des FARC (25). La dénomination de « terroriste » permettant de ne pas reconnaître l’ennemi comme un interlocuteur valable et de nier le caractère politique du conflit. Par ailleurs, cela permet aussi de nier le statut de prisonniers de guerre aux guérilleros emprisonnés pour en faire des prisonniers de droit commun, pour « terrorisme » ou « narcotrafic ». Les accusations de narcotrafic ont également été utilisées pour extrader des chefs paramilitaires vers les États-Unis, où ils ont été jugés pour ce délit et non pour les crimes et massacres commis en Colombie. Cela a également permis de couper court aux révélations encombrantes sur leurs liens avec certains représentants politiques colombiens (26).

Acteurs transnationaux

On ne peut analyser la situation actuelle de la Colombie sans prendre en compte l’aspect régional et international. D’un point de vue régional, la première décennie des années 2000 s’est caractérisée par l’arrivée au pouvoir de plusieurs gouvernements progressistes en Amérique latine. Dans certains pays, ce sont même d’anciens mouvements de guérilla, réintégrés à la vie politique légale, qui ont remporté les élections. Tout cela sur un continent considéré par les États-Unis comme leur chasse gardée, et ce depuis la Doctrine Monroe. La Colombie, elle, est restée politiquement à droite et fidèle alliée des États-Unis. En 2006 elle a signé un accord de libre-échange bilatéral avec Washington (il n’est entré en vigueur qu’en 2012) (27). En 2013, le pays a entamé formellement le processus d’adhésion à l’OCDE (28) – qui devrait se conclure en 2017 – et le président Juan Manuel Santos, récent lauréat du Prix Nobel de la Paix, promeut l’entrée de la Colombie au sein de l’OTAN (29).

Militairement, la Colombie est aussi un allié stratégique des États-Unis dans la région. À ce titre, les deux pays ont conçu dès 1999 un plan de coopération dénommé « Plan Colombie », destiné officiellement à apporter une assistance au gouvernement colombien dans sa lutte contre le narcotrafic, à consolider sa présence sur tout le territoire national et à « améliorer les conditions de vie des populations les plus vulnérables en leur offrant des opportunités économiques, sociales et une protection des droits humains ». En 2002 le Congrès américain allait cependant accorder des pouvoirs étendus et permettre au gouvernement colombien d’utiliser les fonds (plus de sept milliards de dollars depuis lors) à la fois dans sa guerre contre la drogue mais aussi contre les organisations considérées comme terroristes, « reconnaissant que terrorisme et commerce de drogues illicites sont inextricablement liés en Colombie » (30).

Si les chiffres officiels font état d’une diminution de plus de 50 % des surfaces de coca cultivées entre 2001 et 2012 (31), force est de constater que le Plan Colombie n’a fait que déplacer les plantations vers d’autres pays de la région, principalement la Bolivie et le Pérou. « Quelque chose de semblable s’est passé avec les cartels de la drogue et les hubs de distribution. Du moment où l’interdiction se faisait plus vigoureuse en Colombie, l’importance des cartels colombiens a diminué en comparaison avec les cartels centre-américains et mexicains. Une montée en puissance des cartels mexicains qui a eu des conséquences catastrophiques pour ce dernier pays. Approximativement 50 000 victimes de 2006 à 2012 à cause des guerres entre cartels » (32). Ceci peut en partie s’expliquer par le fait que le problème ne réside pas seulement dans la plantation de coca et dans la production de cocaïne, il réside également dans la demande de cette drogue consommée principalement aux États-Unis et en Europe. Là-bas, la consommation et distribution entraînent également économie souterraine et crime organisé. À titre d’exemple, le premier importateur de cocaïne en Europe n’est autre que la mafia calabraise, la ’Ndrangheta (33).

Les négociations de paix

Ce n’est qu’au début des années 1980 que les premières tentatives de dialogue ont lieu, c’est-à-dire que c’est à partir de ce moment que les FARC ont commencé à être considérées comme un interlocuteur politique. Le 28 mars 1984 sont actés les premiers accords qui posent déjà comme principe la réintégration civile, politique et économique des guérilleros (34). En 1985 voit le jour l’Unión Patriótica (UP), expression politique légale créée via le Parti communiste et qui permet à une fraction des FARC de participer à la vie politique. Mais ses militants feront l’objet d’assassinats ciblés les années suivantes. Entre 1985 et 1996, entre 1 000 et 3 000 militants (les chiffres diffèrent selon les sources) seront exterminés, parmi eux deux candidats présidentiels et 13 députés (35).

En 1998 commencèrent les dialogues de paix dans la zone démilitarisée du Caguán, mais le piétinement des négociations, la montée en puissance des paramilitaires et leur infiltration dans la vie politique nationale mit fin au processus en janvier 2002. En 2006, des négociations eurent lieu dans le cadre d’une médiation internationale encadrée par le Venezuela et l’Unasur (Union des Nations sud-américaines), dans le but notamment de libérer certains otages, dont Ingrid Betancourt.

Les négociations qui ont débuté fin 2012 à La Havane, sous l’égide de Cuba et de la Norvège, se basaient sur le principe suivant : « Il n’y a d’accord sur rien tant qu’il n’y a pas d’accord sur tout ». Ce qui a permis aux parties de discuter à La Havane tout en continuant les hostilités sur le terrain. Ceci présentait l’avantage de ne pas mettre les dialogues en danger à la moindre rupture de cessez-le-feu sur le terrain. L’autre point positif est que les négociations incluaient les enjeux politiques de la Colombie actuelle. Les discussions se sont déroulées autour de six points : réforme rurale intégrale ; participation politique ; cessez-le-feu bilatéral et désarmement ; solution au problème des drogues illicites ; vérité, justice et réparation aux victimes ; mécanismes de ratification et de vérification.

Les FARC observent déjà un cessez-le-feu unilatéral depuis juillet 2015. Les accords de paix signés ce 26 septembre par le président Juan Manuel Santos et le représentant des FARC, Rodrigo Londoño, alias « Timochenko », stipulent que la guérilla a 180 jours à partir de la signature pour rendre ses armes à une force d’interposition de l’ONU. Après cela, elle devra se muer en force politique pour continuer son combat. Mais le rejet du texte lors du référendum du 2 octobre plonge le pays dans l’incertitude.

Partisans et détracteurs du dialogue

Le conflit colombien est un conflit politique et social complexe dont l’infrastructure socio-économique est sous-tendue par le narcotrafic. Si la démobilisation du principal groupe armé paramilitaire (AUC, Autodéfenses unies de Colombie) par le gouvernement d’Alvaro Uribe semble avoir réduit le nombre d’acteurs dans ce conflit, cela ne s’est pas traduit par une réduction des activités liées au trafic des drogues illicites mais plutôt par une mutation. De nouvelles « Bandes criminelles » (Bacrim), apparemment moins tournées vers des objectifs politiques, sont apparues (36).

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Du côté des guérillas, si les expériences positives de reconversions politiques dans d’autres pays latino-américains (ainsi qu’en Colombie avec le M19, mouvement armé dont est issu Gustavo Petro, ancien maire de Bogotá) peuvent inspirer les FARC, l’expérience de l’Unión Patriótica reste un traumatisme qui pèse dans les mémoires. Stratégiquement, les FARC ont à priori tout à gagner d’une réinsertion dans la vie politique légale, et ce pour plusieurs raisons. D’abord les moyens militaires mis dans le Plan Colombie les menacent maintenant depuis les airs (plusieurs dirigeants historiques ont été abattus par des frappes aériennes). Ensuite, même si elles ont réussi à s’adapter et même à augmenter le nombre d’attaques ces dernières années (37), l’objectif de prise de pouvoir qui était le leur dans les années 1990 semble aujourd’hui inaccessible. Par ailleurs, la configuration sociale du pays a changé, passant d’une population à majorité rurale à une majorité urbaine. Et le financement par le narcotrafic ou par les rétentions d’otages les a également affaiblies politiquement.

D’un autre côté, le processus de paix compte également des adversaires. C’est le cas du clan de l’ancien président Alvaro Uribe, de certains secteurs économiques comme les grands éleveurs de bétail, ainsi que d’une partie des militaires qui craignent de voir leur budget raboté en cas d’accords de paix. Par ailleurs, la militarisation du pays permet également de contenir le mécontentement de certains secteurs de la population, comme les paysans affectés par l’accord de libre-échange avec les États-Unis. Enfin, l’écueil de ce processus se trouvera peut-être dans le choix du modèle de société. Comme à l’époque de la Violencia, l’oligarchie colombienne est divisée, entre partisans et détracteurs du dialogue. Mais elle est unanime sur le projet qu’elle défend : un modèle extractiviste basé sur les investissements dans l’agro-industrie et l’extraction minière, donnant à la Colombie une place de fournisseur de commodities dans la division internationale du travail. Bref, un modèle d’accumulation par dépossession (38). Au propre comme au figuré, les sentiers de la paix sont encore loin d’être déminés en Colombie. ■

* Sébastien Brulez est membre du comité de rédaction de la Gauche, revue éditée par la section belge de la IVe Internationale (LCR-SAP).

Notes

1. Pays de 1 138 910 km², la Colombie compte un peu plus de 48 millions d’habitants, dont plus de 75 % résident en zone urbaine. Environ 28 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté (ce chiffre s’élève à 41,5 % en milieu rural) et 8,1 % en situation d’extrême pauvreté (18,1 % en milieu rural). Le PIB par habitant est de 6 056 dollars US et le coefficient de Gini est de 0,54, ce qui en fait une société relativement inégalitaire (CEPALSTAT, Base de datos y publicaciones estadísticas, http://estadisticas.cepal.org).

2. Marie Delcas, « Le conflit armé colombien aurait fait 220 000 morts et 5,7 millions de déplacés », Le Monde, 27 juillet 2013, www.lemonde.fr.

3. Internal Displacement Monitoring Centre et Norwegian Refugee Council, Informe global 2015 : desplazados internos por conflicto y violencia, 2015, www.acnur.org.

4. William Neuman, « El desminado y la paz avanzan lentamente en Colombia », The New York Times, 21 avril 2015, www.nytimes.com.

5. Michel Gandilhon, La Guerre des paysans en Colombie. De l’autodéfense agraire à la guérilla des FARC, Paris 2011, édition Les nuits rouges, p. 24.

6. John Lynch, Las revoluciones hispanoamericanas 1808-1826, Editorial Ariel, Barcelona 1976 (2001), p. 240.

7. Olivier Delahaye, « La question agraire au Venezuela de 1493 aux années actuelles », Économie rurale n° 313-314, septembre-décembre 2009, pp. 115-128.

8. Alberto Valencia Gutiérrez, « Introduction », Problèmes d’Amérique latine, n° 83, hiver 2011-2012, pp. 7-8.

9. Michel Gandilhon, cf. note 5, p. 39.

10. Michel Gandilhon, cf. note 5, p. 85.

11. Cécile Marin, « Guérillas d’hier et d’aujourd’hui », Le Monde Diplomatique, février 1997, www.monde-diplomatique.fr.

12. Michel Gandilhon, cf. note 5, p. 120.

13. Ernesto Che Guevara, la Guerre de guérilla, Mille et une nuits, 2009.

14. Daniel Pécaut, « La “guerre prolongée” des FARC », EchoGéo, Sur le Vif, décembre 2008, http://echogeo.revues.org/10163

15. Daniel Pécaut, cf. note 14.

16. Mesa de Conversaciones, Comunicado Conjunto [version en français], La Havane, 16 mai 2014, www.mesadeconversaciones.com.co.

17. Alvaro Camacho Guizado, « Narcotrafic : mutations et politique », Problèmes d’Amérique latine n° 83, 2012, p. 67.

18. Alvaro Camacho Guizado, cf. note 17, p. 68.

19. Michel Gandilhon, cf. note 5, pp. 146-147.

20. Daniel Libreros et Jorge Gantiva Silva, « Colombie : politique de paix et réinvention de la politique. Histoire, terre et construction du “bien commun” », A l’encontre, 10 mai 2013, http://alencontre.org.

21. Pascale Mariani, « Colombie : l’ex-président Uribe visé pour ses liens avec les cartels et les paramilitaires », Mediapart, 23 juin 2014, www.mediapart.fr.

22. Patrick Bèle, « Les liaisons dangereuses des politiques colombiens », Le Figaro, 16 mars 2010, www.lefigaro.fr.

23. « Llega la tercera generación de la parapolítica al Senado de la República », El País, 10 mars 2014, www.elpais.com.co.

24. Pascale Mariani, cf. note 21.

25. Olga L. González, « Colombie, les dialogues de paix de la dernière chance ? », Mouvements n° 76, 2013, p. 81.

26. Maurice Lemoine, « Bogotá se débarrasse de témoins encombrants », Le Monde Diplomatique, 15 mai 2008, www.monde-diplomatique.fr.

27. Ministerio de Comercio, Industria y Turismo, Acuerdo de Promoción Comercial entre la República de Colombia y Estados Unidos de América, www.tlc.gov.co.

28. OCDE, La OCDE inicia formalmente el proceso de adhesión de Colombia, 25 octobre 2013, www.oecd.org.

29. Olga L. González, cf. note 25, p. 83.

30. Embassy of the United States, Plan Colombia, Bogotá, http://bogota.usembassy.gov.

31. UNODC, Colombia : Monitoreo de cultivos de coca 2012, juin 2013, www.unodc.org.

32. Camilo A. Enciso Vanegas et Julien Hautefort, « Le Plan Colombia revisité (1999-2013) », Outre-Terre n° 38, 2014, p. 288.

33. John Dickie, « Le pape et la mafia », Arte, documentaire diffusé le 2 juin 2015.

34. Olga L. González, cf. note 25, p. 79.

35. Olga L. González, cf. note 25, p. 76.

36. Alvaro Camacho Guizado, cf. note 17, p. 77.

37. Camilo A. Enciso Vanegas et Julien Hautefort, cf. note 32, p. 289.

38. Jean Batou, « Accumulation par dépossession et luttes anticapitalistes : une perspective historique longue », Contretemps, 9 février 2015, www.contretemps.eu.

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