Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 526-527 avril-mai 2007 *

COLOMBIE

Guerre fratricide entre guérilleros

Cf. aussi : [Colombie]

Roberto Alvarez

Roberto Alvarez est le pseudonyme d'un militant de Colombie qui se reconnaît dans la IVe Internationale.

Ce qui dans certains cercles de la gauche ne semblait être qu'une fantaisie que créent périodiquement les grands moyens de communication en vue de déconsidérer tant la gauche non armée que l'insurrection partisane, c'est-à-dire un affrontement armé entre les troupes de l'Armée de libération nationale (ELN) et les Forces armées révolutionnaires (FARC) a été officiellement confirmé par les deux côtés. Comme cela se produit trop souvent, l'épisode qui a été à l'origine du conflit a déjà sombré dans une mer confuse d'accusations mutuelles.

Au-delà du premier épisode, il faut rechercher une solution politique immédiate au sein du camp révolutionnaire, loin de tout esprit sectaire, prépondérant ou revanchard. Et tenter de nous expliquer d'un point de vue révolutionnaire les erreurs possibles qui ont conduit à cette situation lamentable serait d'une grande aide.

Les commentateurs et les politiciens de droite, tout comme les chefs militaires, ont attribué les événements à des conflits supposés pour le contrôle des routes stratégiques tant du point de vue militaire que du contrôle de nombreuses zones de culture de la coca et du pavot. Le but est de persuader l'opinion publique que les guérillas colombiennes sont des « narcoterroristes » et de priver de tout caractère politique la résistance révolutionnaire, à l'unisson avec l'argumentation impérialiste sur « la lutte mondiale contre le terrorisme ».

D'autres ont fait valoir que quelques fractions de « l'ELN » tentent d'accumuler le plus d'argent possible à la veille de la démobilisation et du désarmement auxquelles le gouvernement colombien prétend les amener dans le cadre des négociations de paix que les porte-parole de l'ELN mènent actuellement à Cuba. Il s'agit de démontrer de cette manière la prétendue défaite militaire de l'ELN et l'illégitimité de la lutte armée. Et il n'est pas possible d'exclure que dans des cas isolés des commandements locaux aient pu recourir à des comportements condamnables, empêtrés dans des contradictions politiques ou ne parvenant pas à résoudre des problèmes individuels de subsistance économique.

L'origine des FARC a un indéniable enracinement paysan du point de vue de sa base sociale. En 1964 ils ont constitué des corps de partisans dans les régions paysannes frappées par la répression officielle et par le vol de terres par les bandes armées organisés par les grands propriétaires terriens. Mais il est aussi indéniable que du point de vue politique les FARC ont surgi en lien avec le projet stalinien, avec tout son poids bureaucratique et niant toute autre option politique. Et bien que beaucoup d'eau soit passé sous les ponts depuis la chute du mur de Berlin, on remarque encore l'héritage stalinien dans la façon de résoudre les contradictions et dans la discipline intérieure, encore très rigide et verticaliste, typique d'une armée comme d'ailleurs ils se font appeler eux-mêmes. Ils se considèrent encore en tant qu'avant-garde armée de la révolution et ne reconnaissent pas les autres forces de la guérilla, certes minoritaires, mais existantes (1).

En ce qui concerne l'ELN, on trouve à ses origines des secteurs intellectuels urbains influencés par la révolution cubaine et la pensée du Che Guevara, ainsi que des fractions religieuses liées à la théologie de la libération, ce qui explique la présence dans ses rangs des prêtres catholiques, tel le légendaire Camilo Torres Restrepo. Les militants de l'ELN ont fait preuve de davantage de tradition démocratique dans leurs rangs et d'un esprit d'unité révolutionnaire au travers de leur concept « d'avant-garde collective », inspirée des expériences centraméricaines des années 1980, comme ce fut le cas du Nicaragua (FSLN), du FMLN salvadorien et de l'UNRG guatémaltèque. Le fruit de cette influence fut la tentative colombienne de mettre en place la Coordination de guérilla Simón Bolívar.

Dans le passé, des affrontements régionaux avaient déjà eu lieu entre les deux organisations de la guérilla, dans des conditions fort différentes. Elles avaient pu être résolues à travers des accords politiques permettant de régler les divergences. Néanmoins cela témoigne que le conflit ne remonte pas exactement à des faits actuels, mais a des racines plus profondes.

Dans les rangs du FARC, on entend actuellement des tonalités différentes. Ainsi le principal dirigeant des FARC, Manuel Marulanda, a envoyé un message aux négociateurs de l'ELN à la Havane, disant : « Si nous avions parlé avec nos ennemis de classe, pourquoi ne parlerions-nous pas entre nous comme combattants d'une même cause, même si nous employons des méthodes différentes dans le travail révolutionnaire ». Une tonalité fort différente de celle employée par le Bloc des Caraïbes des FARC, qui opère dans le nord de la Colombie, qui a titré son communiqué « Le retournement de l'ELN » et parle du « rôle très regrettable de l'ELN dans son triste déclin en tant que mouvement insurgé. » « Bien qu'il n'ait jamais été atteint par le Plan Patriote (2) — poursuit le communiqué — démotivé par la lutte armée, il se prépare à intégrer le système politique en vigueur, la lutte institutionnelles, électorale et finalement se laisse utiliser par le service secret militaire contre les FARC. » Et il conclut : « Tous ces faits nous font penser que l'ELN doit être très profondément infiltré par les services secrets militaires. De ce fait nous ne pouvons les considérer comme des alliés stratégiques. Ceux qui procèdent de cette manière ne peuvent qu'être des agents de l'armée officielle » (3). Des accusations très graves. Le ton de ce discours peut être en partie expliqué par le fait que c'est dans les Caraïbes colombiennes que les affrontements les plus graves ont eu lieu, avec des morts tant des militants de l'ELN que de ceux des FARC, ce qui fait que les blessures restent encore ouvertes et que les ressentiments sont plus grands.

Pour sa part le commandement national de l'ELN a fait valoir que : « à notre avis, la première raison de l'affrontement c'est les différences des idées, la deuxième tient aux différences des actions pratiques, la troisième réside dans l'interprétation que chacune des organisations fait de l'autre et la quatrième est à chercher dans les versions que chaque commandement reçoit de ses subordonnés. » (4) Les déclarations des commandements régionaux de l'ELN que nous connaissons avaient la teneur suivante : « L'unité viendra le jour où nous nous reconnaîtrons et nous accepterons en tant que projets différents, car c'est seulement de cette manière que nous pourrons confluer vers un projet de nation, qui se développe dans les luttes sociales, dans le mouvement politique alternatif et dans les luttes de résistance contre l'oligarchie et contre l'impérialisme. En tant qu'ELN nous avons toujours maintenu ces propositions, mais les faits nous démontrent que le zèle, l'arrogance, la cécité et l'omnipotence ont pesé plus au sein des FARC que les rêves visant à cristalliser les idéaux unitaires. » (5)

Dans la zone sud-ouest il y a eu également des affrontements rudes entre des unités partisanes, conduisant à des morts et à des blessés, mais il y a une différence entre les déclarations du Bloc des Caraïbes des FARC et ce que nous venons de citer de l'ELN de la région sud de Colombie.

Les FARC disposent certainement d'une force militaire et politique supérieure à celle de l'ELN. Cela peut expliquer, mais ne justifie pas, les attitudes hégémoniques de certains commandements des FARC. Il s'agit là des dangers professionnels du pouvoir, comme disait Rakovsky, ou de la dynamique de la microphysique du pouvoir, comme l'appelait Michel Foucault. Il s'agit de dynamiques qui apparaissent inévitablement y compris dans les organisations révolutionnaires non armées, c'est-à-dire au sein des partis politiques légaux. Il y a aussi la tendance que les plus forts regardent avec dédain les organisations minoritaires. Il n'y a pas de solution magique pour combattre de telles erreurs.

Seule l'orientation politique, la capacité de corriger à temps ses erreurs et de prendre des mesures visant à éviter au maximum de tels comportements peuvent garantir que les révolutionnaires parviennent à maintenir l'unité au milieu des différences et d'avancer vers la construction d'un monde meilleur, alors qu'ils doivent faire face aux vagues immenses de l'offensive idéologique de l'ennemi. Les fauteurs de guerre comme les néolibéraux doivent être contents de nos affrontements. Les forces populaires et démocratiques ne doivent pour leur part pas tomber dans ces pièges et savoir que la bourgeoisie et l'impérialisme savent mettre de côtés leurs divergences quand ils voient que leur pouvoir est en danger du fait de l'avancée des forces révolutionnaires. Nous devrions pour notre part nous rappeler des exemples de Pol Pot au niveau international et du Groupe Franc 6) en Colombie pour ne pas tomber à nouveau dans des pratiques aussi malsaines.

Notes

1. Raúl Reyes, dirigeant des FARC, a répondu ainsi à ce sujet : « Dans la lutte armée révolutionnaire, les FARC sont en effet l'avant-garde. C'est une catégorie gagnée dans la lutte de classes dure et quotidienne, au travers de la combinaison de toutes les formes de lutte de masse du peuple. » Cf. www.anncol.org, "Reyes : al ELN le falta coherencia entre lo que dice y hace" ("Reyes : l'ELN manque de cohérence entre ce qu'elle dit et ce qu'elle fait) en date du 13 février 2007.

2. Nom du plan militaire conçu par le gouvernement colombien il y a plus de six ans, sous la protection des États-Unis, dans le but de défaire militairement le mouvement partisan et en particulier les FARC. Le délai pour atteindre l'objectif a depuis longtemps expiré, les choses restent ce qu'elles avaient été, mais le gouvernement a conçu maintenant un prétendu Plan Victoire, avec les mêmes objectifs, sans expliquer pourquoi le Plan Patriote ne les a pas atteints.

3. www.anncol.org, Estado Mayor Bloque Caribe de las FARC-EP, Montañas de Colombia, febrero de 2007 (État-major du Bloc Caraïbe des FARC-EP, Montagnes de Colombie, février 2007).

4. Revista Insurrección, éditorial, http://www.eln-voces.com/, Comando Central, Ejército de Liberación Nacional, Montañas de Colombia. Febrero 19 de 2007 (Commandement central de l'ELN, Montagnes de la Colombie, 19 février 2007).

5. http://www.eln-voces.com/ Comunicado Público, Frente de Guerra Sur Occidental, Montañas del Sur occidente Colombiano, Enero de 2007 (Communiqué public, Front sud-ouest de la guerre, Montagnes du sud-ouest colombien, janvier 2007).

6. Le Grupo Franco (Groupe Franc) fut une dissidence du Mouvement du 19 avril (M19) qui a fait au cours des années 1980 une purge interne coûtant la vie à des centaines de militants honnêtes de la guérilla, accusés d'être « infiltrés » par le service secret militaire colombien. Il fut démontré ensuite que tout cela avait été monté par les agents de ce service secret…

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