Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 631-632 septembre-novembre 2016 *

COLOMBIE

Le département du Vichada offert au roi du soja ?

Cf. aussi : [Colombie]

Camilo González Posso*

Gustavo Grobocopatel, dirigeant de la multinationale argentine Los Grobo, appelé « le roi du soja », s’est rendu à plusieurs reprises à La Havane et a rencontré aussi bien les élites colombiennes, le président Santos ainsi que la délégation des FARC.

Le ministre de l’Agriculture, Aurelio Iragorri, avec l’entrepreneur Gustavo Grobocopatel, président du Grupo Los Grobo

Le ministre de l’Agriculture, Aurelio Iragorri, avec l’entrepreneur Gustavo Grobocopatel, président du Grupo Los Grobo

Alors qu’à La Havane ils en sont à se mettre d’accord sur la taille du Fonds foncier pour le plan de Développement rural intégral, et alors que dans la Minga (1) des dizaines de milliers de paysans, d’indigènes et d’Afro-Colombiens (descendants d’esclaves) se mobilisent en revendiquant – entre autres – que l’on fasse une véritable réforme agraire, le projet, dont on ne connaît encore que les grandes lignes, avance discrètement.

Il y a des manœuvres suspectes qui incitent à chercher à en savoir davantage. D’après un rapport du site d’information La Silla Vacia, la visite du « roi du soja » (2) à La Havane aurait pour objet « la plantation de 1 500 000 hectares de maïs, un autre million d’hectares de soja et 500 000 hectares de riz, avec la création de 160 000 emplois directs et participant au PIB pour 1,5 milliard de dollars par année, soit une augmentation de 2 % ». On estime que 60 % de la production du Vichada (3) serait destinée à l’exportation et que la valeur de la production destinée à la consommation intérieure serait autour de 1,8 milliard de dollars US par année, ce qui équivaudrait à substituer les actuelles importations de divers types de céréales. L’analyse du rapport portant sur la compétitivité productive dépeint une situation colombienne qui serait plus avantageuse que celle du Brésil, et, en ce qui concerne le riz, même meilleure que celle des États-Unis. La clé pour que l’affaire soit imbattable serait de réduire au minimum le coût du terrain, avec des loyers bas, ou, encore mieux, des terrains en friche que l’État distribuerait avec des subventions et des engagements à hauteur de dizaines de millions pour la construction d’une voie ferrée, d’une autoroute, pour la fourniture d’énergie bon marché et d’autres dotations en biens publics.

Département de Vichada en Colombie

Département de Vichada en Colombie © JR

Le document qui fonde l’ensemble du projet a été élaboré par le Groupe Los Grobo, avec le concours de la Banque interaméricaine de développement (BID), la corporation Colombia International, le ministère de l’Agriculture et le département national de Planification de la Colombie, sous le titre « Analyse de compétitivité des principales chaînes céréalières de la haute plaine colombienne ». Le projet a été adopté dans les stratégies du gouvernement sous les noms de « Nouvelle agriculture globale » et Colombia Siembra. La grande découverte que fait le rapport est que le nouveau paradis pour cette expérimentation ce sont 3 millions d’hectares dans le Vichada.

Depuis 2011, Gustavo Grobocopatel, connu en Argentine comme le « roi du soja », a fait des allées et venues en Colombie à la recherche de terres et de conditions juridiques favorables à son négoce global. La loi Zidres (4), qui a été récemment votée, est conçue sur un modèle très proche de celui qu’il a créé en Argentine et qu’il a ensuite propagé ailleurs.

Synthèse et articles Inprecor

Tout comme la loi Zidres, le modèle Grobo exige l’assurance juridique de pouvoir utiliser de grandes étendues de terres ayant des ressources en eau. En Argentine, le groupe Los Grobo cultive plus d’un million d’hectares de soja, dont un fort pourcentage sur des terres en location.

Pour ensemencer les 3 millions d’hectares dans le Vichada, il sera nécessaire de renforcer le dispositif juridique ; pour le moment on ne sait pas grand-chose sur les dossiers dont disposent déjà la Superintendencia de Notariado y Registro et le gouvernement. Les journaux ont publié quelques estimations qui donnent des pistes sur la manière dont ils pensent dégager des conditions-cadres pour pouvoir réussir l’affaire si finalement Grobocopatel ou les grands propriétaires cultivant le cacao et les transnationales, qui sont déjà alignés pour s’emparer du haut plateau, se décident.

Ces derniers jours on a vu la publication de rapports assurant que les meilleures terres de Colombie sont dans le Vichada, qu’elles seraient même meilleures que celles du Valle del Cauca, du Bajo Cauca du département d’Antioquia, du Meta ou encore que les plaines des départements du Magdalena, du San Jorge ou du Cesar. Le rapport de l’Institut géographique IGAC, qui a été commenté dans le journal El Tiempo du 26 mars 2016, affirme que « le classement des départements ayant le plus d’hectares nettement productifs met Vichada parmi les plus étendus, avec une superficie de plus de 10 millions d’hectares ».

Le 28 mars 2016 on a appris la nouvelle de la révision de 2 454 adjudications de terres dans le Vichada. Cette révision « implique que les titres octroyés au cours des 11 dernières années dans ce département par l’Institut colombien de développement rural (INCODER) – actuellement en liquidation – vont être examinés. Au total, l’INCODER a émis 2 454 titres de terrains en friche. La décision de lancer une enquête a été prise par le ministère suite aux récentes plaintes contre des ex-fonctionnaires de l’INCODER de la Direction territoriale du Vichada, accusés d’avoir commis des irrégularités lors des adjudications dans cette région du pays. »

Avec beaucoup de diligence, le surintendant du Notariado a déjà procédé à l’inventaire des titres et a découvert, comme c’est étrange, que justement cette région orientale du pays est pleine de terrains en friche et de terres occupées à tort par des délinquants. Dans ces documents beaucoup de cultivateurs légitimes n’apparaissent pas, pas plus que les titres des terres ancestrales des communautés Guahibo, Sicuani, Piaroa, Piapoco, Cubeo, Puinave, Amorua et Saliva, qui habitent dans 46 réserves du département et représentent 50 % de sa population.

La visite du magnat Gustavo Grobopocatel à La Havane pour rencontrer les FARC (5) et les porte-parole du gouvernement suscite beaucoup de questions. Il s’y est rendu en avril, après avoir accompagné le président Santos et le ministre Iragorri pour présenter la loi Zidres dans la région de l’Orénoque. Le gouvernement, qui n’arrive pourtant pas à trouver des terres pour le Fonds national assigné à faciliter l’accès à la propriété du sol aux familles paysannes, s’est fixé comme priorité de dénicher des terrains en friche pour les méga-projets, dans l’idée d’un modèle mixte de coexistence et d’alliances productives avec l’économie paysanne.

Il est probable que le « roi du soja » se soit rendu à La Havane pour sonder l’ambiance pour son projet dans le Vichada ou pour vanter lors des négociations les avantages de cette monoculture de millions d’hectares lorsque seront appliqués les accords de paix.

La Minga comprenant des indigènes, des paysans et des Afro-descendants n’a pas encore pris conscience de la signification du type de projet que veut impulser le gouvernement avec le concours de la BID et du groupe Los Grobo. Mais elle a signalé les risques des projets gouvernementaux de répartition territoriale après les accords. Et c’est la moindre des choses face à des idées comme celle lancée par le directeur du Plan national de développement (DNP), Simon Gaviria, qui a fait miroiter qu’il y aurait bientôt l’opportunité pour de grandes affaires qu’il n’aurait pas été possible de conclure en temps de guerre.

Le modèle de Grobo a été critiqué en Argentine, au Brésil, en Uruguay, à cause de son impact négatif sur la santé, sur l’environnement et pour la sécurité alimentaire. Il est possible que Gustavo – comme l’appelle le Président Juan Manuel Santos – apporte des adaptations pour ses applications pour la Colombie, mais le cadre en tant que tel est une très mauvaise référence.

En Argentine les dizaines de millions de tonnes de soja qui sont produites chaque année proviennent de semences transgéniques de Monsanto, modifiées pour résister au glyphosate, ce qui implique l’utilisation massive de ce produit toxique pour contrôler les mauvaises herbes. Les macro-projets proposés pour le Vichada sont basés sur un modèle extractiviste qui épuise les sols et a des impacts négatifs sur l’eau.

En outre, l’expérience montre que ce modèle n’est pas compatible avec le développement d’une économie agricole familiale. Au contraire, il implique une forte mécanisation et une faible utilisation de main-d’œuvre salariée. L’occupation du bassin du Vichada avec des millions d’hectares de monoculture aura des impacts négatifs sur les forêts et les zones humides, ainsi que sur la biodiversité et le cycle de l’eau. ■

* Camilo González Posso est actuellement directeur de l’Institut d’études pour le développement et la paix (INDEPAZ), après avoir été militant de la IVe Internationale (1975-1981), ministre de la Santé (1990-1992), représentant des mouvements sociaux dans les négociations de la paix (1989-2002), directeur du Centre de la Mémoire, de la paix et de la réconciliation. Cet article a été d’abord publié le 12 juin 2016 dans Pueblos en Camino, puis traduit en français et publié par la revue électronique suisse À l’Encontre : alencontre.org

Notes

1. Minga est un concept quechua qui signifie « travail collectif en vue d’un objectif commun » et qui qualifie la mobilisation sociale paysanne.

2. Gustavo Grobocopetel, dirigeant de la multinationale argentine Los Grobo, appelé « le roi du soja », s’est rendu à plusieurs reprises à La Havane et a rencontré aussi bien les élites colombiennes que les fonctionnaires du gouvernement au plus haut niveau (en commençant par le président colombien Juan Manuel Santos) ainsi que la délégation des FARC.

3. Le département du Vichada, peu peuplé, dont les Amérindiens constituent la moitié de la population, est situé à l’est de la Colombie et est constitué de vastes plaines, partie orientale sur le territoire colombien de l'ensemble plus vaste des Llanos, qui s'étendent du piémont de la Cordillère orientale jusqu'au Venezuela. Ces plaines sont baignées par de nombreux affluents du bassin de l’Orénoque.

4. Loi sur les « Zones d’intérêt du développement rural, économique et social » (ZIDRES), adoptée en décembre 2015 par le Congrès, autorise la location à long terme des terres publiques à de grandes entreprises agricoles, nationales ou étrangères et non leur distribution à des paysans sans terre.

5. Le commandant du Bloque Oriental des FARC, dont fait partie le territoire du Vichada, était l’un des représentants des FARC à La Havane. Le commandant en chef des FARC, Rodrigo Londoño Echeverri dit « Timochenko », a expliqué à Maria Elena Salinas de la chaîne Univision une des raisons de l’intérêt du grand capital pour les accords de paix : « Il y a aussi tous ces méga-projets dans les zones fortes du conflit, il y a beaucoup d’intérêts économiques, et si le conflit disparaissait, ils auraient la possibilité de développer ces projets. »

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