Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 515-516 mars-avril 2006 *

FORUM SOCIAL MONDIAL — BAMAKO

Impressions sur l’altermondialisme en Afrique

Cf. aussi : [Afrique] [Jean Nanga]

Jean Nanga

Jean Nanga est le correspondant d’Inprecor en Afrique subsaharienne.

En janvier 2004, le Forum Social Mondial (FSM) s’était, pour la première fois, tenu hors du Brésil : ce sont les altermondialistes de l’Inde qui avaient eu l’honneur de l’organiser à Mumbai. C’est sur cette lancée que le Forum social mondial s’est tenu cette année, de façon polycentrique, tour à tour, à Bamako (Mali), à Caracas (Venezuela) et va se tenir — un peu retardé à cause du récent tremblement de terre au Cachemire — à Karachi (Pakistan). L’objectif de cette mobilité c’est l’enracinement de la dynamique altermondialiste parmi les autres peuples confrontés aussi à l’agressivité du néolibéralisme.

Mais, à la différence des deux autres sites régionaux, le Forum Social Mondial Polycentrique de Bamako est une première sur le continent africain. Celui-ci n’avait jusqu’alors connu que des éditions de la version régionale, le Forum Social Africain (FSA). Par ailleurs, ce FSMP de Bamako est aussi le prélude à l’édition 2007 du Forum Social Mondial, qui aura lieu à Nairobi (Kenya). Autrement dit, il s’agissait d’un coup d’essai pour les altermondialistes du continent, en charge de l’organisation et de la mobilisation pour une participation populaire effective et efficiente. Ainsi, quelles impressions en avons-nous gardées ?

De la participation populaire

Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, où a été initiée l’organisation de la version régionale du Forum Social au lendemain de la première édition du FSM, et où se tient depuis 2002 un sommet alternatif au G8, dit Forum des Peuples Africains, le comité d’organisation espérait réunir 30 000 personnes, surtout du Mali et des pays voisins, des autres régions d’Afrique et du reste du monde. La participation a été moins importante que prévue : les chiffres varient entre 10 000 et 20 000 personnes. Ce qui a été annoncé par la manifestation d’ouverture : une marche d’environ 5 000 personnes, sur 2 km, avec un itinéraire en grande partie éloigné des quartiers populaires, voire sans véritable manifestation d’adhésion populaire.

Cette faible participation peut s’expliquer, entre autres, par la situation sociale de la population malienne dont 70 % vit sous le seuil de pauvreté. Le temps est ainsi plus consacré aux tactiques individuelles de survie. Et, les maigres revenus servent plutôt à la satisfaction des besoins élémentaires qu’à s’acquitter des droits d’inscription (équivalant au moins à deux repas) à un Forum de discussion, d’échanges sur l’avenir d’un monde qui semble, par empirisme ordinaire, voué à la répétition du même, sinon au pire. Ce, aussi à la lumière de l’histoire locale récente, celle de la « falsification de la victoire du 26 mars » : le mouvement populaire ayant chassé la dictature militaire en 1990, au prix de vies humaines, a cédé la place à un régime « démocratique », producteur de milliardaires et incapable d’arrêter la paupérisation, au contraire.

Toutefois, le peuple de Bamako a choisi de communier massivement avec les altermondialistes, en provenance d’Afrique et des autres pays, pendant le concert, payant (presque autant que l’inscription) au stade Modibo Keita, du chanteur de reggae, l’ivoirien Tiken Jah Fakoly. Concert, au cours duquel ont été repris en chœur les refrains contre le fardeau de la dette publique extérieure et d’autres méfaits du néolibéralisme. Une preuve de la sensibilité des absents aux travaux du FSMP à la critique du néolibéralisme.

Une participation sans droits d’inscription aurait-elle drainé plus de monde en général, en particulier les jeunes élèves, étudiantes/étudiants et chômeurs/chômeuses ? Le taux d’analphabétisme élevé (près de 60 %) a-t-il dissuadé les non « francophones », craignant d’être perdus parmi des « intellectuels » et étrangers, malgré les spots publicitaires radiotélévisés, en langues locales (bamana, fufuldé…) ?

A la frustration causée par cette faible participation des damnés de la terre du Mali, s’est ajoutée la localisation éclatée du Forum, sur une dizaine de sites, étalés d’une extrémité à l’autre d’une ville dépourvue d’un système de transports en commun adéquat. Comme si le Comité d’organisation était sans mémoire des déconvenues, en matière de déconcentration, du Forum Social Européen de Paris-Saint-Denis et de l’avantage de la localisation concentrée du Forum Social Mondial de Mumbai. Cette déconcentration réduisait les passages immédiats d’une conférence ou d’un atelier sélectionné à un autre et les possibilités de rencontres et d’échanges entre participants appartenant à des réseaux thématiques différents. Par exemple, peu de gens ont pu passer de la Maison de la Culture, dite « Univers des femmes » au Camp international de la jeunesse « Thomas Sankara », situés aux deux extrêmes.

Du caractère mondial

Cette première édition en terre africaine du Forum Social Mondial n’a pas été une édition bis de la dernière édition du FSA, tenue en décembre 2005 à Conakry (Guinée). Car, y étaient présents de nombreuses figures parmi les plus médiatiques de l’altermondialisation, tels Christophe Aguiton, Samir Amin, José Bové, Bernard Cassen, Susan George, François Houtart, P.K. Murthy, Paul Nicholson, Jacques Nikonoff, Riccardo Petrella, Ignacio Ramonet, Aminata Traoré évidemment… Mais, et surtout, y ont participé des délégations et individualités d’autres parties du monde que l’Afrique : Belgique, Brésil, Canada, Catalogne, Finlande, Grèce, Inde, Philippines, Uruguay… La participation non-africaine la plus visible a néanmoins été européenne en général et, semble-t-il, particulièrement française, (No Vox, syndicats Sud, CGT…)

Toutefois, certaines participations n’ont pas été appréciées. Celle, par exemple, de Federico Mayor, ex-directeur général de l’UNESCO, qui n’était pas à sa première participation, a été jugée incongrue par des participants à une conférence du Comité d’organisation : il a été cogestionnaire de la néolibéralisation de l’éducation et de la culture. Il en a été de même de cette représentante de l’État français, ayant jugé opportun de participer à l’atelier, organisé au Camp international de la jeunesse « Thomas Sankara », sur le thème « Quelle jeunesse pour libérer l’Afrique de l’impérialisme ? Le cas du Mali, d’hier à aujourd’hui », pour y évoquer la passion africaine de J. Chirac. Son audace a tourné court : les réactions non diplomatiques des jeunes d’Afrique, de France et d’ailleurs à ses propos l’ont poussé à ne pas attendre la fin. Il y a eu, par ailleurs, la présence non moins injurieuse de la banderole de l’USAID à l’entrée d’un atelier du dit camp.

Même la présence de certaines grosses ONG internationales, mieux pourvues financièrement donc plus visibles, à travers leurs sections africaines, n’a pas manqué de déplaire à certains. Telles, ces militantes de mouvements sociaux d’Afrique australe ayant exprimé, à la fin de la marche d’ouverture, leur hostilité à l’entrée dans le Stade Modibo Keita, des chameaux (1) portant une banderole favorable au commerce équitable. Il s’agissait, en fait, d’une hostilité à l’égard de l’Oxfam, supposé avoir mobilisé les chameaux et les chameliers, dont l’opposition à la mondialisation néolibérale leur semblait ambiguë… Il s’avère, en effet, que certaines ONG dites du Nord, parties prenantes de la dynamique altermondialiste, mériteraient plutôt la dénomination d’OPG (organisations para-gouvernementales), à cause de leurs rapports avec les États du dit Nord, dont elles attendent quelques changements positifs, moralement motivés, concernant leurs relations avec le Sud. Comme s’il était possible de mettre un terme aux rapports injustes, caractéristiques fondamentales de l’ordre mondial persistant, sans remise en cause de la nature de classe de son organisation économique.

C’est cette approche presque caritative que peut cacher l’usage assez courant dans la mouvance altermondialiste de la formule « libéralisme sauvage » pour caractériser le néolibéralisme. Comme si l’histoire du libéralisme, euphémisme de capitalisme (2), des XIXe et XXe siècles, avait connu un moment de trêve dans la prédation, la sauvagerie ou la barbarie, pour les peuples du Sud : l’impérialisme colonial, les guerres dites mondiales, l’apartheid, les républiques bananières, le néocolonialisme, les guerres de basse intensité au nom de la défense du « monde libre » ou libéral… Le préfixe « néo » exprime ainsi plutôt une nouvelle sauvagerie, sans masque et plus étendue, du capitalisme en mondialisation… depuis le « commerce triangulaire », faut-il rappeler.

Si Rémy Herrera, du Forum mondial des alternatives, a déclaré être à Bamako pour défendre deux positions — « la nécessité de passer de la conscience à l’action anti-impérialiste… [et] au-delà de la critique anti-néolibérale, la critique plus fondamentale du capitalisme » (3) — c’est un ton qui n’est pas dominant dans la mouvance altermondialiste en général, en Afrique en particulier. Ce qui s’explique, entre autres, par cette dépendance de certaines ONG locales dites de « développement » — sous la pression du quotidien et de l’idéologie dominante, incluant aussi l’illusion d’un capitalisme de justice sociale, après la faillite du « socialisme réel » (4) — à l’égard de certaines ONG dites du Nord, censées guider les peuples du Sud vers ce développement, capitaliste s’entend (par ailleurs écologiquement insupportable), qui leur semble interdit, sinon sous la forme de son revers, le sous-développement. Ce ne sont pas des fondations considérées aussi altermondialistes, à l’instar de France-Libertés de Danielle Mitterrand — parmi les hôtes de marque du FSMP — qui s’opposeraient à la propagation de cette illusion pire que réformiste…

Du programme : l’universel et le particulier

La veille de l’ouverture du FSMP à proprement parler, s’est tenue sous l’initiative du Forum du Tiers Monde, du Forum mondial des alternatives etc. la célébration du cinquantenaire de la Conférence de Bandung, ayant donné naissance au mouvement des non-alignés, qui est censé avoir contribué à la décolonisation, particulièrement de l’Afrique. Malgré la très faible participation, due aussi à la faible présence dans la capitale malienne des altermondialistes non-maliens, cette rencontre, organisée en ateliers thématiques, s’est achevée par une déclaration dite « Appel de Bamako », proposée pour signature aux organisations se reconnaissant dans « la nécessité de passer de la conscience collective à la construction des acteurs collectifs », autrement dit à la construction de « l’internationalisme des peuples du Sud et du Nord face aux ravages engendrés par la dictature des marchés financiers et par le déploiement mondialisé incontrôlé des multinationales… à la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique, d’Europe et des Amériques face aux défis du développement du XXIe siècle… [du] consensus politique, économique et culturel alternatif à la mondialisation néolibérale et militarisée ainsi qu’à l’hégémonisme des États-Unis et de leurs alliés ».

Quant au FSMP, il s’est déroulé selon la tradition, avec une multiplicité de thèmes tentant de couvrir l’ensemble des aspects de l’existence et des rapports des sociétés et des individus affectés par la mondialisation néolibérale. Ainsi, sous la forme de conférences, d’ateliers les thèmes furent discutés (dans le désordre) : les guerres et la paix ; l’OMC ; la dette publique extérieure des États du Tiers Monde ; les questions agraires et paysannes ; « l’Univers des femmes » ; la coopération internationale ; la destruction des écosystèmes ; les migrations et la criminalisation des migrant/es ; les matières premières ; les luttes sociales ; la communication et l’information, la culture, l’avenir des FSM ; la bonne gouvernance ; les alternatives ; l’éducation ; la critique de l’ONU comme outil des puissances impérialistes en général, des États-Unis en particulier ; l’impunité des dirigeants africains, anciens et en exercice, bourreaux de leurs peuples… Malgré l’intention d’éviter quelque hiérarchisation, certains thèmes ont plus que d’autres attiré l’attention, principalement à cause de leurs impacts sur la vie quotidienne des sociétés, africaines surtout. C’est le cas, par exemple, des thèmes de la dette et de leurs conséquences sur la santé, l’éducation, l’emploi… principalement animés par les réseaux tels le Jubilé Sud ou le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM)…

Cependant, de nombreux ateliers ont aussi été consacrés — quasi-exclusivement sur le site « Univers des femmes » — aux questions du patriarcat dans le néolibéralisme et de l’émancipation des femmes. Un thème, classique certes, qui aurait gagné à être aussi, voire plus présent sur les différents sites, vu le degré d’oppression des femmes sur le continent, que nombreux, voire nombreuses — hélas ! — tentent encore de justifier par relativisme ou culturalisme essentialiste. Alors qu’il s’agit bien de nos jours du produit d’une articulation entre les formes pré-capitalistes (dites traditionnelles, de contrôle des corps et d’exploitation de la force de travail) et des formes capitalistes, néolibérales, parmi lesquelles : le renforcement de l’hétéronomie économique (aussi par le chômage des femmes, y compris diplômées) et la déscolarisation massive des filles (conséquence des mesures sociales d’ajustement structurel) qui favorisent, entre autres, le développement de la prostitution des jeunes filles, comme stratégie individuelle de survie… Ainsi, certaines, se retrouvent victimes, prisonnières des réseaux internationaux de prostitution alimentant les chantiers pétroliers africains, les marchés européens… La tendance n’est pas, malheureusement, en ce temps de barbarie néolibérale, à l’amélioration de la situation. Ce serait même à peine provocateur de dire que la mobilisation pour l’égalité fondamentale des genres n’est pas encore considérée cardinale par la majorité de l’altermondialisme africain, à dominante mâle. Ce qui n’est pas, d’ailleurs, une exclusivité africaine…

Il mérite d’être signalé, par ailleurs, qu’un atelier a été consacré à la question des préférences sexuelles. Car il s’agit d’une question presque taboue, encore, dans la plupart des sociétés africaines et sur laquelle les altermondialistes ne sont pas aussi exempts de préjugés. Surtout à l’égard de l’homosexualité masculine. L’homophobie s’est illustrée ces derniers temps en Afrique par la répression juridique des homosexuels en Egypte, les propos délirants du président zimbabwéen Robert Mugabé, la campagne de presse contre les homosexuels, listes à l’appui, en cours au Cameroun… De quoi justifier davantage l’inscription de cette question à l’ordre du jour. Cependant, inscrit au programme par une organisation uruguayenne, rien ne garantit qu’il soit à l’ordre du jour du prochain Forum social africain…car le poids particulier des préjugés dans les sociétés et ce déferlement répressif ne favorisent nullement l’organisation des homosexuel/les, les confinant ainsi, le plus souvent, dans une quasi-clandestinité étouffante.

L’actualité brûlante : l’immigration, la terre, l’or, le chemin de fer…

Parmi les thèmes à l’ordre du jour, particulièrement en phase avec l’actualité africaine, ceux portant sur les politiques de la migration. Le pays hôte du FSMP est un grand pays de migration vers d’autres pays africains et hors du continent. De ce fait, le drame de Ceuta et Mellila (médiatisé de façon très ambiguë) a plané sur maints ateliers comme symbole de la criminalisation, particulièrement par les États occidentaux, de certaines catégories de migrants, fuyant la misère, les guerres, les régimes répressifs qui découlent de la néolibéralisation. Ce qui favorise, par ailleurs, la production des « sans-papiers » dont « l’illégalité » permet l’exploitation à souhait. Quoi de mieux que les « sans-papiers » pour le patronat en quête de surprofit et presque nostalgique de la main- d’œuvre esclave des premiers temps de la mondialisation. Voire à l’époque du libéralisme colonial, au cours de laquelle sont aussi arrivés en métropole les premiers migrants maliens, essentiellement parmi les « tirailleurs sénégalais », main-d’œuvre armée de la première guerre inter-impérialiste, dite mondiale. Aujourd’hui, il y aurait ainsi en France, 80 000 immigrés maliens, dont près de la moitié placés dans « l’illégalité », donc contraints à travailler « au noir », pour le bonheur de leurs employeurs, et exposés à la violence de l’expulsion.

C’est pour dénoncer cette politique de violation du droit à la migration — dont jouissent librement les oiseaux, a rappelé, dans un atelier, une Maghrébine, militante immigrée en Espagne — ainsi que le racisme, revigoré dans les « démocraties » occidentales, à l’égard des immigrés, que le réseau international des “sans”, No-vox, de concert avec des associations d’immigrés, d’expulsés et d’autres mouvements sociaux, ont appelé, la veille de la clôture du FSMP, à une marche pacifique, du Centre International des Conférences de Bamako (CICB) à l’ambassade de France, « pour exiger le retour des sans-papiers expulsés par le gouvernement français » (5). Mais, la mobilisation, qui s’annonçait très massive au début, a été affectée par la vigueur avec laquelle Aminata Traoré, incarnation médiatique de l’altermondialisme africain et malien, en cela représentante influente du Comité d’organisation, est intervenue pour la dénoncer, réduisant ainsi la participation malienne, sans pour autant parvenir à l’annuler. C’est un impressionnant barrage policier, à mi-parcours, qui a fini par avoir raison des manifestants, ainsi obligés de rebrousser chemin, en dénonçant ce qui leur paraissait une trahison par cette incarnation de l’altermondialisme africain.

Ce qui illustre aussi l’ambiguïté de certaines élites de l’altermondialisme. Ainsi, certains n’ont pas manqué de rappeler que le Forum Social Africain, dont elle est la principale animatrice, ne s’était pas associé à l’organisation du contre-sommet contre la FrançAfrique, alternatif au Sommet des Chefs d’État de France et d’Afrique de décembre 2005, à Bamako. Sommet France-Afrique au cours duquel, le président français avait d’ailleurs ouvertement assumé la politique d’attribution plus restrictive des visas, exception faite pour certaines catégories sociales dites supérieures, recueillant ainsi les applaudissements du gratin africain présent. Une réaction bien logique de la part des représentants d’États dont nombreux pratiquent une politique d’immigration de même nature à l’égard des ressortissants d’autres pays africains.

Parmi les manifestant/es les plus déçus, les centaines de participants maliens à la Conférence paysanne et ouvrière qui, pour participer à la marche, avaient suspendu leurs travaux. Cette conférence, organisée en grande partie grâce au réseau des radios communautaires Kayira, semblait en marge du FSMP, par son emplacement : une grande paillote néanmoins discrète dans la cour du CICB. Cependant, elle a été un espace d’information et d’échanges sur la situation sociale des zones rurales. Elle permit aussi l’élaboration des formes à venir des solidarités et des luttes, menées depuis quelque temps par les petites paysannes et petits paysans. Ceux dont le droit de travailler sur les terres de l’Office du Niger soit a été perdu, soit est menacé au profit d’une couche de bureaucrates, au nom de la réforme agraire néolibérale. Comme les petits producteurs et les petites productrices de coton opposés à la privatisation programmée de la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT) et à la campagne discrète d’imposition des semences génétiquement modifiées. Et aussi les ouvriers des mines d’or défendant leurs droits violés par les patrons française sud-africains et frappés par la répression de leurs dirigeants syndicaux, parfois contraints à la clandestinité…

A l’issue de cette conférence, un pas de plus, en matière de coordination, semble avoir été accompli. La petite paysannerie malienne a bénéficié du soutien des délégués paysans d’autres pays, africains en particulier, dont plus d’un réseau a été présent pour dénoncer aussi bien l’imposition des semences génétiquement modifiées, l’insécurité alimentaire que l’expulsion des terres. Situation générale dans laquelle les femmes sont, dans plusieurs cas, confrontées à l’inexistence du droit à la terre.

De leur côté, les ouvrières et les ouvriers maliens ont pu échanger avec les syndicalistes d’ailleurs, en lutte également contre les mesures de flexibilisation, les privatisations et leurs conséquences. La lutte de ces damnés de la terre est particulièrement symbolisée, au Mali, par la lutte du Collectif Citoyen pour la Restitution et le Développement Intégré du Rail (COCIDIRAIL), victimes de la privatisation du chemin de fer. Ainsi, par exemple, des rencontres pour l’élaboration des solidarités concrètes avec certaines luttes contre des capitaux français, ont été organisées en France, quelques semaines après le FSMP.

Certains altermondialistes d’Afrique du Sud ont, quant à eux, attiré l’attention sur la mise en place d’un véritable réseau international pour le droit à l’emploi, inexistant sur le continent, dans lequel s’inscrirait leur campagne nationale « Make unemployment history. Demand the right to work » (Rendre l’histoire du chômage, exiger le droit au travail) (6). Mais, le chômage sans allocation, dans le Tiers-monde en général, en Afrique en particulier, semble compromettre l’effectivité et l’efficience d’un tel réseau. La prise en charge pécuniaire des déplacements et des rencontres semble hors de portée. Déjà, la présence des sans-emploi du Mali au FSMP de Bamako, n’a pas été effective. Un tel réseau, interpellant les pouvoirs publics sur le droit fondamental de chacun à un emploi décent, semble ne pas intéresser les grosses ONG de développement, altermondialistes, qui relaient souvent (malgré elles ?) le principe néolibéral de l’incompétence économique des pouvoirs publics et du salut par l’initiative privée capitaliste qui en découle…

De la nécessité d’un courant radical

Ce sont aussi des altermondialistes d’Afrique Australe en général, d’Afrique du Sud en particulier, qui ont remis à l’ordre du jour la critique du NEPAD, comme projet. Elles et ils insistaient sur le rôle particulier de l’Afrique du Sud, dont le chef de l’État, Thabo Mbeki, est un promoteur du NEPAD, comme relais principal de l’impérialisme en Afrique (7). Depuis la présidence de Mandela, mais surtout sous Thabo Mbeki, l’État sud-africain perpétue sa nature de commis du capital sud-africain. Comme si la fin officielle de l’apartheid devrait, pour les multinationales sud-africaines, favoriser une sorte « d’Afrique aux capitalistes Sud-Africains » — du « Cap au Caire » dirait Cecil Rhodes — dans les secteurs où elles se considèrent « compétitives ».

Pourtant cette expansion africaine du capital sud-africain, à travers le NEPAD, a trouvé des défenseurs, parmi les participants. A l’instar du président des organisations de la société civile de Guinée, Elhadj Farouck Tafsir Souhmah, qui a plutôt défendu le panafricanisme du NEPAD, en plaidant néanmoins la nécessité d’un supplément d’âme social, à travers l’implication de la « société civile » africaine à sa réalisation. Ce qui est encore une expression de l’influence de l’idéologie néolibérale. En l’occurrence, la conception d’une « société civile » homogène et essentiellement positive, émancipatrice, plutôt que champ de la lutte des intérêts, où les êtres humains, les catégories sociales se comportent encore comme des loups.

C’est contre ce panafricanisme aveugle (à dessein ?) à la nature de classe des États africains et à l’hétérogénéité des intérêts sociaux, souvent conflictuels, de la société civile africaine, que semble s’inscrire l’idée de ces jeunes altermondialistes d’Afrique, avec la solidarité de jeunes en provenance d’ailleurs, de dénommer leur camp « Thomas Sankara » (8). Celui-ci, en dépit de ses fautes (tel le licenciement de 1500 syndicalistes enseignants, grévistes du 22 mars 1984) et de ses limites, demeure dans une partie de la jeunesse africaine la dernière figure anti-impérialiste et intègre des dirigeants politiques africains… en plus de l’inoxydable Che (9) !

Ainsi, au cours d’un symposium (conférences, film, exposition de livres…), il a été question aussi bien de l’appel solitaire de Sankara à la répudiation de la dette publique extérieure — au cours d’un sommet des Chefs d’État de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), en juillet 1987 —, que de sa critique de la coopération néocoloniale, lors de la réception, le 17 novembre 1986, du Chef de l’État français, François Mitterrand, à Ouagadougou (Burkina Faso ), que de son combat concret pour l’émancipation des femmes du Burkina Faso, victimes de la phallocratie (10)… C’est cette dissonance dans le monde néocolonial de la FrançAfrique qui explique son assassinat en octobre 1987. Pour ces jeunes, c’était un altermondialiste africain avant l’heure. D’aucuns ont envisagé, toutefois, de ne pas se limiter à Sankara dans cette entreprise de refondation mémorielle d’une radicalité dans la jeunesse altermondialiste en Afrique. Ainsi il a été question de mettre à l’honneur, une fois prochaine, le dirigeant du Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC), Amilcar Cabral, une autre grande figure radicale de l’Afrique des quatre dernières décennies, dont l’esprit avait contribué au déclenchement de la Révolution des œillets au… Portugal.

Le désir de radicalité exprimé par ces jeunes — qui n’est pas partagé par d’autres, dont certains s’identifient, malgré tout, à l’Union Africaine — est en phase avec la volonté exprimée par certains altermondialistes africains de développer des perspectives radicales. Une option qui s’avère nécessaire pour éviter que ne se développe dans l’altermondialisme en Afrique le pouvoir de ceux et celles qui s’opposent subtilement à un altermondialisme voulant s’attaquer à la racine du mal, plutôt qu’uniquement à son actuelle apparence qu’est le néolibéralisme.

Ce courant dominant de l’altermondialisme, qui souvent se comporte comme si la situation sociale des peuples du Sud était semblable à celle des petites bourgeoisies du Nord, voire du Sud, a malheureusement marqué un point à Bamako, avec la très faible participation — environ une cinquantaine de personnes — à l’Assemblée des Mouvements Sociaux et la non-adoption de la déclaration des Mouvements sociaux. L’Assemblée a été programmée la veille de la clôture du FSMP, en même temps que des ateliers et conférences intéressant aussi les mouvements sociaux (11). Car l’Assemblé des Mouvements sociaux, faut-il le rappeler, est, au-delà de la tentation nombriliste de certains réseaux, le principal cadre global de discussion et de décision sur l’agenda des mobilisations, des luttes communes à mener, prescrites dans la Déclaration finale. Mais, dont les décisions ne doivent pas être considérées comme étant celles du « Forum en tant que Forum », selon sa Charte. Et ce, par respect de la diversité des contenus — pouvant être incompatibles (12) — que les altermondialistes mettent dans le slogan « Un autre monde est possible ».

Cette limitation à la réflexion plutôt qu’à la décision consensuelle et globale, semble favoriser au mieux, l’obtention de quelques annonces de réformettes sectorielles, en trompe-l’œil. A l’instar de la prétendue annulation de la dette des États engagés dans l’initiative Pays pauvres très endettés (PPTE), qui se révèle en même temps, par les conditionnements qui accompagnent ladite annulation, une consolidation de l’emprise du néolibéralisme. Cette orientation du FSM risque de lasser davantage les militants altermondialistes confrontés quotidiennement à la violence cynique et arrogante du libéralisme. Au FSM de Mumbai, s’était déjà posée la question de savoir si les Forums Sociaux ne courent pas le risque de n’être qu’une manifestation de la société du spectacle (13)…

Pour que la question de l’articulation de la réflexion et du passage à l’action soit plus audible lors des prochaines éditions du Forum Social Mondial, il reste donc beaucoup à faire. Le prochain rendez-vous de Nairobi pourra être une étape dans la clarification du processus. Quant aux altermondialistes d’Afrique, leur processus de clarification va passer par les Forums sociaux nationaux, sous-régionaux (Afrique australe, Afrique de l’Ouest, Maghreb…), le Forum des Peuples, le Forum social africain mais aussi par les luttes et mobilisations quotidiennement menées sur le continent contre l’exploitation, les oppressions diverses, la répression, les injustices diverses… Ainsi, la mise en route concrète vers un autre monde d’égalité humaine et de justice sociale fondamentales dépend du degré de participation et d’organisation de la conscience (14) des damnés de la terre, de partout, rythmée localement et mondialement.

Notes

1. Ce sont ces chameaux qu’évoque Susan George, d’habitude mieux inspirée, en parlant de trois chameaux « dignes, avec des Touaregs dessus », dans son texte « De retour de Bamako » qui comprend d’autres perles, dignes du paternalisme néo-colonial …

2. Sans entrer dans la distinction entre périodes de protectionnisme, de libéralisme…

3. « Cette journée est une journée contre l’impérialisme », in Terraviva, quotidien indépendant du Forum Social Mondial Polycentrique de Bamako n° 1, du 20 janvier 2006. Cependant dans le même entretien, R. Herrera parle des « bourgeoisies du Sud qui servent les intérêts, non pas de leurs peuples, mais de l’establishment du Nord ». Ce qui n’est pas sans rappeler l’illusion, critiquée par Fanon, sur l’existence possible de bourgeoisies émancipatrices ou progressistes dans les pays du Sud en général, en Afrique en particulier. Les bourgeoisies du Nord, servent-elles en ce moment les intérêts de leurs peuples ?

4. Sans être regrettable, ledit «socialisme réel », selon l’une des justifications de sa théorie hétérodoxe du capitalisme par J.M. Keynes, a contribué à la « modération» de l’injustice capitaliste au centre, voire à la fin de la colonisation directe dans certains empires coloniaux.

5. Déclaration des « sans » du FSM de Bamako. Sans toutefois cautionner le matraquage idéologique de l’ONU et des institutions financières internationales sur les transferts d’argent des migrants comme facteur de développement — capitaliste dépendant, bien entendu — il n’est pas inutile de rappeler que ceux-ci dépassent largement, annuellement, le total de l’apport de la « coopération internationale ». Par ailleurs, le rang du Mali, en matière d’indicateurs du développement humain, du PNUD, prouve que ni les transferts des migrants ni la présence massive des ONG de développement, même « durable », ne peuvent remplacer une politique structurelle de justice sociale basée sur l’égalité fondamentale des humains, sans exploitation et sans oppression des uns par les autres.

6. Pour plus d’informations, cf. AIDC, Alternatives, Vol. 3-n° 17, november 2005, ou sur la toile :

7. Ishmael Lesufi, NEPAD and South African Imperialism, Jubilee South Africa, 2006, p. 37. La brochure a été éditée avec le soutien de la Fondation Rosa Luxemburg.

8. Le capitaine Thomas Sankara (1949-1987) a dirigé l’État du Burkina Faso (pays des hommes intègres, ex-Haute-Volta) de 1984 à 1987. Il a été assassiné, le 17 octobre 1987, lors d’un putsch françafricain dirigé par son n° 2, Blaise Compaoré, qui l’a ainsi remplacé à la tête de l’État burkinabé jusqu’à ce jour.

9. Pour certains Africains le Che est aussi celui qui a quitté le confort relatif de dirigeant à La Havane pour aller risquer sa vie dans la guérilla des lumumbistes à l’Est du Congo-Léopolville…

10. Dans son discours du 8 mars 1987 — disponible sur ) — il est dit : « la condition de la femme est (…) le nœud de toute la question humaine, ici, là-bas et partout. Elle a donc un caractère universel (…) On ne saurait jeter assez de lumière vive sur la misère des femmes, démontrer avec assez de force qu’elle est solidaire de celle des prolétaires (…) Toutefois, cette solidarité dans l’exploitation sociale dont hommes et femmes sont victimes (…) ne doit pas faire perdre de vue le fait spécifique de la condition féminine. La condition de la femme déborde les entités économiques en singularisant l’oppression dont elle est victime. ». Cf. aussi, Poussi Sawadogo, Thomas Sankara et la condition féminine : une vision révolutionnaire ?, mémoire de maîtrise en sciences et techniques de la communication, Université de Ouagadougou, 1999.

11. La traditionnelle déclaration a été remplacée par la Contribution de l’assemblée générale des mouvements sociaux au Forum social mondial de Bamako

12. Par exemple : à la fin de la cérémonie d’ouverture du FSMP de Bamako, au stade Modibo Keita, les délégations marocaine et sahraouie ont failli en arriver aux mains. La délégation sahraouie descendue sur le terrain, pour déployer sa banderole contre la « colonisation » marocaine a été rejointe par la délégation marocaine qui dénonçait la détention par le Front Polisario de Marocains. Il a fallu une laborieuse interposition de la police malienne… Ainsi, si le FSMP avait eu lieu au Maroc, comme prévu au départ, pour faire contrepoids au FSMP de Caracas, les altermondialistes sahraouies n’auraient pu y participer…

13. Dans l’acception situationniste de la formule.

14. Dans l’acception de Marx et Engels : La conscience, c’est l’être conscient. Et l’être de l’homme c’est le processus de vie réel. (Cf. L’idéologie allemande).

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