Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 662-663 avril-mai 2019

GRÈCE

Sur les accords de Prespes et les rassemblements nationalistes

Cf. aussi : [Grece]

OKDE-Spartakos *

L’accord de Prespes vient consolider de la façon la plus nette l’hégémonie de l’État hellénique sur l’État macédonien voisin, et constitue une victoire diplomatique et politique écrasante de la bourgeoisie grecque.

Le problème que l’accord est censé résoudre a été créé exclusivement par la Grèce, celle-ci s’appuyant sur sa pénétration économique en République de Macédoine et sa capacité à lui imposer un chantage économique et politique, voire à l’étrangler économiquement (1). La partie grecque apparaît comme définitivement gagnante, étant parvenue à imposer un changement de nom constitutionnel à un autre État, ce qui, comme l’affirme le gouvernement lui-même, est un fait inédit en période de paix ; et s’est une fois de plus révélée être un pays clé pour la domination et le renforcement des organismes internationaux économiques et militaires impérialistes (UE, OTAN) dont elle est partie prenante.

Synthèse

Le gouvernement tente de présenter l’accord comme la solution la plus rationnelle à un problème national brûlant, comportant des concessions et des gains réciproques, et comme un fort coup porté au nationalisme des deux côtés de la frontière. Mais en réalité, tant le contenu de l’accord lui-même que la rhétorique officielle des cadres gouvernementaux et partisans de Syriza, ne laisse aucune place au doute quant à son caractère progressiste. Le gouvernement prétend d’une part avoir réussi de manière soi-disant progressiste, là où les gouvernements précédents avaient échoué, et d’autre part avoir pleinement adopté la ligne nationale définie par ses prédécesseurs, principalement Karamanlis avec son fameux veto de Bucarest en 2008. Il faut noter que les partisans de l’accord l’ont soutenu à la fois au nom de l’intérêt national et de la normalisation des opportunités d’investissement en République de Macédoine. L’argument selon lequel l’intégration de la République de Macédoine à l’UE et à l’OTAN est synonyme de prospérité pour son peuple et de sécurité dans la région ne résiste pas à une critique sérieuse.

Tout cela bien sûr n’effleure pas un seul instant la galaxie nationaliste qui a tenté d’occuper l’espace public l’an dernier, contre un prétendu bradage de la Macédoine et de la Grèce. Avec pour point de départ les rassemblements nationalistes de l’an dernier à Athènes et Thessalonique, puis celui de la Foire internationale de Thessalonique, et pour finir les rassemblements de cette année (d’ailleurs moins massifs que jamais) au moment du vote de l’accord, un amas de poussière humaine fait d’organisations fascistes, de groupes religieux ou para-religieux, de cercles nationalistes, d’officiers réservistes, de « guerriers macédoniens » grotesques, et de réseaux réactionnaires œuvrant au sein des partis institutionnels est descendu dans la rue pour tenter de donner le ton du débat public. Avec pour slogan principal « la Macédoine est une et hellénique », slogan par définition irrédentiste, ces happenings fascistes ont réuni plusieurs milliers de personnes, dont beaucoup n’appartiennent en fait pas à l’extrême droite ; il est pourtant certain qu’ils n’ont pas atteint les objectifs visés, étant restés de très loin en deçà des manifestations du début des années 1990. Cependant, la pénétration du discours nationaliste et populiste et des mythes nationaux dans les couches populaires, ainsi que les tentatives souvent très offensives des groupes de choc d’Aube dorée (2) et d’autres bandes fascistes de se montrer massivement et de façon plus ou moins normalisée dans la rue, ont accru les tâches du mouvement antifasciste et internationaliste, que nous avons d’emblée analysées et auxquelles nous avons tenté de contribuer à la hauteur de nos forces.

Synthèse

L’opposition parlementaire bourgeoise dans sa majorité a fermé les yeux face aux rassemblements nationalistes en adressant à peu de frais au gouvernement une critique « à l’ancienne », ouvertement réactionnaire. Ceci n’a pas été sans contradictions. Le groupe parlementaire de To Potami (3) s’est dissous, divisé qu’il était entre le libéralisme pro-européen qui allait dans le sens d’un vote positif à l’accord et le flirt avec la Nouvelle Démocratie (4) qui commandait un vote négatif. Le Pasok (5) a exclu Dimar (6) du Mouvement pour le changement (7), tandis que ses relations avec le Kidiso de Papandréou (8) ont été mises à l’épreuve. Le double langage de la Nouvelle Démocratie était évident, car il est de notoriété publique que si cette dernière avait été au pouvoir, elle aurait conclu le même accord ; par ailleurs, certains de ses actuels dirigeants, de par leurs arguments, sont apparus plutôt favorables à l’accord en dépit de leur vote négatif. En règle générale, l’argumentation de la Nouvelle Démocratie rappelait celle de l’ERE (9) et concurrençait celle d’Aube dorée en matière d’ultranationalisme, alors que le Pasok-Disy (10)-Kinal, à nouveau en pleine décomposition, mobilisait des arguments techniques et généraux contre Syriza. Le débat au Parlement concernant l’accord n’est pas sans rapport avec l’éventualité d’un vote de défiance envers le gouvernement, ni avec les bouleversements affectant plus généralement le champ politique – lesquels semblent conduire à l’émergence d’un nouveau bipartisme, permettant à certains d’espérer une relative stabilisation du système politique.

Il est à noter que défenseurs comme adversaires de l’accord de Prespes s’accordent totalement sur les points fondamentaux liés à la pénétration économique du grand capital national contre les bourgeoisies concurrentes, autant que sur la défense des « droits nationaux » face aux machinations étrangères – ces deux éléments étant en réalité équivalents. Ainsi, confrontés aux accusations de l’opposition, les partisans gouvernementaux de l’accord ont insisté sur le fait que celui-ci répond à l’irrédentisme du voisin, préserve notre histoire, nous protège des visées nationalistes de l’Albanie et de la Bulgarie et soustrait la République de Macédoine de la probable influence de l’ennemi fondamental, la Turquie, qui de l’avis général constitue le principal danger pour « le pays », c’est-à-dire pour le capital grec. Il convient de mentionner particulièrement la question de la nationalité macédonienne, paraît-il reconnue par l’accord. Syriza répond à juste titre à l’opposition que l’accord aborde la question de la citoyenneté, et non pas de la nationalité. La République de Macédoine est un État constitutionnellement multinational, comprenant de nombreuses minorités nationales reconnues, et chaque citoyen dispose du droit de s’autodéterminer quant à sa nationalité. En Grèce, ceci semble incompréhensible du fait que l’État hellénique est le seul État des Balkans à ne reconnaître aucune minorité nationale, et assimile par conséquent l’identité du citoyen à la nationalité grecque. Et c’est précisément ceci qui constitue le véritable scandale de cet accord : il raye de la carte la nation macédonienne, et c’est de cela que les « progressistes » de Syriza sont si fiers. Ils considèrent évidemment que le meilleur moyen de combattre le nationalisme est de faire disparaître la nation adverse. L’autre point sur lequel gouvernement et opposition s’accordent est le reniement de la minorité nationale macédonienne en Grèce, question définitivement close par l’accord, ce qui permet de poursuivre et d’officialiser les décennies de persécutions envers des dizaines de milliers de citoyens macédoniens vivant au sein de l’État grec.

Hélas, l’opposition de gauche dominante, parlementaire (le Parti communiste, KKE) ou non (Unité populaire, LAE), s’oriente vers des thèses similaires. En mettant en avant de façon exclusive la question de l’intégration de la République de Macédoine à l’OTAN et en renvoyant dos à dos « le nationalisme et l’irrédentisme » des deux parties, ils rejettent en fait l’accord car, selon eux, celui-ci ne conforte pas assez la partie grecque, dont ils n’oublient pas de préciser qu’elle subit également l’agressivité turque.

Dans ce contexte, dès l’annonce de la proposition d’accord, nous avons mis en avant deux tâches politiques : l’opposition à l’accord lui-même d’un point de vue internationaliste, et la lutte contre les campagnes et mobilisations nationalistes. Ce qui nécessitait de mettre en avant les thèses internationalistes, mais aussi de contester l’espace public à l’extrême droite et aux groupes fascistes. Avec d’autres organisations internationalistes et antifascistes, nous avons pris l’initiative d’organiser le rassemblement internationaliste du 4 février 2018 à Athènes, qui fut dans les faits coorganisé par une fraction importante de la gauche et de l’anarchisme. Avec pour position non négociable que le seul moyen de formuler une opposition réellement internationaliste à l’accord de Prespes, est d’avoir pour point de départ la reconnaissance de la République de Macédoine sous ce nom et de la minorité nationale macédonienne de Grèce, nous avons organisé une série de réunions publiques et de manifestations dans le cadre de cette initiative internationaliste. Nous considérions et nous considérons toujours qu’autour de cet accord ne se joue aucun affrontement entre une solution progressiste apportée par Syriza et l’opposition nationaliste de droite et les fascistes, mais un affrontement entre le nationalisme modernisé et rationalisé incarné par l’accord, et le nationalisme rétrograde, traditionnel et braillard de l’opposition bourgeoise à celui-ci. Par conséquent, notre opposition à cet accord se fonde précisément sur le rôle que joue l’État grec en tant qu’acteur autonome au sein d’un système d’alliance internationale.

L’apparition des bandes fascistes dans la rue nous a mis cette année encore devant la responsabilité d’organiser une nouvelle manifestation internationaliste centrale à Athènes, le dimanche 20 janvier. La mobilisation a été un succès et a cassé le monopole des nationalistes dans le centre d’Athènes. La différence qualitative avec celle de l’an dernier, qui témoigne d’un certain niveau de maturation, a été la participation d’Antarsya (11) à la manifestation, ce qui a eu pour effet d’élargir de façon importante le spectre politique et la portée de cette manifestation. Rappelons que l’an dernier, Antarsya s’était contentée d’une propagande sporadique contre la participation aux rassemblements nationalistes (fait important en soi, puisqu’elle fut la seule force politique à en faire autant, LAE par exemple reculant sur ce sujet), d’une surveillance renforcée des locaux de ses différentes composantes (chose également importante mais insuffisante), et d’une initiative politique aseptisée rassemblant des forces très hétérogènes, aboutissant à une déclaration sans portée pratique. À travers sa participation au rassemblement internationaliste du 20 janvier, mais aussi aux mobilisations qui ces dernières années mettent régulièrement en échec la manifestation d’Aube dorée pour la commémoration des événements d’Imia, Antarsya a considérablement renforcé son poids dans le mouvement antifasciste et internationaliste.

Synthèse

Contrairement à ce qui s’est passé le dimanche 20 janvier, le contenu politique internationaliste (rejet des rassemblements macédoniens et du nationalisme, rejet de la politique nationaliste du gouvernement, droit à la libre autodétermination de la République de Macédoine avec son nom, reconnaissance de la minorité macédonienne en Grèce) n’a pas trouvé à s’exprimer dans les mobilisations qui ont eu lieu le 24 janvier, jour où le vote de l’accord devait initialement intervenir. Les positions nationalistes du KKE et de LAE ont rendu concrètement impossible la convergence avec eux. La proposition de mobilisation émise par PASK (12) et diverses organisations extraparlementaires posait des problèmes tant sur le plan organisationnel que sur celui du contenu politique : nulle référence n’était faite au droit de la République de Macédoine à l’autodétermination ou au rôle du capital grec dans la région, mais l’on condamnait la « capitulation » du gouvernement grec, ainsi que les nationalismes des deux côtés, renvoyant dos à dos le puissant nationalisme grec et le nationalisme faible du pays voisin. En réalité, cette proposition consistait essentiellement à s’aligner sur la stratégie et se joindre à la mobilisation du KKE et de LAE, avec tous les problèmes posés par le contenu que nous venons d’évoquer. Antarsya s’est vu adresser une invitation à cette mobilisation en forme d’ultimatum, une fois l’ensemble des décisions politiques et organisationnelles prises. Elle a donc finalement, et fort heureusement, refusé de s’y joindre, fidèle en cela au profil internationaliste qu’elle avait montré en participant à la manifestation du 20 janvier.

Synthèse

Le combat pour mettre en échec le nationalisme grec et les intrusions impérialistes du capital grec dans les Balkans et en Méditerranée orientale est essentiel pour la fraternisation des peuples de la région. Mais il est aussi une condition nécessaire à la lutte des travailleurs grecs pour leur propre libération, dans la mesure où un peuple qui en opprime un autre ne peut être libre lui-même. C’est enfin une condition indispensable à la défaite des grands appareils impérialistes que sont l’OTAN et l’UE, dont la Grèce ambitionne de devenir l’enfant chéri.

* Nous publions ici la déclaration adoptée en janvier 2019 par la majorité de l’OKDE-Spartakos (section grecque de la IVe Internationale), traduite du grec et annotée par les soins de l’OKDE-Spartakos. Notons qu’Inprecor n° 653/654 de juillet-août 2018 a publié le point de vue d’un courant minoritaire de l’OKDE-Spartakos, la Tendance programmatique IVe Internationale.

Notes

1. Après la dissolution de la Yougoslavie, les gouvernements grecs ont soutenu que l'utilisation du nom « République de Macédoine » par le nouvel État macédonien indépendant impliquerait une revendication sur la région de la Grèce du Nord portant ce nom. Il ne s'agissait toutefois que d'une théorie de conspiration nationaliste, puisque la République socialiste de Macédoine était déjà un pays constitutif de la Yougoslavie sous ce nom depuis des décennies. En outre, les Macédoniens sont depuis longtemps une nation distincte des Grecs, des Bulgares et des Albanais résidant dans la vaste zone géographique de la Macédoine. L'aire géographique de la Macédoine historique est aujourd'hui répartie entre la Grèce (50 %), la République de Macédoine (40 %) et la Bulgarie (10 %), une petite partie appartenant à l'Albanie.

2. Nom du parti néonazi.

3. Parti libéral fondé en 2014.

4. Le plus important parti de la droite.

5. Parti social-démocrate.

6. Démocrates de gauche, ancienne scission de Syriza.

7. Plateforme « large » de centre-gauche initiée par le Pasok et regroupant quelques satellites dont le sigle est Kinal.

8. Mouvement des démocrates socialistes, une scission du Pasok en 2015 dirigée par l’ancien Premier ministre Papandreou, qui s’est néanmoins alliée au Pasok dans le cadre du Kinal en 2017.

9. Union nationale radicale, parti de droite des années 1950 et 1960 initié par Constantin Karamanlis.

10. Coalition démocratique, une des formules de regroupement de centre-gauche tentée par le Pasok entre 2015 et 2017, avant la création du Kinal.

11. Antarsya est un front d’organisations anticapitalistes dont OKDE-Spartakos fait partie.

12. Coordination panhellénique des mouvements anti-guerre, initiative proche de LAE.

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