Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 518 juin 2006 *

GRANDE-BRETAGNE

Pas de renouveau pour les travaillistes

Cf. aussi : [Grande-Bretagne]

Piers Mostyn

Piers Mostyn collabore à Socialist Resistance, un journal socialiste produit en commun par les partisans britanniques de la IVe Internationale et d'autres marxistes. Cet article a été d'abord présenté par International Viewpoint Online magasine n° 378 de mai 2006 www.internationalviewpoint.org .

Ce fut le plus mauvais résultat que le Parti travailliste ait jamais réalisé. Les élections locales du 6 mai en Angleterre lui ont accordé le soutien de 26 % des suffrages exprimés, alors que la participation n'a atteint que 36 % des inscrits, ce qui signifie que moins d'un électeurs sur dix a voté pour lui. Les trois principaux partis politiques ont convergé vers ce qui est appelé « le centre », c'est-à-dire vers des positions de droite néolibérale. La principale réponse à la croissante impopularité du travaillisme a été la très grande abstention. Mais il faut également noter une augmentation des soutiens accordés au Parti national britannique (BNP, extrême droite), aux Verts et à l'alliance de gauche Respect (1), qui a fait élire 11 conseillers municipaux au conseil de Tower Hamlets (Grand Londres) et un conseiller dans deux autres municipalités.

Le déclin électoral du travaillisme se manifeste depuis au moins cinq ans. Aux élections municipales son score est passé de 38 % à 26 % des suffrages exprimés entre 2000 et 2006. Avec une participation encore plus faible cette fois-ci.

Sa victoire aux élections législative de l'an dernier ne fut en rien une inversion de cette tendance. Avec un résultat faible sur fond d'une forte abstention, Blair n'a dû son maintien au gouvernement qu'aux particularités du mode électoral britannique fondé sur le principe « que le meilleur gagne » et à la crise de l'opposition conservatrice.

Les commentaires des médias se sont concentrés pour l'essentiel sur la question de la direction du parti et en particulier sur la saga, qui semble être sans fin, de la prise par Gordon Brown, le ministre de l'économie (« le chancelier »), de la succession de Tony Blair. Il est vrai que ce dernier est depuis longtemps vu dans et hors du parti comme étant « sur le départ ». Et qu'avec cette élection son autorité a été encore affaiblie.

Mais à supposer que Brown soit capable d'améliorer le sort du travaillisme, il s'agira d'une brève renaissance. Si le « renouveau » — slogan insistant de Gordon Brown — avait quelques chances de succès, c'était en 2001 ou en 2002. Et pour réellement « renouveler » le travaillisme, ne serait-ce que modestement, il devrait rompre avec la politique irakienne de Blair et avec sa politique de « modernisation » (lire : privatisation) de l'État-providence qui a provoqué une telle désillusion de la rue.

Au lieu de cela Brown s'oriente toujours plus à droite — s'enveloppant du drapeau britannique, ne parlant que de la « sécurité » et glosant à propos de la supériorité du secteur privé sur le service public. Ce qui a changé cette année c'est le caractère de la faillite du Parti travailliste, devenant systématique et atteignant en réalité tous ses dirigeants les uns après les autres.

Le thème central de la victoire travailliste de 1997 — « les choses ne peuvent que s'améliorer » — a tourné au vinaigre alors que les inégalités continuent à croître, les normes de l'éducation restent obstinément basses, le chômage monte, les retraites sont réduites et l'aliénation sociale connaît une croissance rapide.

En pratique cela signifie l'abandon de ce qui avait été présenté comme le projet du « nouveau » travaillisme. Un rétablissement sans un changement fondamental semble difficile. Mais un tel changement est absolument exclu au sein du travaillisme actuel, car aucun secteur significatif de ce parti ne s'est organisé dans ce but et aucun n'a même présenté une alternative quelconque.

Le projet du nouveau travaillisme visant à hégémoniser la politique britannique pour au moins une génération — se proclamant « le parti naturel du gouvernement » — apparaît maintenant comme de l'histoire. Et une fois que cette aura du pouvoir se sera dissipée, elle ne pourra être aisément reconstruite.

Les travaillistes avaient misé cette fois-ci sur leur supposée efficacité à la tête des municipalités — ce que peu de gens en dehors du parti avaient remarqué — et sur une bonne louche du populisme autoritaire de « la loi et de l'ordre ». Cette stratégie n'a pas tenu devant ses propres contradictions internes.

La révolte contre la croisade de Blair en Irak constituait la trame de fond de son fiasco électoral. Ce fut le catalyseur d'un mécontentement radical qui a fait se détourner du parti des milliers de membres et des centaines de milliers d'électeurs. Blair a vainement tenté d'arrêter cette hémorragie pendant trois ans en mettant en avant sa prétendue intégrité et la politique travailliste en vue de garantir « le pain et le beurre ». Mais au cours des mois qui ont précédé le 4 mai des scandales ont justement semé le doute à ce sujet :

— Le scandale des « achats de la noblesse » (« cash for peerages ») a clairement fait apparaître que le Parti travailliste touchait de l'argent de la part des nouveaux riches en échange de leur anoblissement.

— La crise de la santé : des milliers de postes d'infirmières ont été détruits dans les hôpitaux pendant que les entrepreneurs privés gagnaient des centaines de millions de livres grâce à la dite « Initiative de financement privé » en s'emparant des infrastructures publiques.

— La révolte de l'éducation : une opposition massive au projet de loi visant à imposer la sélection à l'âge de 11 ans, ce qui visait à accroître les privilèges des enfants de la bourgeoisie et de l'aristocratie.

— Et finalement des histoires salaces de sexe et de corruption qui ont atteint les principaux ministres travaillistes : l'ancien ministre de la police David Blunkett, la ministre de la culture Tessa Jowell et le vice-premier ministre John Prescott.

Les dirigeants du parti ont répondu à cette crise en renforçant la démagogie autoritaire. Les critiques défendant les libertés civiles furent traités d'« empoisonneurs ». Mais l'incompétence du Home Office dans la gestion des libérations des prisonniers est immédiatement apparue, dévoilant son hypocrisie.

Non seulement tous ces scandales ont fait sombrer les prétentions du travaillisme à incarner la compétence et l'intégrité, mais leur éclatement spectaculaire pendant la campagne électorale a mis en lumière la perte du contrôle politique de ce parti. Ce fut un dur coup porté aux sympathisants qui s'accrochaient au moins aux semblants de l'autorité du parti et qui ont dû abandonner tout espoir dans ce domaine.

Car la situation a bien changé ! En 1997 Blair est arrivé au pouvoir en plaidant la fin de la corruption, des scandales, de la mauvaise administration et de l'individualisme des années des gouvernements conservateurs. Au cours des deux précédentes décennies il n'y avait que peu de grandes agglomérations qui n'étaient pas dirigées par les travaillistes. Londres en était l'exemple : non seulement la quasi-totalité des conseils municipaux mais aussi le Conseil du Grand Londres était entre les mains des travaillistes et même de leur aile la plus à gauche. Maintenant ils n'en contrôlent plus qu'une poignée.

Ironie du sort au vu des résultats électoraux de 2006, c'est que le glissement des travaillistes vers la droite à partir du milieux des années 1980 était justifié par la nécessité de préserver les arrières. Pour ce faire le Parti travailliste a collaboré avec les attaques conservatrices contre l'autonomie locale, accepté les coupes budgétaires et le « choix parental » en matière d'éducation, les ventes des logements municipaux, etc. Une décennie plus tard, avec le Parti travailliste au gouvernement, ce fut la même chose à marche forcée : les avoirs furent vendus, les services privatisés, l'éducation retirée du contrôle efficace et démocratique des autorités locales, la gestion démocratique des budgets locaux a été démantelée et laissée au seul maire et à son cabinet.

Au cours de la décennie passée c'est le troisième parti britannique — les libéraux démocrates disposant d'un appareil local aussi impitoyable qu'opportuniste — qui en a tiré les avantages. La renaissance du conservatisme semble maintenant mettre une fin à cela. La question est combien de temps cela va-t-il prendre ?

Le retour du conservatisme populaire apparaît peu probable. Le vote de soumission — les ouvriers votant pour leurs patrons conservateurs — fait partie des mauvais souvenirs et, de plus, le nouveau travaillisme s'est emparé des habits thatcheriens.

Néanmoins la particularité du système électoral britannique peut autoriser un parti ne disposant que du tiers des votes à former un gouvernement, ce qui fait du leader conservateur David Cameron le possible futur premier ministre. Les élections étant réduites à une loterie à trois, dans laquelle c'est l'abstention qui sera le facteur décisif.

Comme les trois partis principaux convergent vers le même terrain politique — un continuum de gauche à droite où les distinctions sont difficiles — un cycle continu de désillusions publiques semble presque inévitable. Si la plupart des électeurs l'ont déjà exprimé en s'abstenant, une minorité croissante se tourne vers les petits partis. Cela inclut malheureusement le BNP — qui est en train de se faire un espace en ayant presque doublé le nombre de ses conseilleurs municipaux. Le total abandon par le parti travailliste des communautés ouvrières touchées par la crise est la première raison de cette remontée du fascisme.

Les Verts ont réussi a apparaître comme une nouvelle force émergente dans certains centres urbains. Mais le fait que les conseillers Verts ont fait partie de l'administration locale dans la grande ville du nord qu'est Leeds, et ceci en coalition avec les Conservateurs et les Libéraux démocrates, au cours des quatre années passées, indique qu'il y a problème. Alors que nombreux sont ceux qui votent pour les Verts en voulant ainsi punir Blair par sa gauche, ce parti est incohérent à l'échelle nationale et dans certaines régions localement opportuniste.

La performance de RESPECT fut impressionnante, contrairement aux attentes de ses détracteurs de gauche comme de droite. Il a réalisé une véritable percée dans deux banlieues de l'Est de Londres et la plupart de ses 150 candidats ont réalisé de bons résultats, arrivant en seconde ou en troisième position.

De nouveau problèmes se posent maintenant. RESPECT ne peut pas continuer en tant que coalition ad hoc. Il a besoin de la structuration démocratique d'un parti politique pour garantir que ses représentants rendent des comptes, que ses politiques sont réalisée et que ses campagnes se développent. S'il veut se doter d'une base sérieuse il doit permettre à ses milliers de nouveaux électeurs de participer activement à son élaboration — leur proposer plus que des manifestations ou la diffusion des tracts.

Deuxièmement, dans beaucoup d'endroits les candidats de RESPECT sont arrivés à égalité avec ceux des Verts — la combinaison des deux aurait suffi pour remporter le siège ou du moins pour être visible en arrivant en second. Ceci doit être pris en compte. RESPECT doit mettre en avant l'ordre du jour environnemental et tenter de réaliser des accords locaux avec les Verts là ou c'est possible.

Finalement, la lutte pour les élections proportionnelles doit devenir une préoccupation centrale.

Plus généralement, les liens historiques entre le Parti travailliste et les syndicats vont continuer à se détendre et à se rompre. Un financement étatique des partis politiques devient ainsi une réelle possibilité. Après tout, la seule alternative que Blair et Cameron peuvent opposer à un tel financement c'est la poursuite des affaires de corruption ou la reconstruction de leur base de masse. Ceci donne de nouvelles responsabilités à RESPECT.

Le Parti travailliste entre dans une longue période d'instabilité, comme en témoigne la réorganisation du gouvernement menée dans la panique par Blair. Plusieurs ministres centraux ont été écartés et le rêve d'une « transition douce » de Blair à Brown, pour garantir des gouvernements travaillistes sans fin, s'est évaporé.

En s'étant affirmé comme la seule alternative sérieuse à gauche, RESPECT doit saisir toutes ces occasions.

1. La coalition de gauche radicale RESPECT — acronyme de Respect, Égalité, Socialisme, Paix, Environnementalisme, Communauté et Trade-unionisme (syndicalisme) — a été fondée le 25 janvier 2004 le par des militants de la Stop the War Coalition (Coalition pour arrêter la guerre) et des forces qui avaient déjà agit en commun au sein de l'Alliance socialiste. Exclu du Parti travailliste pour son opposition à la guerre, le député George Galloway, est devenu l'un des porte-parole de RESPECT. Aux législatives de 2005 RESPECT a réussi à faire élire Galloway au Parlement — il est ainsi devenu le premier député élu à gauche du travaillisme depuis 1945 — et ses 26 candidats avaient totalisé 68 071 voix, soit une moyenne de 6,9 %. Parmi les forces organisées qui agissent au sein de RESPECT il faut noter le Socialist Workers Party (SWP, principale organisation d'extrême gauche en Grande-Bretagne, qui anime la Tendance socialiste internationale), le International Socialist Group (ISG, section britannique de la IVe Internationale) et aussi l'Association musulmane de Grande-Bretagne (MAB), dont la dirigeante, Salma Yaqoob, animatrice du mouvement antiguerre, a été élue conseillère municipale à Birmingham Sparkbrook avec 55 % des suffrages exprimés.

Synthèse sur la Grande-Bretagne

Traduction : J.M. (de l'anglais)

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta