Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 592-593 avril 2013 *

ITALIE

Le Parti démocrate ou la fin d’un parti historique

Cf. aussi : [Italie]

Giulio Calella *

« Avec cette classe dirigeante on ne gagnera jamais ». Ce slogan a traversé les 70 dernières années de l’histoire de la direction du Parti communiste italien (PCI), devenu PDS, puis DS, puis PD. Maintenant cette histoire arrive à son terme. Nanni Moretti l’avait dit il y a quelques années, mais ils l’ont oublié la veille du vote.

Mais à regarder de plus près, « ne jamais gagner » n’est pas une caractéristique spécifique des seuls Bersani et D’Alema. Cela fait partie d’une histoire, de l’histoire du grand Parti communiste italien, dont les dirigeants, en fait, n’ont jamais excellé dans le courage et l’audace politique.

Déjà en 1944, avec l’Italie en désarroi et l’armée des partisans dirigée par la gauche, Togliatti pensait bloquer la volonté des militants révolutionnaires impliqués dans la résistance en disant : « Arrêtez tout. Nous ne devons pas faire la révolution. La “démocratie progressive” nous suffit. » Ce choix dicté par Staline, qui sera répété en juillet 1948, après la défaite électorale d’avril, quand l’attentat contre le leader communiste produit une nouvelle explosion sociale qui, dans certains régions du pays, prend un caractère insurrectionnel. Mais arrive l’ordre de la direction du PCI : « arrêtez tout ! ». Il ne fallait pas contrevenir aux accords de partition entre l’URSS et les États-Unis.

Cette fidélité ne leur a cependant pas permis de ne pas être les victimes de « Conventio ad excludendum » (l’accord sur l’exclusion) : malgré le renoncement à la voie révolutionnaire, le PCI ne pouvait pas être considéré comme une force viable d’un gouvernement démocratique. Cela devient un véritable complexe de son équipe de direction.

Dans les années soixante, dans le sillage des luttes sociales qui ont éclaté dans le pays à partir de 1968, le PCI augmente son électorat pour atteindre environ 35 %. Il aurait pu jouer la carte d’un gouvernement des gauches pour mettre, enfin, les démocrates-chrétiens en minorité, mais cette fois, c’est Berlinguer qui bloque tout. Il initie la saison du « compromis historique » et des gouvernements qui ne tiennent que grâce à l’abstention de leurs élus, avec le PCI hors du gouvernement qui agit comme une béquille pour démocratie-chrétienne. Berlinguer a peur que l’Italie ne finisse comme le Chili, avec le coup d’État renversant le gouvernement d’Allende. Et les communistes perdent l’unique occasion d’entrer dans le gouvernement.

Le reste appartient à l’histoire récente de ces vingt dernières années. Le PCI devenu PDS, DS, puis PD est enfin en mesure d’entrer au gouvernement. Mais il ne se libère pas du complexe de « Conventio ad excludendum ». Il aurait pu réaliser des réformes de gauche encore compatibles avec le système, mais il pense qu’il doit prouver aux États-Unis qu’il est plus fidèle à l’OTAN que la droite, aux marchés qu’il est le plus libéral des libéraux, au Vatican qu’il est plus catholique que les chrétiens-démocrates. Il fait le choix de soutenir les guerres au Kosovo et en Afghanistan, d’appuyer les plus lourdes contre-réformes structurelles du système des retraites, de donner le feu vert au travail précaire avec le paquet Treu. Toujours un clin d’œil à l’Église, de sorte que dans la dernière primaire Bersani met dans son Panthéon le seul pape Jean, et qu’il est suivi par son autre concurrent — Vendola — qui nous met à la place le cardinal Carlo Maria Martini. Il ne doivent jamais penser que nous sommes communistes...

Au cours de la seconde moitié des années 1990 ils sont au gouvernement et pourraient faire couler Berlusconi et son conflit d’intérêts. Mais encore une fois : « arrêtez tout !». Et D’Alema déclare que c’est avec lui qu’il faut faire des réformes institutionnelles. Ou encore en 2011 ils peuvent effacer Berlusconi après sa chute désastreuse, en provoquant les élections alors que les sondages lui accordent un niveau historiquement bas et que les attentions de vote pour Grillo ne sont pas encore si inquiétantes. Mais non, « arrêtez tout !», il faut rassurer les marchés. Et c’est le gouvernement Monti en cohabitation avec Berlusconi, pour soutenir la plus dure des politiques d’austérité tout en demandant à la CGIL de ne pas faire même une seule heure de grève.

Mais ils sont sûrs, cependant, d’avoir apporté une dot : le XXe siècle, l’histoire glorieuse du grand Parti communiste italien, ses racines sociales, son hégémonie dans les syndicats et parmi les intellectuels de ce pays. En somme d’avoir un noyau dur. Un électorat fort et identitaire, prêt à faire confiance au secrétaire général du Parti, quels que soient les choix qu’il fait pour la Cause.

Mais en attendant, le monde a changé, et la Cause n’est plus si claire.

La violente lutte des classes menée d’en haut, par les grandes entreprises et les pouvoirs bancaires, est formalisée dans la législation par les gouvernements qui alternent à partir de 1994 jusqu’à aujourd’hui, dans lesquels le centre-gauche gouverne sous divers aspects durant neuf ans. Mais bien qu’ils aient imposé une défaite au mouvement ouvrier, ils sont convaincus qu’ils ont le soutien des travailleurs. Parce que « nous sommes la gauche. Et qu’il y a Berlusconi. »

La campagne électorale de 2013 est en effet le moment pour s’affirmer, pour « dire quelque chose à la gauche », comme Nanni l’a préconisé il y a dix ans déjà. Peut-être ne pas s’en prendre au patrimoine, mais, que sais-je, au moins promettre d’imposer les revenus de plus d’un million et demi d’euros, comme Hollande, en France. Non, « arrêtez tout ! », ne faites pas de promesses. Ce n’est pas nécessaire « Parce que nous sommes le Parti démocrate ». La seule organisation sans leader reconnu et sans symbole. La seule qui se réfère au modèle d’organisation du parti du XXe siècle, tandis que tous les autres sont devenus des instruments personnalisés, la propriété privée de leurs dirigeants.

Mais il faut préserver seulement le modèle organisationnel du XXe siècle, et non les grands idéaux ni le désir de changer le monde. Maintenant, il faut gérer ce qui existe et qui est dominé par les marchés. La politique est désormais la tâche des politiciens professionnels. La participation démocratique directe des citoyens, pour quoi faire, c’est une vieillerie du XXe siècle.

Depuis 2008, le Parti démocrate a perdu plus de 30 % de ses électeurs, environ trois millions cinq cent mille voix. Mais il ne veut pas le voir. Il pense qu’il a déjà gagné. Et comme en 2006, il perd 10-15 points de plus au cours de la campagne électorale.

Mais la gauche radicale, elle-même issue en grande partie du PCI, ne s’aperçoit même pas que le Parti démocrate est en plein effondrement. Une gauche qui définit toujours son identité par rapport à l’ancienne « maison mère », en opposition ou en alliance avec elle. Avec qui elle va au gouvernement, même si sa politique ne lui convient pas. Parce que « bon ou mauvais, c’est toujours mon gouvernement ». Mais elle n’a pu entrer au parlement en 2008 après avoir participé au gouvernement de Romano Prodi et, en 2013, toute la campagne d’Ingroia n’était qu’une tentative d’alliance avec le Parti démocrate, allant jusqu’à dire que la défaite de la « Révolution civile » c’est la faute de Bersani... qui n’a pas voulu s’allier avec eux.

Entretemps, dehors, il y a le monde. Il y a une mer ouverte. Mais tous se sont à ce point enfermés dans leur bateau qu’ils n’ont pas remarqué l’arrivée d’un tsunami. « Il n’y a aucun boom de Grillo » a déclaré il y a quelques mois le président Napolitano, un analyste toujours à l’écoute des phénomènes politiques.

Le tsunami a renversé la barque et a conclu une histoire. Maintenant, soit vous décidez de nager, soit vous serez définitivement noyés. ■

* Giulio Calella est rédacteur du site web « Il megafono quotidiano »

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta