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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 526-527 avril-mai 2007 *

ITALIE

Conférence d'organisation du PRC : intervention de la Gauche critique

Cf. aussi : [Italie] [Turigliatto Franco]

Franco Turigliatto

Intervention de Franco Turigliatto à la Conférence nationale d'organisation du PRC de Carrara, lue par Danilo Corradi, au nom de la plate-forme Gauche Critique. Danilo Corradi fut jusqu'au dernier congrès des Giovanni comunisti (Jeunesse communiste du PRC) coordinateur des travailleurs précaires et membre de l'exécutif des GC.

Je suis très reconnaissant aux camarades de la Gauche critique qui m'ont demandé de rédiger cette intervention en leur nom. En effet, je ne peux évidemment pas intervenir à cette conférence, car j'ai été expulsé du parti pour avoir voté contre la guerre. Un événement qui m'a touché profondément et qui, somme toute, a changé ma vie. Un événement qui me semble aussi constituer un traumatisme pour le parti, peut-être même plus grave que pour ma personne.

Je n'ai pas voté la guerre par respect pour le programme historique de Rifondazione, pour ses valeurs fondamentales et ses convictions. Dans les jours qui ont suivi la crise gouvernementale, de nombreuses accusations ont été lancées contre moi et contre mes camarades ; dans Liberazione (1) et dans le débat interne au parti, cela avait même pris la forme d'un « lynchage moral » jusqu'à mon expulsion. Ne pas voter la guerre et refuser de me taire à propos de la base de Vicenza fut pour moi un comportement normal ; l'anomalie, je crois, ce fut au contraire la position toute différente du parti, son positionnement politique et son projet pour le futur immédiat.

Je n'ai jamais pensé que par ce vote le parti, et tout particulièrement son groupe au Sénat avec lequel j'ai toujours travaillé correctement, étaient passés « de l'autre côté », avaient trahi ou qu'ils s'étaient convertis à la cause de la guerre globale. J'en profite, au contraire, pour souligner que ; pour ma formation politique et pour celle de la Gauche critique, même la polémique la plus âpre et les divisions à propos d'événements importants ne conduisent pas naturellement à considérer comme les pires ennemis ceux qui étaient la veille encore les camarades les plus proches. Malheureusement, je ne peux dire cela du comportement de certains dirigeants du parti qui se sont dépassés en me traitant ainsi que mes camarades de la Gauche critique d'une manière parfois ignoble.

Cette anomalie et cette erreur sont le fruit d'une stratégie délibérée selon laquelle on peut tout faire, même voter la guerre, pour ne pas rompre l'alliance gouvernementale avec les autres forces du centre-gauche. Au nom d'une unité abstraite contre les droites et au nom d'une logique selon laquelle la « politique » est maintenant devenue « le jeu politique », l'esprit de médiation et de compromis — alors que ceux qui n'acceptent pas cette formule se mettent de fait « en dehors de la politique » selon le président de la Chambre (2) —, notre parti a commencé à avaler des couleuvres considérées autrefois comme indigestes. Et pour contourner le problème il a même déclaré que ces mêmes couleuvres, qui étaient trop grandes dans le passé, ont rapetissé et sont devenues digestes et inoffensives. De cette façon, la guerre a d'abord été « assaisonnée » d'un « observatoire parlementaire » inexistant, puis elle a été « atténuée » à l'aide d'une hypothétique Conférence de la paix, pour finalement être reconnue pour ce qu'elle est, ce qui a conduit à accepter le « renforcement » de notre dispositif militaire en votant le tristement célèbre ordre du jour Calderolli (3). Une loi de finances antipopulaire et favorable aux patrons a été saluée comme une victoire ; les 12 points de Prodi, définis synthétiquement par Revelli comme étant « 12 clous plantés sur une porte bien close » sont même devenus « l'irruption du social » dans la politique. Et ainsi de suite. On voit se succéder les subordinations qui provoquent la démoralisation et la passivité.

Ce qui manque dans la réflexion du parti, c'est que cette situation est le résultat d'une véritable faillite.

Car les principaux piliers de la stratégie définie lors du congrès de Venise se sont effrités en contact avec la réalité politique crue, ne laissant que des illusions et des évocations ambiguës.

Le premier pilier se fondait sur la description de la société italienne comme étant potentiellement préparée à « la grande réforme » du pays. En lorgnant sur les sondages plus que sur les rapports de forces sociaux, présentés de manière à ne pas heurter les grandes usines, on supposait qu'un gouvernement du changement était possible. Les élections du 9 avril 2006 ont balayé cette illusion en nous rappelant ce que sont les rapports de forces réels dans le pays et en dévoilant la grossière erreur analytique de notre parti.

La seconde énorme erreur, c'était d'avoir cru à un changement du groupe dirigeant de la gauche libérale. Lorsque nous rappelions que ces personnages — les Prodi, D'Alema, Fassino, Rutelli, étaient les responsables de la faillite en 1996-1998 — on nous disait que, grâce aux mouvements, même l'Olivier s'est transformé et que le cadre a changé. On voit maintenant qu'il est changé au point que ce groupe dirigeant s'apprête à rejeter l'idée même de la gauche pour faire naître un Parti démocrate !

Le troisième pilier de la stratégie du congrès, dépendant des deux précédents, c'était la perméabilité du gouvernement au conflit social. Cette hypothèse s'est effondrée le soir du 17 février 2007, lorsque, après la plus grande manifestation pacifiste jamais vue à Vicenza, Prodi a tenu à réaffirmer l'imperméabilité totale de son gouvernement à cette mobilisation comme aux autres.

Si Rifondazione veut sortir du bourbier, de ce marécage qui risque de le condamner à l'adaptation définitive à l'ordre existant, il n'a d'autre choix que de remettre en cause les schémas et de mettre en question sa participation à ce gouvernement. La sortie du gouvernement et un appui parlementaire extérieur nous sembleraient être une riposte adéquate au vu de la dureté des politiques que le groupe dirigeant de l'Unione a mises en chantier et l'unique façon d'ouvrir une nouvelle phase.

C'est pour cela que nous pensons qu'un congrès extraordinaire est indispensable pour prendre en compte cette réalité et permettre à l'ensemble du parti de tirer un bilan et de réfléchir collectivement et démocratiquement à son avenir.

Car c'est le second aspect que je voudrais traiter : le futur du parti, la réalité de cette conférence d'organisation, l'état d'écartèlement vécu par les cercles et les diverses fédérations.

Je ne pense pas être trop dur en disant que cette conférence a déjà échoué pour l'essentiel. Et ceci pour trois raisons au moins.

Elle a échoué sur le plan de la participation : les réunions pas nombreuses, les interventions rares, lasses et distraites, la faiblesse de la conviction chez les participants, indiquent que la conférence n'a pas été adoptée par le corps du parti.

La décision d'y servir un plat frelaté, d'étouffer le débat et d'empêcher la confrontation démocratique s'est révélée être un bon moyen pour faire confirmer a posteriori la ligne décidée dans le secrétariat, mais pas pour l'élaborer collectivement. Ce fut la seconde erreur.

Mais l'élément le plus négatif est évidemment le plus important : la conférence n'a pas discuté de la phase politique convulsive née de la proposition aujourd'hui la plus considérable, mise sur la table par le président de la Chambre à moins que ce ne soit par le secrétaire du parti : la recomposition de la gauche et la formation d'un « nouveau sujet politique d'ici 2008 », pour citer l'expression employée par le secrétaire Franco Giordano. Il s'agissait pourtant de la principale question en jeu alors que le véritable revers de la Gauche européenne était évident. Ce n'est pas notre mérite particulier, simplement une question de rapport à la réalité, mais c'est justement cette question qui était le point central du document alternatif que j'ai présenté avec Salvatore Cannavò à cette conférence. En somme, alors que dans les journaux et à la TV on discute du nouveau parti de la gauche, de la « refondation socialiste », d'unification avec la gauche des DS et avec le PdCI — et parfois même avec Boselli et Bobo Craxi (4) —, le parti a débattu jusqu'à maintenant de la formule fatiguée et répétitive de cette Gauche européenne, en ignorant le véritable objet de désaccord.

De ce point de vue, il nous semble parfaitement justifié de refuser d'adhérer à des projets qui comportent non la liquidation organisationnelle du PRC — personne n'est suffisamment naïf pour avancer une proposition semblable — mais bien la fin de l'anomalie que représente Rifondazione : son existence en tant que parti alternatif non seulement face au centre-droit, mais aussi face à la gauche libérale un parti qui soit « sans si et sans mais » — la formule qui fut autrefois tellement appréciée mais qui a été depuis rangée dans le tiroir et considérée comme digne des seules « belles âmes » incapables de « faire de la politique ».

C'est cela qui concerne aujourd'hui Rifondazione et toute la gauche italienne aux prises avec un vaste processus de réorganisation. Pour notre part, nous ne pouvons que déclarer notre indisponibilité pour l'adhésion à ce projet.

Nous ne ferons pas partie d'une « refondation socialiste » ou comme on voudra appeler le nouveau processus de social-démocratisation de la gauche, qui fait penser à un racolage d'appareils qui ont en commun leur appartenance à la sphère du gouvernement. Pour les mêmes raisons, nous n'adhérerons pas à la Gauche européenne.

De notre point de vue, « deux Rifondazione » existent aujourd'hui :

— l'un orienté vers la recomposition de ce qui reste à la gauche du Parti démocrate, fermant ainsi la phase ouverte à la Bolognina (5) ;

— l'autre, au contraire, totalement convaincu qu'il faut poursuivre le processus ouvert au début des années 1990 pour construire une Gauche alternative, anticapitaliste, écologiste, féministe et internationaliste. Une gauche des mouvements et non institutionnelle, antibureaucratique et non renfermée, vraiment plurielle et démocratique et non enrégimentée, liée à une conception moderne de la lutte des classes et pas disponible pour les compromis et la médiation sociale.

Une gauche qui sache vraiment faire les comptes avec « la crise de la politique », intervenant avec les mouvements dans les mailles de la société globalisée, en contrariant le déplacement des décisions vers le haut que Rifondazione ne réussit plus à contrarier aujourd'hui. Une gauche du futur et non tournée vers le passé : la réunification de la gauche dont parlent les journaux nous semble être au contraire une rance réédition de personnages et d'idées qui ont été déjà expérimentées et qui ont si souvent fait faillite.

Nous voulons construire cette Gauche alternative et nous nous engageons sérieusement dans ce sens. Nous le ferons sereinement et avec l'esprit constructif, en nous engageant dans les luttes et en invitant le parti à nous suivre dans cette direction qui est la voie marquée par son histoire, celle que nous appelons « l'actualité de la refondation ». Nous le ferons sans sectarisme — dont la gauche italienne a assez souffert, sans auto-proclamation et sans anathèmes.

Nous avons beaucoup appris de l'expérience des mouvements de ce début du siècle, sur le plan du langage et des comportements, pour éviter de répéter — sous la forme d'une farce — la scénographie classique du mouvement communiste.

Mais dans ces mouvements nous avons aussi renforcé ce qui fut notre conviction depuis toujours : la politique est surtout l'expression cohérente et linéaire de nos propres idées. Si l'on tolère les court-circuits entre le dire et le faire, commence alors un processus d'égarement et de perte d'identité. Même le témoignage peut parfois avoir une valeur constructive et capable de générer les énergies nouvelles. Nous nous battrons sous le drapeau de « sans si et sans mais » chaque fois que cela sera nécessaire : sur la guerre, sur les retraites, sur les questions environnementales, sur les valeurs fondamentales, sur la laïcité et les droits des femmes. En étant incompatibles avec la guerre et avec le libéralisme, nous sommes incompatibles avec le capitalisme.

C'est cette gauche-là que nous avions construite, à laquelle a œuvré incessamment depuis ses débuts Rifondazione, un parti que j'ai contribué à faire naître avant beaucoup d'autres. Un parti militant, anticapitaliste, inséré dans les luttes sociales à partir des lieux du travail.

C'est cette gauche-là que je veux continuer à construire, ensemble avec d'autres camarades, pour l'avenir.

1. Quotidien du Parti de la Refondation communiste.

2. Il s'agit de Fausto Bertinotti, principal dirigeant du PRC.

3. L'ordre du jour présenté par Roberto Calderoli engage le gouvernement « à promouvoir toutes les initiatives visant à garantir la sûreté de notre personnel militaire et civil présent sur le territoire afghan ». Cette formule a été adoptée par le Sénat le 27 mars 2007 par 311 voix contre 3.

4. Enrico Boselli a été un des initiateurs de la « Rose au poing », une fédération entre le petit parti social-démocrate SDI et les Radicaux italiens, qui soutient la coalition de centre-gauche. Vittorio "Bobo" Craxi, fils de Bettino Craxi (dirigeant historique du Parti socialiste italien dont la carrière politique se termina en 1993 sous l'accusation de corruption) avait dirigé le Nouveau PSI, soutenu le gouvernement Berlusconi, avant de « virer à gauche » en fondant I socialisti (Les socialistes), qui a rejoint l'Unione. Actuellement secrétaire d'État aux affaires étrangères en charge des relations avec l'ONU.

5. Nom d'un quartier de Bologne où, le 12 novembre 1989, trois jours après la chute du mur de Berlin, Achille Occhetto, alors secrétaire général du Parti communiste italien, lors d'une rencontre avec certains vieux partisans et un parterre de journalistes annonçait la nécessité de prendre une « nouvelle voie » et de transformer « le parti en une chose plus grande et encore plus belle ». Ce « tournant de Bolognina » allait conduire à la transformation du PCI en Parti démocratique de la gauche en 1991, alors qu'une minorité du PCI formait, avec d'autres courants de la gauche radicale (dont la section italienne de la IVe Internationale) le Parti de refondation communiste (PRC).

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