Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 518 juin 2006 *

ITALIE

La situation vue par la Gauche critique

Cf. aussi : [Italie]

Nous reproduisons ici le document présenté par Salvatore Cannavò, Flavia D'Angeli, Luigi Malabarba et Franco Turigliatto au nom de la Gauche critique (Sinistra critica) au vote du Comité politique national du Parti de la refondation communiste (PRC, appelé aussi Rifondazione) des 22 et 23 avril 2006. Ce document fut repoussé, obtenant 13 voix.

La légitime satisfaction d'avoir battu le gouvernement de Berlusconi ne justifie nullement le triomphalisme de l'Union (1), pas plus qu'il n'autorise un regard optimiste sur les élections. L'incroyable division du pays, le succès numérique de Maison des libertés (2) au Sénat, la victoire remportée à la Chambre avec seulement 25 000 voix d'avance et due pour l'essentiel à la prime de majorité âprement contestée, constituent des signaux qui devraient conduire à une réflexion froide et à un jugement qui ne soit ni sectaire ni propagandiste.

1. S'il est vrai que Berlusconi a été vaincu en tant que chef du gouvernement, le berlusconisme en tant que « biographie du pays » n'a pas pour autant été vaincu. Il s'agit là d'une donnée analytique importante, car elle concerne les réelles possibilités de gouverner de l'Union. Le berlusconisme s'est avéré être un lien social et politique efficace, qui a permis une remontée inespérée au leader de la droite et qui surtout trouve une écoute dans un pays marqué par la mixture du libéralisme, du populisme, du racisme et du cléricalisme qui caractérise la Maison des libertés. Son message, inspiré par la culture néoconservatrice états-unienne, a mobilisé et motivé la moitié de l'électorat et la majorité de l'électorat plus âgé dans une élection marquée par une participation massive et une réduction significative de l'abstentionnisme. L'Union ne s'est pas révélée être un moyen adéquat pour battre nettement les droites et donc pour faire reculer cette culture, pour réduire sa base sociale et ainsi réduire sa capacité de se redéployer.

2. Bien que l'Union ait dépassé la Maison des libertés en valeur absolue et qu'elle ait obtenu un bon résultat chez les jeunes, son projet visant à s'emparer d'une partie significative de l'électorat de droite a échoué, laissant le goût amer d'une demi-victoire. Et avec l'Union c'est Prodi lui-même qui sort affaibli de ces élections du fait de sa faiblesse au Sénat qui ne manquera pas de peser sur le gouvernement dès sa formation. Prodi a échoué car sa campagne électorale fut menée sous le sigle de la modération et de l'alliance avec la Confindustria (3), elle n'a pas mobilisé l'élément social et a donc manqué l'occasion de briser le front adverse. Alors que Berlusconi adoptait la stratégie de la radicalisation, de l'attaque tous azimuts pour mobiliser son électorat et réduire le risque de son abstention, l'Union répondait en bégayant, en reculant de manière continue tant sur le plan de la politique fiscale que sur l'analyse de la situation laissée par l'adversaire, en lorgnant vers « le pouvoir fort » et en perdant l'élément de radicalité que contenaient les thèmes de la précarité et de la taxation des rentes financières. Ces concessions faites au cœur libéral de l'Union — aux Démocrates de gauche et à la Marguerite (4) — ont conduit à leur défaite. Le bon résultat de Rifondazione au Sénat — contrebalancé il est vrai par un résultat insatisfaisant à la Chambre — et le relativement bon comportement des forces antilibérales de la coalition, indiquent qu'il y avait une attente de gauche qui n'a pas été parfaitement exprimée par le profil général de l'Union et par la figure de Prodi.

3. Ces élections marquent en même temps le sommet et la fin d'un système bipolaire rigide. Le sommet, car jamais auparavant les élections n'avaient été à ce point un référendum sur le chef du gouvernement sortant : l'attente nocturne du dépouillement des derniers résultats et l'avantage de quelques 25 000 voix à la Chambre en témoignent. Par son caractère et en vertu d'une loi électorale « bâtarde » la compétition des deux leaders et de leurs deux dispositifs a fait apparaître l'image d'un pays coupé en deux, avec de plus des majorités inégales dans les deux chambres (voire au niveau des votes) conduisant à un blocage du système politique. Il y a là assez d'arguments pour exiger la fin d'un tel système bipolaire et l'introduction d'une loi électorale proportionnelle, plus efficace et plus démocratique, fut-elle à l'allemande, et le rétablissement d'une dialectique politique normale entre les divers programmes et des leaderships pluralistes.

4. Les élections enregistrent, fut-ce avec un certain retard, le rapport de forces sur le plan social et sur le plan de la lutte des classes. Ce paramètre indique clairement que la phase des luttes et des mouvements que nous avions menés a certainement contribué à diviser le berlusconisme, mais elle ne l'a pas vaincu socialement. Le bloc des droites obtient un nombre de voix similaire à ce qu'il réalisait il y a cinq ans, donc avant la saison ouverte par Gênes (5), et la défaite de Forza Italia est compensée par un rééquilibrage interne dans l'alliance de droite, surtout au profit de l'Union démocrate chrétienne. Les luttes et les conflits qui ont marqué le quinquennat passé indiquent sans aucun doute une orientation tendancielle différente de celle des années 1990, mais pas au point de dessiner une alternative claire au néolibéralisme et à son modèle social. Avoir cru — et fait croire — que le pays avait changé et qu'il suffisait d'attendre les élections pour le voir s'est révélé être une grave erreur, comme ce fut une grave erreur de ne pas avoir tenté de faire tomber le gouvernement Berlusconi au moment de sa plus grande faiblesse, lors des élections régionales, en construisant une vaste mobilisation politique et sociale en mesure de faire aboutir les luttes, conflits et mouvements qui se multipliaient dans le pays. Aujourd'hui le sentiment diffus c'est la désorientation. Avoir cru que le « débouché politique » était décisif pour consolider les mouvements en cours lors des deux années précédentes a en réalité pesé sur eux en les affaiblissant. Aujourd'hui nous mesurons avec amertume qu'il y a encore beaucoup de route en direction du changement social et politique et que les obstacles sont nombreux. Du reste le résultat pas brillant dans les régions gouvernées par le centre-gauche en témoigne : un an après c'est la droite qui y arrive en tête. C'est la énième démonstration que, pour un changement véritable, il faut des racines sociales et la capacité de construire un bloc pour l'alternative qui soit en mesure de susciter une dynamique de transformation venant d'en bas. Penser pouvoir contourner aujourd'hui cette donnée, en se barricadant dans un gouvernement de la « minorité sociale », pourrait s'avérer dramatique tant pour le développement de la lutte de classe que pour le sort du PRC lui même.

5. Dans ce cadre les perspectives qui s'ouvrent ne sont pas les meilleures. La formation d'un gouvernement alternatif ne semble pas à l'ordre du jour et cela non seulement du fait de l'ambiguïté du programme de Prodi ou des forces modérés du centre-gauche mais aussi parce que le front des droites a objectivement manifesté sa force et que cela a des effets au sein du centre-gauche. L'option centriste apparaît renforcée aujourd'hui. Et sa consistance ne tient pas tant à l'hypothèse d'un accord avec les secteurs du centre-droite, mais aux aspirations du centre-gauche et de Prodi lui même. La présence au sein de l'Union de forces considérables de la bourgeoisie italienne pousse dans cette direction et la nomination à la tête du ministère de l'économie d'un Padoa Schioppa en serait la garantie.

6. Pour toutes ces raisons la pression que notre parti va subir sera très forte. L'appel au sens de la responsabilité et à la préservation de la coalition viseront à contraindre le PRC à s'aligner au nom du danger de la revanche des droites. Ceci peut conduire à nous faire avaler des mesures indigestes. Nous pensons que les conditions d'une présence organique du PRC au gouvernement du pays n'existent pas aujourd'hui : ni du fait du contenu de l'alliance ni à cause de la qualité de la coalition. Le soutien extérieur, lié à la réalisation de quelques mesures indispensable, afin de permettre la constitution du gouvernement, c'est autre chose. Ce serait la contribution la plus efficace pour permettre au gouvernement Prodi de s'orienter dans la seule direction que nous lui autoriserions de prendre, celle d'une discontinuité réelle avec les politiques libérales et de la déconstruction de l'œuvre des gouvernements précédents, y compris les précédents gouvernements de centre-gauche. Dans l'immédiat des signaux de discontinuité ne peuvent être que le retrait immédiat des troupes de l'Irak et de l'Afghanistan, l'abrogation de la loi 30, de la loi Moratti et de celle de Bossi-Fini (6), la relance de la question salariale, le refus des nouvelles privatisations et libéralisations et une politique en faveur du désarmement. La possibilité réelle de battre les droites sur le plan social, et pas seulement politique, et d'endiguer leur revanche passe par la construction d'une réelle alternative gouvernementale qui dépasse le schéma de l'alternance.

7. Pour cela Rifondazione doit retrouver son autonomie d'initiative. Il faut redonner la centralité aux contenus sociaux en s'appuyant sur le formidable résultat français (7) Les urgences principales de cette phase restent celles de la campagne électorale : le retrait immédiat des troupes de l'Irak, l'abrogation des lois 30, Moratti et Bossi-Fini, la fermeture des Centres de séjour temporaires (8), la taxation des rentes financières et des mesures concrètes de redistribution du revenu, la réintroduction d'une nouvelle échelle mobile des salaires, l'adoption d'une loi sur les unions civiles, des mesures de redressement sur le plan judiciaire pour mettre fin à la politique des lois à l'usage personnel (9) et mener une politique de lois égales pour tous (amnistie, drogues…). L'autonomie du parti devrait s'exercer en particulier lors de l'élection prochaine du Président de la République, en refusant les candidatures qui soient liées à une vision libérale de l'économie et, à l'inverse, en favorisant celles qui professent un solide attachement à la Constitution et en particulier à son article 11 (10). C'est dans ce cadre que doit se placer la campagne référendaire pour abroger la contre-réforme de la Constitution (11) ainsi que la campagne électorale pour les élections administratives imminentes.

8. Les résultats de Rifondazione se prêtent à deux lectures. Au succès exceptionnel au Sénat ne correspond nullement celui dans la Chambre des députés. Ce dernier résultat est en dessous des attentes. Certes, en chiffres absolus il y a un pas en avant significatif. Il ne reste pas moins l'écart entre les deux votes, au détriment de celui où les jeunes ont le plus d'influence. L'explication peut être double :

— D'une part la concurrence avec la liste de l'Olivier (12) qui est apparue comme une proposition politique innovante, unitaire et, paradoxalement, plus à « gauche » que les listes sénatoriales séparées de ses deux composantes — la DS et la Marguerite. Cette donnée devrait faire réfléchir sur le manque d'attrait de la section italienne de la Gauche européenne (13), dont le rôle et le rapport au parti restent encore à clarifier.

— D'autre part il y a sans doute eu un déplacement des voix entre le vote pour l'Olivier à la Chambre et celui pour la liste « Ensemble pour l'Union » au Sénat, car au Sénat seule la liste de Rifondazione était symbolisée par la faucille et le marteau, alors qu'à la chambre le PdCI (14) utilisait un symbole similaire. On peut se demander quelle a été l'utilité d'une campagne électorale centrée sur la fiabilité et s'il n'aurait pas été plus efficace de mettre en avant la différenciation et la « valeur ajoutée » du PRC.

9. Le parti a joué un rôle de premier plan dans cette campagne, employant l'énergie et la pression de ses militantes et militants, la présence et le prestige de ses structures territoriales, sa capacité « d'être un parti ». Évidemment cela n'a pas pu contrebalancer le poids d'une campagne électorale fortement médiatisée, qui dépendait des passages à la télévision et donc centrée sur les dirigeants. Une structure que nous devrions modifier par une discussion interne sur le parti et sur son rôle. Dans ce but il est nécessaire de relancer la « réforme du parti » et son autonomie face au gouvernement. En vue d'une réorganisation interne, trois types de mesures sont indispensables :

a) le renouvellement et le rajeunissement des structures de direction et des branches, en respectant l'incompatibilité entre les charges parlementaires et/ou de gouvernement et les responsabilités dans le parti ;

b) la réintroduction d'une gestion collective du parti en repensant la structure organisationnelle décidée lors du dernier congrès ;

c) un recentrage sur le terrain social qui passe par la détermination d'un « Agenda social » qui comprenne quelques campagnes pour lesquelles l'ensemble du parti devrait se mobiliser.

1. Coalition de centre-gauche (cf. note 1 p. …)

2. Casa delle liberta (Maison des libertés) est le nom de la coalition électorale autour de Silvio Berlusconi, qui regroupe notamment Forza Italia (le parti créé par Berlusconi), l'Alliance nationale (parti d'extrême droite post-fasciste domestiqué), la Ligue du Nord (parti xénophobe qui avait réclamé l'indépendance de l'Italie du Nord), l'Union démocrate chrétienne (UDC, qui regroupe les morceaux les plus conservateurs de l'historique Démocratie chrétienne, qui a éclaté à la suite des procès contre la corruption — Mani pulite, Mains propres en italien — de 1992), le Nouveau parti socialiste italien (tradition conservatrice du PSI qui a sombré dans la corruption), le Parti républicain italien ainsi que l'organisation néo-fasciste Alternative sociale dirigée par Allessandra Mussolini, petite-fille du dictateur.

3. La Confindustria est l'organisation patronale italienne.

4. Les Démocrates de gauche (DS, ex-PDS) représentent la continuité de la majorité du parti communiste italien qui a tourné vers la social-démocratie et vers le néolibéralisme. Marguerite est une des organisations d'origine démocrate chrétienne. Elle est dirigée par Francesco Rutelli.

5. En juillet 2001, contre le sommet du G-7, une grande manifestation altermondialiste, durement réprimée par la police italienne (mort de Claudio Giuliani), a ouvert une saison de luttes en Italie.

6. Il s'agit de lois adoptés par le gouvernement Berlusconi : la loi 30 est une loi qui flexibilise les contrats du travail, la loi Moretti est une réforme néolibérale de l'enseignement et la loi Bossi-Fini est une loi qui restreint les droits des immigrés.

7. Il est question de la victoire du mouvement contre le « Contrat première embauche » ou CPE, dont la loi 30, toujours en vigueur, constitue l'équivalent italien…

8. Les Centres de séjour temporaires (CPT) sont le nom de prisons pour les immigrants illégaux.

9. Plusieurs lois ont été adoptées sous Berlusconi dans le seul but d'éviter sa condamnation.

10. L'article 11 de la Constitution italienne : « L'Italie répudie la guerre en tant que moyen d'attenter à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des différends internationaux ; elle consent, dans des conditions de réciprocité avec les autres États, aux limitations de souveraineté nécessaires à un ordre qui assure la paix et la justice entre les Nations ; elle suscite et favorise les organisations internationales poursuivant ce but. »

11. Berlusconi avait réformé la Constitution italienne en 2005, introduisant — selon les termes de Prodi lui-même — une « dictature du premier ministre » et surtout une « dévolution », qui permet aux régions les plus riches de se débarrasser du poids des régions pauvres, car les dépenses pour la santé et pour l'éducation relèvent maintenant des budgets des régions.

12. L'Olivier est le nom du regroupement électoral des Démocrates de gauche (DS) et de la Marguerite.

13. Le PRC, qui a constitué la Gauche européenne avec diverses forces d'origine communiste en Europe, s'est présenté en tant que section italienne de ce parti européen.

14. Le Parti des communistes italiens (PdCI) est une scission de Rifondazione conduite par Armando Cossuta lorsque le PRC a pris la décision de retirer son soutien au précédent gouvernement Prodi.

Traduction : J.M. ( de l'italien). Annotations J.M

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