Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 424 mai 1998

ITALIE

Mouvements des étudiants et automne chaud

Cf. aussi : [Italie]

Antonio Moscato

Antonio Moscato est professeur à l’Université de Lecce et directeur de la revue mensuelle Bandiera Rossa.

Cet article a été publié dans Inprecor n° 424 de mai 1998.

Le trentième anniversaire de 1968 a été salué en Italie aussi par une cascade d’évocations, de souvenirs et d’interviews de protagonistes, réels ou prétendus, voire de repentis. Trop souvent on a entendu à nouveau le lieu commun selon lequel des étudiants seraient à l’origine du 1969 des ouvriers.

En fait, les luttes ouvrières ont commencé à se développer, partiellement en dehors du contrôle des bureaucraties syndicales, même avant 1968 et se sont répandues en 1968 sous une double forme : les luttes dans les entreprises et celles contre les “zones salariales” qui comportaient des rétributions plus basses dans le Mezzogiorno et, plus généralement, dans les régions les moins industrialisées. Souvent, ces luttes se sont développées en lien dialectique avec les luttes des étudiants, même si ces derniers n’étaient pas toujours capables de leur assurer une aide effective.

Les premiers symptômes d’apparition d’une nouvelle génération ouvrière n’étant pas marquée par les défaites de l’après-guerre et des années cinquante avaient été perçus en 1962 lors des luttes pour le renouvellement des principales conventions catégorielles. Par exemple, à Turin, à l’occasion d’une grève des métallos, un groupe de jeunes ouvriers avait attaqué et détruit le local de l’Union italienne des travailleurs (UIL), syndicat social-démocrate, considéré à juste titre comme principal instrument du patronat de chez FIAT pour diviser les travailleurs. Ces jeunes furent dénoncés comme provocateurs fascistes alors qu’ils étaient l’expression d’une radicalité qui se manifestera, surtout par ses formes de luttes, au cours des années suivantes. Des événements semblables s’étaient, par ailleurs, produits dans de nombreuses villes en 1960 lors des luttes contre la tentative du Premier ministre démocrate chrétien Tambroni d’avoir recours au vote des fascistes pour se maintenir au pouvoir. A cette occasion aussi il y avait eu des affrontements de rue assez violents, dont des très jeunes gens qui n’appartenaient pas aux organisations de la gauche traditionnelle et qu’il était donc plus difficile de freiner, furent les protagonistes.

Une nouvelle génération apparaît

De même que les étudiants, la nouvelle génération ouvrière s’inspirait aussi des références internationales symboliques : d’abord, la révolution algérienne — à vrai dire sans impact réel au niveau des masses —, ensuite la révolution cubaine et finalement, il va de soi, la lutte du peuple vietnamien. Dans tous ces cas, c’est la lutte armée et, plus généralement, non parlementaire, qui était valorisée. La victoire de la révolution cubaine apparaissait tout particulièrement comme un démenti formel au principal argument utilisé par les réformistes du Parti communiste italien (PCI) et du Parti socialiste italien (PSI) à la fin de la seconde guerre mondiale, pour museler ceux qui prônaient des objectifs et des formes de lutte anticapitalistes : « ce n’est pas possible, sinon les Américains vont arriver… ». Cette sympathie pour la révolution cubaine fut renforcée à la suite de l’écrasement des mercenaires à Playa Giron en 1961 et de la crise des missiles l’année suivante, lorsque Cuba donna une leçon de dignité à l’Union soviétique elle-même.

Ainsi fut stimulée la recherche de formes de lutte différentes de celles imposées par la bureaucratie réformiste. En 1966 notamment, des luttes assez dures se produisirent à l’occasion du renouvellement des conventions collectives, malgré la modération des objectifs avancés par les bureaucrates : dans de nombreux cas il y eut des ripostes très résolues aux attaques de la police contre les piquets de grève. En même temps, les ouvriers prêtaient attention aux luttes dures menées par les étudiants des Universités. En avril 1966, par exemple, lorsque les fascistes — protégés, comme d’habitude, par la police — avaient attaqué l’Université de Rome en tuant Paolo Rossi et en blessant d’autres étudiants, dont l’auteur de cet article, des groupes de travailleurs assez costauds de la Société du gaz avaient organisé des piquets pour protéger les facultés et « donner une leçon aux fascistes ». Par la suite, l’une des universités milanaises, la Statale, devenait aussi un lieu de rencontre entre ouvriers et étudiants, surtout à des moments cruciaux de la lutte politique en Italie.

Les luttes ouvrières de 1966 avaient débouché sur la signature d’une convention d’une portée très limitée. De surcroît, cette convention comportait un danger dans la mesure où elle prévoyait de ne négocier au niveau des entreprises qu’une partie infime du salaire. De cette façon, les patrons et les bureaucrates syndicaux espéraient éviter les luttes dans les entreprises au moment de la négociation d’une nouvelle convention. Mais ils s’étaient trompés dans leurs calculs : ils n’avaient pas prévu que de nombreux ouvriers auraient progressé politiquement, aussi bien au sein des organisations traditionnelles qu’en dehors de celles-ci.

En 1967-1968; les luttes au niveau d’entreprises et parfois d’ateliers contre le travail aux pièces, le travail nuisible et les cadences infernales, se sont multipliées. Des formes de lutte oubliées, visant à désorganiser la production et à remettre en question l’autorité de la hiérarchie de l’entreprise, ont été redécouvertes. Puisque l’industrie italienne à l’époque connaissait encore un essor, une partie du patronat acceptait de payer un prix en faisant des concessions salariales. Par ce biais aussi les clauses de la convention collective visant à bloquer les négociations au niveau de l’entreprise étaient neutralisées ou contournées.

C’est au cours de ces luttes qu’ont commencé à surgir les instruments nouveaux, comme les comités unitaires de base (CUB), qui doublaient les commissions internes traditionnelles et les syndicats et étaient le plus souvent composées de militants syndicaux “échappant au contrôle”. Déjà en 1968, apparaissent parfois ces délégués d’ateliers ou de chaînes de montage qui iront se multipliant au cours des années suivantes.

Une année avant le début de l’“automne chaud”, la lutte contre les “zones salariales” provoque une mobilisation extraordinaire et balaie une autre légende entretenue par les bureaucrates : « il faut modérer nos revendications parce que les travailleurs du Mezzogiorno sont arriérés, subissent l’influence de la droite et ne luttent pas… ». Il faudra au total quatorze jours de grève, donc de perte de salaire, pour obliger le patronat à céder. C’est au cours d’une telle lutte qu’on crée les bases de la reconstruction d’organes syndicaux frappés par deux décennies de répression et qu’émergent dans le Mezzogiorno aussi de nouvelles générations combatives.

La bataille pour les conventions collectives de 1969 doit être placée dans un tel contexte plus général. Il s’agit d’un événement d’autant plus important que, à la suite des renvois par le patronat d’une série d’échéances, se produit une synchronisation dans le renouvellement des conventions collectives des principales catégories industrielles. Justement en vertu du caractère concret des plates-formes revendiquant fondamentalement des augmentations égales pour tous, la réduction du temps de travail à 40 heures et la parité des ouvriers et des employés en matière de normes, une masse sans précédent de travailleurs se mobilise.

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que ces plates-formes ont été adoptées à la suite d’une bataille menée par des minorités importantes et résolues qui ont provoqué un véritable renversement d’attitude des bureaucraties syndicales. Rappelons qu’au VIIème congrès de la Confédération générale italienne des travailleurs (CGIL), qui eut lieu du 16 au 21 juin, toutes les propositions des contestataires, acceptées un mois plus tard, avaient été repoussées ou remise aux calendes grecques. Par exemple, le secrétaire général Agostino Novella avait rejeté explicitement dans son rapport « toute forme d’égalitarisme salarial » (c’est à dire les augmentations égales pour tous) et avait remis indéfiniment les 40 heures en proposant de surcroît de « différencier les revendications selon les situations spécifiques » (en d’autres termes, là où la force ouvrière est grande les patrons sont disposés à faire des concessions, allez-y, et que les autres se débrouillent). Bref, le but était de fragmenter la force des travailleurs. Vittorio Foà, à l’époque représentant de l’aile syndicale de gauche et dirigeant du Parti socialiste d’unité prolétarienne (PSIUP, issu d’une scission du PSI), ne prenait pas position non plus sur les revendications des augmentations égales pour tous et de la réduction du temps de travail, alors que des militants (métallos de Brescia, travailleurs de la sidérurgie et de la chimie) revendiquaient la réduction immédiate du temps de travail à 40 heures, voire à 32 heures pour la sidérurgie, la chimie et, plus généralement, les secteurs aux conditions de travail nuisibles.

En dépit de l’attitudes de la bureaucratie syndicale, la fragmentation de la force des travailleurs a été évitée, grâce aussi au fait que dans les luttes au niveau des entreprises non seulement des résultats importants avaient été obtenus, mais s’étaient aussi affirmés de nouveaux dirigeants, le plus souvent encore membres des centrales syndicales mais s’opposant à leur orientation de collaboration de classes.

Fin juillet 1969, a eu lieu au Palais des sports de Turin une grande assemblée avec le but de coordonner l’action des révolutionnaires dans la lutte pour les conventions collectives et d’aborder également des questions plus directement politiques (c’est à la suite de cette assemblée que c’est produite la rupture définitive entre le groupe dirigeant de Lotta continua en formation et de Potere operaio). Malheureusement, la quasi totalité des interventions étaient marquées par un ultra-gauchisme simpliste expliquant notamment que les bureaucrates syndicaux n’avaient plus aucune possibilité d’“intégrer” des “objectifs ouvriers” et que le PCI était définitivement liquidé. Les militants de la section italienne de la IVe Internationale, qui esquissaient une analyse plus réaliste — expliquant, entre autres, que la bureaucratie syndicale pourrait faire marche arrière, comme des commentaires des journaux réformistes le laissaient déjà entendre — étaient accueillis froidement, voire sifflés. Pourtant, moins d’une semaine plus tard, sous la pression des militants d’avant-garde les plus politisés et radicalisés, dans les assemblées syndicales de métallos et d’ouvriers de la chimie, le tournant était opéré.

La pirouette des bureaucrates

Les bureaucrates s’étaient-ils convertis ? Étaient-ils désormais minoritaires ? Pas du tout. Tout simplement les échecs spectaculaires essuyés par certains des principaux dirigeants dans des assemblées de grandes entreprises avaient obligé les bureaucrates à se rendre compte qu’ils n’avaient pas contre eux des militants de groupuscules idéologiques, détachés de l’ensemble de la classe ouvrière, mais des cadres ouvriers mûrs, qui en avaient marre des compromis. Par exemple, l’assemblée des ouvriers de l’entreprise Borletti dans un théâtre de Milan (on n’avait pas encore reconquis le droit de tenir des assemblées dans l’entreprise elle-même) avait rejeté presqu’à l’unanimité la plate-forme officielle du syndicat et voté pour de fortes augmentations égales pour tous, pour les 40 heures immédiatement et pour la parité intégrale ouvriers-employés.

Les dirigeants des syndicats, tout en ayant encore le soutien de secteurs ouvriers importants moins politisés et n’étant pas tenus à respecter le verdict des assemblées convoquées à titre consultatif, se rendaient compte qu’ils risquaient de perdre leur contrôle sur la classe ouvrière si l’opposition se développait. C’est pourquoi ils acceptèrent de réviser leur plate-forme en admettant les revendications des assemblées ouvrières. Pour leur part, les minorités révolutionnaires ou radicalisées étaient déboussolées par la pirouette : les critiques, même légitimes qu’il persistaient à formuler, ne pouvaient pas être comprises par les millions de travailleurs engagés pour la première fois dans une telle lutte et qui étaient contents que les syndicats fixent finalement des objectifs correspondant à leurs besoins.

En fait, le prestige regagné a permis aux bureaucrates de signer un accord de compromis échelonnant sur trois ans une partie des conquêtes. Les premiers conseils des délégués réellement antagonistes, surgis à l’initiative de cadres syndicaux de base parmi les plus radicalisés étaient noyés dans une marée de conseils formés par en haut incluant une grande partie de vieux cadres. Selon Piero Carniti, à l’époque secrétaire d’un syndicat chrétien proche de la CFDT française, il n’y eut qu’une centaine de véritables conseils créés par en bas, alors que la bureaucratie syndicale en avait parachuté 1500 sous son contrôle pour prévenir des initiatives lui échappant. Le processus n’a pas été simple ni linéaire : les secteurs les plus clairvoyants de la bureaucratie ont dû lutter durement pour faire accepter leur approche par la majorité du syndicat. La CGIL n’a pris ouvertement position pour les conseils d’entreprise qu’à la fin de 1970, après presque deux ans d’expériences, stimulées surtout par des dirigeants de la métallurgie et de la chimie qui avaient réalisé des formes intéressantes d’unité organisationnelle. Les préoccupations des bureaucrates découlaient du fait que les premiers conseils auto-organisés avaient un poids très grand car ils avaient surgi des grandes entreprises et étaient caractérisés par la présence de délégués n’appartenant à aucune des trois confédérations, Par exemple, chez FIAT Mirafiori à Turin, seuls 70 des 199 délégués étaient membres des syndicats (et seulement 28 du syndicat des métallos CGIL, la FIOM).

Ajoutons, pour compléter le tableau, que le renouveau syndical a comporté aussi une mesure traumatisante à court terme pour de nombreux syndicalistes, mais qui s’est avérée payante à plus long terme, c’est-à-dire l’adoption de la norme d’incompatibilité entre des fonctions de direction syndicale et celles de dirigeants politiques et d’élus. Des milliers de cadres communistes, socialistes et démocrates chrétiens ont été obligés de choisir (les plus vieux ont choisi presque toujours de se retirer des syndicats). Par ce biais, il y a eu une promotion de jeunes syndicalistes formés dans les luttes.

Épuisement progressif

Après l’automne chaud, l’attente de changements politiques exprimée par les grandes mobilisation ouvrières a été exploitée par les dirigeants des organisations traditionnelles en canalisant les luttes vers des “réformes” tout à fait inconsistantes qui, par ailleurs n’ont pas été, pour l’essentiel, réalisées. Résultat : un gaspillage d’énergies stérile et un épuisement progressif du potentiel combatif.

La nouvelle gauche, y compris à cause de ses déchirements, a tardé à saisir ce qui était en train de se passer et a essayé de reprendre le rôle qu’elle avait joué lors de la définition des plates-formes en 1969. Déçus par l’impasse des luttes pour les réformes, la plupart des délégués et des ouvriers combatifs s’engageaient surtout dans des luttes au niveau d’entreprises et d’ateliers justement au moment où un projet politique d’ensemble s’avérait de plus en plus nécessaire. Lors de la préparation des plates-formes pour le renouvellement des conventions en 1972, la nouvelle gauche, qui pourtant avait accru son poids numérique et s’était enracinée dans de nombreuses entreprises, renonçait assez vite à lutter pour ses objectifs et notamment pour les 35 heures que, dans le contexte donné, il aurait été possible d’arracher en relançant l’embauche. En passant d’un bavardage gauchiste à un excès de “réalisme”, des organisations telles qu’Avanguardia operaia, le Manifesto et Lotta continua elle-même s’adaptaient à jouer un rôle de compagnons de route de la gauche syndicale “officielle” et leurs militants se cantonnaient souvent dans des secteurs particuliers où la bureaucratie avait moins d’influence et où le patronat pouvait plus facilement être obligé à faire des concessions. Des secteurs plus lucides leur adressaient des critiques et des tentatives d’une orientation plus correcte étaient faites aussi par quelques dirigeants du syndicat de la chimie. Mais, à la suite de la jonction entre opportunisme des sommets des confédérations et particularisme myope des groupes d’extrême-gauche, l’occasion a été ratée.

Avant de conclure, il nous semble nécessaire de souligner que ce ne sont pas tellement les vieux bureaucrates syndicaux, staliniens ou démocrates chrétiens, qui ont joué un rôle décisif pour désamorcer le potentiel politique de la montée ouvrière, mais plutôt des représentants parmi les plus jeunes des sommets syndicaux renouvelés. Ceux-ci provenaient de la gauche chrétienne, du PCI lui-même et du PSIUP, formation tout-à-fait hétérogène où coexistaient de vieux cadres pro-soviétiques, des maoïstes, des spontanéistes et des réformistes plus ou moins traditionnels. Surtout certains d’entre eux avaient des approches du type néo-anarcho-syndicaliste. membres le plus souvent d’un parti, ils étaient prêts à jurer sur l’autonomie des syndicats et disposés à accepter aussi bien l’ultra-gauchisme que le particularisme des luttes d’atelier à condition de maintenir le contrôle sur les luttes pour les conventions collectives, plus directement politiques. Certains d’entre eux auront plus tard des responsabilités politiques importantes : Sergio Garavini sera le premier secrétaire du Parti de la Refondation communiste (PRC) et Fausto Bertinotti son successeur (à dire vrai, celui-ci a eu, dans la phase cruciale, un rôle plus limité et sa trajectoire a été plus limpide).

Plus concrètement, ce sont des dirigeants et des cadres syndicaux qui ont le plus contribué à endiguer le mouvement des conseils des délégués en les transformant en “structures de base” du syndicat assez ambiguës (en effet ces structures étaient composées dans une large mesure de non membres des syndicats, étaient unitaires alors que les syndicats sont restés divisés et, malgré toutes les décisions en sens opposé, des conseils réels comme celui d’Alfa Romeo ou de FIAT Mirafiori ne cessaient d’agir en dehors de l’entreprise et sur un terrain politique). Ce sont aussi ces gens, imbus d’anarcho-syndicalisme, qui ont poussé des jeunes cadres de base inexpérimentés vers la fragmentation et des affrontements sectoriels, en se réservant en fait le terrain politique d’ensemble. Le leader principal de ce courant, Bruno Trentin, a fait souvent référence à l’austro-marxisme : en effet, l’idée de réduire les conseils à des structures de base pour le renouveau du syndicat et de la démocratie bourgeoise elle-même en évitant leur généralisation et leur projection politique nationale (c’est-à-dire, la dualité de pouvoirs) avait été formulée en 1918-19 par Otto Bauer et Fritz Adler et appliquée dans le but d’esquiver le “danger” d’un “débouché révolutionnaire”.

Comme nous l’avons mentionné, l’incompréhension de la nature contradictoire de la bureaucratie ouvrière a empêché une grande partie de la nouvelle gauche d’origine étudiante d’influencer les événements de 1969 comme elle avait influencé leur préparation. De plus ses conceptions l’ont aussi empêché de recueillir le fruit des luttes étudiantes des années précédentes. Il a été impossible en Italie de construire un mouvement politique des étudiants parce que nous étions très peu nombreux à le proposer ; parce que la tendance prédominante consistait à rejeter toute délégation, ce qui a entravé à l’époque et par la suite toute unification au niveau national et encouragé toute sorte de localisme. De surcroît, l’existence de quatre ou cinq organisations plus importantes se déchirant entre elles au niveau national et des dizaines de groupes intermédiaires ou à dimension locale, ne pouvait qu’aggraver la fragmentation.

Finalement, après l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, au mois d’août 1968, la plupart des dirigeants du mouvement des étudiants, y compris ceux qui étaient auparavant sous l’influence trotskiste ou guévariste, adoptaient des conceptions maoïstes, plus ou moins dogmatiques ou sophistiquées, en liquidant d’une façon sommaire Cuba comme pantin de l’URSS, en rejetant la conception du front unique prônée par Guevara au niveau international et en ayant recours aux pires injures sectaires et même à la violence physique. A plus forte raison, pendant des années toute approche de front unique avec les partis de la gauche traditionnelle, et même tout dialogue avec les militants de base de ces partis, furent rejetés. cela permit à la bureaucratie syndicale de monopoliser les conseils, car la majorité de l’extrême-gauche préférait opposer à ces conseils des organismes le plus souvent artificiels dont l’orientation était sectaire. Plus tard, comme nous l’avons déjà mentionné, l’ultra-gauchisme et le sectarisme furent remplacés par un “réalisme” minimaliste et opportuniste, qui amena un certain nombre d’anciens gauchistes à se subordonner à la “gauche syndicale” en parachevant ainsi la dispersion du grand patrimoine de militants qui s’étaient formés dans les luttes de 1968-1969.

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