Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 592-593 avril 2013

ITALIE

Grillo Story : analyse du mouvement autour de Grillo

Cf. aussi : [Italie]

Antonio Moscato*

Le M5S est devenu « le premier parti » d'Italie en obtenant le plus de voix au niveau national, avec 25 % des suffrages à la Chambre des députés et encore plus dans de nombreuses régions d’Italie. Le succès électoral de la liste du Movimento 5 Stelle (Mouvement 5 étoiles, M5S) dirigé par Beppe Grillo, a stupéfait l’Italie et l’Europe entière.

Grillo à Bologne. © piero tasso

Grillo à Bologne. © piero tasso

Ce succès a déclenché une recherche frénétique et souvent biaisée des raisons de cet époustouflant succès. Ce qui a surtout frappé les esprits, c’est que dans les villes où il avait obtenu de bons résultats aux élections municipales précédentes, il a encore progressé. C’est le cas à Parme, où les élections municipales avaient eu lieu l’année dernière, et où les commentateurs s’attendaient à ce que le score de Grillo s’effondre, ou en Sicile, où son mouvement était arrivé en tête il y a quatre mois et où son score a augmenté grâce à des gestes spectaculaires (refus de recevoir le remboursement électoral et auto-réduction de l’indemnité des élus), mais aussi grâce à son soutien tactique à certaines bonnes initiatives du gouverneur de centre gauche Rosario Crocetta. Ce dernier a bloqué les travaux du MUOS (une gigantesque antenne radar états-unienne) et a supprimé les « provinces » (des entités territoriales intermédiaires que tous les partis parlent d’éliminer depuis des décennies, mais aucun d’entre eux ne l’a jamais fait). Et dans la région de la lutte contre le tunnel du train à grande vitesse Turin-Lyon (TAV), où il avait obtenu de très bons résultats aux élections régionales de 2010, le M5S a atteint 40 % de voix et jusqu’à 54 % dans certaines communes.

Ce qui déstabilise les commentateurs traditionnels, habitués au langage byzantin et obscur qui pollue la scène politique italienne depuis au moins trente ans, c’est que si le mouvement de Grillo joue aujourd’hui un rôle déterminant dans un Parlement où il n’y a pas de majorité claire, il n’est pas pour autant pressé de récolter ce qu’il a semé et préfère laisser ses adversaires, de plus en plus déboussolés et incapables de prévoir ses prochains coups, mariner dans leur jus. Il est effectivement difficile de prévoir ce qu’il fera, même s’il est certain qu’il n’acceptera pas de sacrifier ses troupes en échange d’une ou deux places de ministre. Il vise bien plus haut : il pense non sans raison que si la coalition de centre gauche se déchire encore un peu et que de nouvelles élections sont convoquées rapidement, il pourrait bien en être cette fois le vainqueur absolu.

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Qui est Beppe Grillo ?

Mais d’où sort ce personnage ? L’origine du succès de celui qui n’était qu’un comique vient du fait qu’il ne mâchait pas ses mots : en 1986, dans un spectacle qui passait à la télé, il avait osé ironiser sur les détournements de fonds des socialistes. Or si en Italie tout le monde faisait des blagues là-dessus, le sujet était évidemment strictement tabou à la télévision. Ce n’était qu’une vanne, mais Bettino Craxi, membre du PS et alors premier ministre, décréta son exclusion de la RAI (la télévision publique) pratiquement pour toujours. Des années après, B. Grillo est très demandé mais il est resté très hostile envers la télévision et il refuse systématiquement de participer à des émissions. Il accepte toutefois de faire certaines apparitions, particulièrement bien rémunérées, notamment au célébrissime Festival de la chanson de San Remo, ce qui lui a permet de rester en contact avec un large public.

Pendant ce temps, il organise des spectacles de cabaret dans toute l’Italie, toujours pleins bien que le prix du billet soit assez élevé. Et grâce à une gestion rigoureuse de son patrimoine (il est de Gênes et en Italie la réputation des Génois sur l’argent est pire encore que celle des Écossais), il devient rapidement milliardaire. Ses spectacles de contre-information sur des thèmes politiques attirent rapidement partout énormément de gens, parce qu’ils sont totalement indépendants et sans aucune autocensure.

Beppe Grillo a choisi de n’avoir aucun contact avec la presse italienne pour, dit-il, punir collectivement les journalistes des commentaires méprisants qu’ils ont toujours fait sur lui, mais il sait faire des exceptions. Quand le célèbre Gian Antonio Stella, journaliste au Corriere della sera et auteur du pamphlet à succès « La casta » (La caste) a voulu l’interviewer, il a tout de suite accepté. Au cours de cette interview, il explique en toute sincérité son style oratoire, le hurlement : « Dans une place en plein air, si tu veux atteindre les gens il faut hurler. C’est une de mes caractéristiques, le personnage du “faux énervé”. J’arrive au plus fort de l’énervement et puis je dédramatise en faisant une blague ». Et lorsque G. A. Stella, qui ne l’aime pas mais est intelligent, lui demande : « Vous voulez dire que dans vos meetings, vous jouez un rôle ? », B. Grillo répond : « Complètement. Entendons-nous, la colère est vraie, l’indignation aussi, mais elles sont maîtrisées » (1). On comprend toutefois que B. Grillo soit indigné par l’attitude stupide des journalistes qui, des deux heures de ses meeting-spectacles ont toujours extrait les 30 ou 40 secondes durant lesquelles il était vulgaire. En réalité, l’utilisation de gros mots, de sous-entendus et la déformation des noms propres ont une double fonction : cela attire l’attention et le rend radicalement différent de tous les autres hommes politiques ; cela détruit ses adversaires en amusant les spectateurs, technique qui lui vient du théâtre populaire. Par certains aspects, la photo Grillo qui hurle, apparue à la une de nombreux magazines, rappelle surtout un masque de la comédie italienne Atellane du Ve siècle av. J.-C. Cela explique aussi qu’il s’entende aussi bien avec un autre maître du théâtre populaire, très attentif aux traditions paysannes, le prix Nobel de littérature Dario Fo, qui a résolument soutenu le passage de son collègue de la scène aux meetings dans les places des grandes villes, de moins en moins remplies par les partis traditionnels qui sont incapables d’attirer les masses à cause de leur langage figé et franchement langue de bois.

Beppe Grillo a longtemps rodé sa technique avant de se décider à s’engager en politique. Dès les années 1990, il exprime sur scène une sensibilité écologiste et politique dans des spectacles qui ont un succès considérable : une des dernières retransmissions par la RAI d’un spectacle de Grillo a été regardée par 17 millions de téléspectateurs. Il a ensuite choisi l’hostilité envers tous les outils de communication de masse, la télévision (en 2000 au cours d’un spectacle il démolit un téléviseur sur scène) mais aussi Internet. C’est la rencontre avec celui que les médias italiens présentent généralement comme son « gourou », Gianroberto Casaleggio, qui le pousse à ajouter à la communication directe des meetings en plein air la communication écrite au moyen d’un blog. Son blog obtient rapidement des récompenses prestigieuses et se place presque tout de suite en tête du classement des sites italiens les plus fréquentés : en 2009, Forbes le place en septième position du classement des Web Celeb, et l’année d’avant l’Observer l’avait placé en neuvième position dans le classement des 50 blogs les plus influents du monde. Tout ça sans que le monde de la politique italienne traditionnelle ne s’en aperçoive.

Dans les années 2000, ses initiatives politiques s’intensifient, avec des actions telles que la pétition populaire au président de la République pour demander la fin de la participation à la guerre en Irak, ou la campagne contre les incinérateurs. Il lance aussi une campagne contre les banques qui ont conseillé l’achat des obligations argentines et paye de sa poche la publication dans International Herald Tribune d’un appel contre la réélection des députés condamnés en dernière instance, question sur laquelle il reviendra souvent.

D’autres actions font plus de bruit, comme sa participation en tant que petit actionnaire et représentant des autres, dans différentes assemblées d’actionnaires (Telecom, Monte dei Paschi, etc.) pour dénoncer les opérations insensées ou illégales.

Les premiers pas du M5S

Mais il faut attendre 2009 pour que Beppe Grillo entre dans l’arène politique. Il comprend la crise profonde que vit le Parti Démocrate (centre gauche), prend sa carte dans la section d’un petit village paumé et demande à participer aux primaires qui doivent élire le futur secrétaire du parti. On lui refuse ce droit et sa carte est annulée : le secrétaire sortant, Piero Fassino, aujourd’hui maire de Turin, lui dit qu’il ne peut être admis parce qu’il a des positions incompatibles avec le parti, notamment sur la TAV, et il l’invite d’un air moqueur à fonder son propre parti…

Grillo suit ce conseil et obtient dès l’année suivante les premiers résultats : le M5S se présente aux élections régionales du Piémont et obtient deux sièges de conseillers régionaux. Cela suffit à faire « perdre » la région au PD qui la dirigeait et avait eu une attitude très dure envers les habitants de la Val di Suza en lutte contre le projet coûteux et dangereux du tunnel de la TAV. Dans les années qui suivent, le M5S se présente à de nombreuses élections municipales (en Italie les élections municipales et régionales ne se déroulent pas partout en même temps, puisque dans de nombreux endroits des crises politiques ont amené à des élections anticipées) et obtient presque partout des conseillers qui gagnent ensuite de l’audience en renonçant à une partie de leur salaire, en s’opposant aux principales décisions de la majorité élue et en refusant toute alliance, pour souligner qu’ils sont différents des politiciens traditionnels. Mais il faut attendre le printemps 2012 pour que le M5S devienne le parti qui obtient le plus de suffrages dans certaines communes. Dans un chef-lieu important, à Parme, le candidat du M5S bat le candidat du centre-droit au premier tour puis à la grande surprise de tous il bat aussi le candidat de centre-gauche au deuxième tour, devenant ainsi maire. On ne peut dès lors plus liquider le M5S comme étant la lubie d’un comique, c’est un mouvement qui peut montrer un nouveau visage, et même plusieurs : des candidats jeunes et sans tache, qui ont en commun de n’avoir jamais participé aux administrations précédentes. Des nuages apparaissent toutefois très vite à l’horizon : le nouveau maire propose comme conseillers municipaux différents experts compétents venant d’autres villes, mais Beppe Grillo met tout de suite le veto sur l’un d’eux, qu’il avait précédemment exclu du mouvement (aujourd’hui encore, seuls B. Grillo et G. Casaleccio, propriétaires du blog et du logo, peuvent exclure quelqu’un du M5S) ; d’autres experts, déjà contactés se retirent alors prudemment.

Le plus grand succès du M5S se produit en Sicile, fief du PDL et de ses alliés. Le conseil régional a démissionné après une série de scandales, les électeurs sont confus et la participation des militants à la campagne électorale primaires est très faible, même à gauche. Les primaires du centre-gauche sont remportées par un politicien atypique : Rosario Crocetta, membre du PD, mais ex-militant successivement de Rifondazione Comunista (PRC) puis du PdCI (scission du PRC) et homosexuel déclaré, chose compliquée dans une région traditionnellement machiste et conservatrice. Mais la nouveauté c’est la présence du M5S, représenté par de jeunes inconnus et renforcé par l’extraordinaire participation de Beppe Grillo, qui arrive sur l’île à la nage en un temps record — plus rapidement qu’en ferry, a-t-il fait remarquer. Et ce n’est pas rien, de défier les courants du détroit de Messine (2). Les commentateurs politiques ont eu beau jeu de se moquer de lui pour ce geste éclatant, il n’empêche que son arrivée a été remarquée et que dans chaque ville et village où il se rend au cours de cette tournée de deux semaines en Sicile, une foule de gens se rassemble sur les places pour l’entendre parler. Pendant ce temps, les vieux partis font campagne, au mieux, dans des théâtres à moitié vides.

Les élections régionales du 28 octobre 2012 en Sicile ont été réellement surprenantes et ont fait souffler un vent de panique dans toute la classe politique : moins de 50 % des inscrits ont voté, la coalition de centre gauche a gagné de justesse mais il lui manque trop de sièges pour faire approuver des lois. Le M5S est devenu le parti majoritaire sur l’île (3) avec presque 20 % des suffrages. Il a ouvert une brèche et il démontre rapidement qu’il ne s’agit pas d’un succès passager : aux élections législatives suivantes des 24 et 25 février il atteint dans certaines villes siciliennes des scores excellents, comme à Alcamo, dirigée jusque là par le PD, où il remporte 48 % des suffrages. Il a consolidé et accru ses résultats grâce à une série de gestes symboliques des élus au cours des quatre premiers mois de leur mandat : ils renoncent à une partie de leur salaire de conseillers et le versent dans un fond de microcrédit créé par le M5S pour les très petites entreprises ; ils soutiennent le conseil régional sur certaines mesures, démolissant ainsi la campagne de diabolisation selon laquelle les « Grillini », comme on les appelle, seraient seulement destructifs.

Le « tsunami » électoral

Les élections nationales des 24 et 25 février ont été anticipées, mais il n’y avait aucune réelle raison à cela : il a suffi qu’Angelino Alfano, secrétaire fantoche du parti de Berlusconi, déclare qu’il pourrait éventuellement ne pas soutenir Berlusconi pour que Monti, le premier ministre, décide de les fixer à une période de l’année qui a toujours été évitée à cause des risques de mauvais temps. B. Grillo soutient, non sans raison, qu’elles ont été anticipées pour rendre difficile, voire impossible, la création d’une nouvelle liste, pour laquelle on doit recueillir un très grand nombre de signatures en très peu de temps, ce que les partis déjà existants n’ont pas besoin de faire.

Mais au grand étonnement de tous, non seulement le M5S parvient à obtenir le nombre nécessaire de signatures en très peu de temps et sans irrégularités (alors que beaucoup de petites listes ont par le passé utilisé des fausses signatures, rarement vérifiées et refusées) mais les sondages commencent à suggérer que les résultats seront bouleversants. Tandis que la campagne électorale du PD et de SEL (4) est traditionnelle et somnolente, Silvio Berlusconi revient sur la scène, passe à la télévision du matin au soir sur toutes ses chaînes mais aussi sur les chaînes publiques et remonte dans les sondages en promettant des réductions d’impôt mirobolantes. Il envoie même une lettre à tous les contribuables, dans laquelle il annonce que s’il gagne les élections il abolira l’IMU (une taxe d’habitation particulièrement détestée), qu’il remboursera l’IMU payée l’année précédente et que l’argent pourra être retiré à la Poste (5). Cette lettre est formulée de telle façon que dans beaucoup de villes des retraités forment de longues queues devant les bureaux de poste : ils ont mal compris le message (l’analphabétisme fonctionnel est une plaie en Italie...) et ont cru qu’ils avaient tout de suite droit à ce remboursement. Pendant ce temps, Grillo fait une tournée monumentale de meetings-spectacles, de plus en plus suivis, qui culmine en un dernier spectacle sur l’immense place romaine de San Giovanni, lieu traditionnel des grands meetings du Parti communiste du temps de Togliatti et de Berlinguer, pleine à craquer.

Toutefois, Beppe Grillo n’a pas été lui-même candidat, il est le « garant externe » de sa liste (dont il est, selon les premiers dissidents, « le patron paternaliste »). Cela renforce sa campagne contre la présence, au parlement, de députés et de sénateurs qui ont été condamnés pour délits graves dans le passé. Ce n’était toutefois pas forcément nécessaire dans son cas, étant donné qu’il n’a été condamné qu’une fois et pour un accident de voiture sur une route verglacée, dont il est sorti vivant en sautant de la voiture tandis que celle-ci plongeait dans un fossé, tuant ainsi tous les passagers. Ce n’est pas un « délit déshonorant » mais son refus d’entrer au parlement accentue sans doute aux yeux des électeurs sa différence avec les autres politiciens, qui ont mis en place des normes très flexibles pour pouvoir facilement détourner celles qui sont trop moralisatrices, et qui ne renonceraient jamais, en aucun cas, à un siège au parlement.

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Ignoré par les politiciens qui à la veille de son triomphe le traitaient encore comme un intrus, Grillo a battu tous les autres partis. Mais la loi électorale italienne est très mauvaise, elle donne au parlement une « prime de majorité » à la coalition (et non au parti) qui obtient le plus de suffrages. Au sénat c’est aussi la coalition majoritaire qui obtient ces sièges supplémentaires, mais région par région, avec un système inventé par un membre de la Lega Nord pour favoriser Berlusconi et qui cette fois a eu pour résultat l’impossibilité de former une majorité homogène. Le fait que M5S refuse de faire des alliances et de voter pour un gouvernement quel qu’il soit augmente la panique au sein des vieux partis. « Monsieur Grillo », même s’il n’est pas élu, est maintenant convoqué par le Président de la République pour trouver un accord gouvernemental possible, au même titre que Berlusconi et Bersani... C’est un premier triomphe.

Une grande partie de la gauche italienne, aujourd’hui réduite et sans représentation parlementaire, a évalué le mouvement qui a émergé autour de Beppe Grillo dans les même termes que ceux utilisés par le camp modéré du PD et du PDL : il s’agirait d’une « manifestation de l’antipolitique ». En réalité, il ne agissait pas de rejet de la politique mais bien d’une offre politique différente, même si cette offre n’est pas entièrement convaincante ni adéquate. Cette offre a comblé le vide laissé par la disparition substantielle du mouvement altermondialiste, après ses exploits de Gênes en 2001 et quelques autres batailles couronnées de succès telle que celle du référendum sur l’eau publique. Mais, par la suite ce mouvement a été affaibli par les tentatives de récupération en vue de le capitaliser au plan électoral. Ce n’est pas par hasard si le succès du mouvement de Beppe Grillo est devenu impétueux précisément dans l’année au cours de laquelle un de ses principaux arguments, à savoir la similitude entre le PDL et le PD (ou plutôt le « PD moins L »), s’est trouvé confirmé par la participation zélée de ces deux partis (et de quelques autres partis de moindre importance) au gouvernement proposé par la BCE et la Troïka et dirigé par Mario Monti, qui rappelait beaucoup l’expérience grecque.

Le discours politique de Grillo, qui apparaissait partiel parce que quasi exclusivement concentré sur la dénonciation de la corruption de la « caste », et qui passait sous silence ou n’évoquait que marginalement le rôle du capitalisme, a eu un succès croissant parce que la corruption existait bel et bien et restait largement impunie depuis longtemps. Celle-ci à concerné tout le monde, y compris le PD qui pourtant se référait à maintes reprises de façon rhétorique à l’héritage moraliste du vieux PCI et au rigorisme prôné par Enrico Berlinguer.

Le vote en faveur de ce mouvement a été perçu comme une juste punition pour une classe politique, depuis longtemps incapable de se rénover et d’écouter les gens simples.

Les problèmes du succès

Mais ce succès crée aujourd’hui des problèmes multiples en son sein. Grillo lui-même en a parlé lors de deux interviews intéressantes effectuées il y a peu par deux grands journalistes, Gian Antonio Stella et Marco Travaglio. Ces deux interviews avaient un caractère exceptionnel dans la mesure où Grillo avait choisi depuis des mois la tactique de refuser toute interview ou participation aux débats télévisés italiens, pour ne se confier qu’aux médias étrangers. Naturellement, y compris dans ces deux interviews, Grillo n’a pas renoncé à de nombreuses boutades de « comique », comme : « nous voulons obtenir 100 % des voix, seuls contre le gouvernement de tous : les banquiers, les financiers, la Confindustria  [centrale patronale italienne], les vieux partis, les industriels aux appétits politiques comme Cordero di Montezemolo [président de Ferrari] » ou encore « à mon tour de devenir modéré, sinon ces partis disparaissent trop rapidement ». Mais derrière les boutades, il y avait une vérité : l’écroulement des vieux partis et la fin de la législature anticipée de quelques mois lui a assuré le succès électoral mais a également rendu plus risquée la sélection hâtive des candidats qui se sont révélés assez hétérogènes et inévitablement trop bavards, malgré les recommandations de prudence et de méfiance à l’égard des médias.

Grillo lui-même a admis que la forte centralisation du mouvement (le logo lui appartient et il l’attribue ou le refuse sans appel selon son bon vouloir) devait servir à bloquer toute infiltration, Mais, le fait que le contrôle soit confié exclusivement au chef (qui refuse pourtant ce titre préférant se présenter comme « le garant ») et à son second et administrateur de blog, Gianroberto Casaleggio, ne le rend pas toujours efficace. Beaucoup d’ailleurs, y compris parmi ceux qui le soutiennent, se demandent : selon quel critère impénétrable Grillo choisit-il, accepte-t-il ou refuse-t-il ?

Les critères sur la base desquels Beppe Grillo a exclu quelques conseillers élus, surtout en Émilie où il avait obtenu dans les années précédentes ses premiers succès électoraux dans des élections régionales et locales partielles, semblaient présomptueux et dramatisaient les divergences réelles, donnant l’impression que Grillo ne tolérait pas l’excessive indépendance de jugement et la brisait préventivement avec quelques condamnations « exemplaires ».

Parmi les arguments utilisés pour l’expulsion (définie par euphémisme comme un simple « éloignement du mouvement »), il en est un très éclairant : En se référant à Valentino Tavolazzi, qui fut choisi par le nouveau maire de Parme, Pizzarotti, comme directeur général de la mairie, poste qu’il avait lui-même refusé, Grillo a déclaré : « Il est honnête et compétent. Mais il exerçait une activité politique depuis trop d’années, (…) organisait des réunions, parlait à nos jeunes de votes, d’organes internes, de responsabilités, de structures verticales, Nous ne sommes pas comme cela ».

Ainsi, toute tentative d’organiser les adhérents à la base est devenu une faute. Dans une interview à Stella, Grillo a déclaré que c’était inacceptable : « nous avons tenté de discuter de l’organisation entre nous. Ce fut un désastre. On deviens un parti quand on parle de structuration ». Et le parti est un concept qu’il considère comme le mal absolu !

L’expérience politique de Tavolazzi lui-même, était modeste, à un échelon local au sein du PCI et remontait à plusieurs années. Ce n’est que dans les années 2008-2009 qu’il a commencé à faire de la politique avec une liste civique reconnue par Grillo. Assurément, il y a eu beaucoup de gens dans ce cas parmi les élus sur la liste du Mouvement 5 étoiles (M5S). Par dessus tout, comment concevoir qu’on puisse gérer sous cette forme personnelle la sélection des cadres et le contrôle d’un mouvement qui s’est développé impétueusement dans toutes les régions ?

Jusqu’à présent, après les premiers succès dans des élections locales, le M5S a expérimenté des systèmes insolites. A Parme, il a tenté de promouvoir une sorte de concours pour accréditer les adjoints en les examinant au cours d’un entretien avec l’assistance d’un psychologue. Un ersatz singulier de structure politique locale normale. Aujourd’hui, les 163 députés et sénateurs, tous arrivés au parlement sans expérience locale significative, vont suivre des cours accélérés et intensifs en Droit administratif, Droit constitutionnel et en économie. Quant aux collaborateurs techniques, il y a eu accord pour accepter des experts y compris extérieurs au mouvement. On verra à quel point de telles méthodes pourront servir.

Les nouveaux élus ont surtout reçu (et pour l’instant accepté) l’ordre de ne pas parler à l’ennemi (c’est-à-dire tous les autres), déléguant les déclarations uniquement à deux chefs de groupe. Au moins un des deux premiers à avoir été choisis pour cette fonction, qui devrait être affectée à tour de rôle et pour une durée limitée à seulement 3 mois, s’est avéré de culture médiocre pour avoir écrit sur son blog — puis répété maladroitement dans son démenti — que le fascisme des origines était bon et qu’il ne s’était dénaturé que par la suite avec le racisme et la guerre... Une affirmation qui ne prouve cependant pas son appartenance à un des groupes fascistes ni même des antécédents. Elle indique simplement le fait que la jeune députée partage, avec la plupart des jeunes issus des écoles supérieures à partir des années 1990, une ignorance substantielle de l’histoire italienne. Cela a été confirmée par plusieurs enquêtes mais également, en ce qui me concerne, par ma propre expérience d’enseignant universitaire.

Tant les l’électorat du M5S que ses élus sont très jeunes. Les générations les plus représentatives sont celles des 25-34 ans et celle des 35-44 ans alors que les tranches d’âge au-delà de 54 ans sont sous-représentées. L’électorat est distribué de façon homogène sur tout le territoire, dans les grandes, moyennes et petites villes. Il recueille des pourcentages supérieurs à la moyenne dans toutes les catégories professionnelles (mais moins parmi les fonctionnaires souvent cibles d’attaques discutables de la part de Grillo), alors qu’il se situe en dessous de la moyenne chez les femmes au foyer et les retraités. 22 % d’entre eux refusent de se situer d’une quelconque façon sur l’axe droite-gauche. Ceux qui le font encore se réfèrent principalement à la gauche. Diverses enquêtes sur l’origine de l’électorat du M5S ont attesté du fait que beaucoup (37 %) s’étaient abstenus lors des précédentes élections, et parmi ceux qui avaient voté, 30 % s’étaient prononcés en faveur de la gauche, contre 27 % pour la droite de Berlusconi et de la Lega Nord.

Dans tous les cas on peut se demander combien de temps durera l’isolement total de ces nouveaux élus ? Comment empêcher qu’ils n’entrent en contact avec d’autres au sein des commissions parlementaires, qu’ils ne soient obligés de décider sans attendre l’avis des chefs de leurs groupes ? Et comment éviter qu’au cours des relations entre les élus et leurs électeurs, dans les assemblées locales de leurs villes, ils ne soient pas obligés de débattre avec les autres forces ?

Les conceptions organisationnelles sont actuellement simplistes. Il s’agit de rejeter en bloc le « système des partis », d’opposer un « nous » à un « eux » — c’est-à-dire tous les autres. Bien sûr, un tel point de vue est facilité par la similitude des programmes et des pratiques des deux principaux partis qui ont alterné au gouvernement au cours des dix-huit dernières années. Mais l’absence d’une explication convaincante de l’involution progressive des partis de gauche est particulièrement dangereuse : à la voir simplement comme une sorte de malformation congénitale du « péché original » en raison de le nature de « partis » on ne comprend pas que ce processus n’était pas fatal et qu’il pourrait se reproduire dans une nouvelle formation, née également avec les meilleures intentions possible, tel le mouvement ouvrier à ses origines et au cours de plusieurs décennies dans différents pays. Cela relève, il est vrai, d’une argumentation longue et complexe, parce que l’exorcisme de la « forme parti » n’est pas une spécificité exclusive du M5S, qu’il a circulé depuis des années au sein de l’extrême gauche italienne, facilitant de nombreuses manipulations ainsi que l’autoritarisme camouflé.

Pour le moment c’est toujours Grillo qui donne la ligne générale et il a également réussi du fait de son rôle historique à faire annuler des décisions déjà prises par certains maires élus sur ses listes. Mais sa décision de ne pas participer aux débats télévisés s’est confrontée à la résistance de certains conseillers élus. L’un d’eux a été jusqu’à dire : « tant qu’il n’y a pas d’organisation nationale, mon opinion est celle de Grillo, mais quand un organisme commun existera je respecterai les décisions de la majorité » — c’est exactement ce que proposait Tavolazzi et ce qui lui a valu l’expulsion…

Projets et propositions politiques

En plaisantant il est vrai, Beppe Grillo a fréquemment fait allusion à la rapide croissance de son mouvement. Cela pose évidemment des problèmes de l’assimilation des candidats qu’il ne connaissait même pas et qui ont été sélectionnés en fonction de comment il se sont eux-mêmes présenté sur le blog. De plus il a recommencé à dire qu’il ne s’arrêtera pas tant qu’il n’aura pas obtenu 100 % des voix et des élus — projet qui est souligné par ceux qui veulent le caractériser comme « fasciste », mais qu’il n’est pas facile d’imaginer comment il pourrait être réalisé.

La majeure partie des projets politiques de Grillo, qui ont été exprimés non seulement dans les entretiens avec Stella et Travaglio, que j’ai mentionnés, mais aussi dans un livre écrit à la veille des élections avec ses principaux collaborateurs, Gianroberto Casaleggio et Dario Fo, peuvent cependant être partagés et sont assez clairement à gauche : couper les dépenses militaires prévues pour le chasseur-bombardier F35, nationaliser les banques, les autoroutes et les téléphones, les fréquences de radio et de TV qui « sont le bien de tous », assurer le caractère public de l’eau et de l’énergie. Et encore : non aux tunnels pour la Grande Vitesse et autres « Grands Travaux » inutiles et coûteux.

Sur le plan institutionnel il fait des propositions qui ne résolvent rien, mais qu’un peu tout le monde partage, comme entre autres la suppression des provinces — une structure intermédiaire entre les communes et les régions qui n’était pas prévue par la Constitution. Il s’agit d’un changement apparent et seulement formel qui a déjà été évoqué par le gouvernement Monti afin de réduire le nombre des élus, une façon comme une autre d’exclure les minorités.

Dans un pays où il y a des retraites dont le montant est inférieur à 500 € par mois la proposition de Grillo de limiter toutes les retraites à 3.000 € nets par mois afin d’assurer aux chômeurs un « revenu citoyen » pendant au moins deux ans, ne pouvait qu’être populaire. Cependant cela ne s’accompagnait pas d’une dénonciation explicite de la contre-réforme des retraites ni d’une proposition précise visant à l’abolir.

De même, l’idée de demander aux médecins et aux dentistes libéraux de travailler gratuitement « pendant quelques heures par semaines pour ceux qui en ont besoin » a connu évidemment un succès. Encore mieux serait de reconstruire un véritable service public de santé pour tous, gratuit et efficace…

Une autre proposition, celle de la sortie de l’Italie de l’euro, qui n’est pas en soi de droite mais qui a été utilisée de manière propagandiste par la droite extrême et dans la campagne électorale de Berlusconi lui-même, a été redimensionnée et formulée en termes moins nets d’une demande de référendum. Si cela peut être utile pour refuser le chantage autour de « l’expulsion de l’Italie de l’Europe », ce n’est pas une solution d’autant plus qu’elle ne tient pas compte du fait que les pays qui ne sont pas entré dans la zone euro sont également en crise… Cela n’aide nullement à comprendre l’origine profonde de la crise, qui n’est pas seulement monétaire ni encore moins seulement italienne, mais qui est une crise de l’ensemble du système capitaliste.

Parfois Grillo et de même Casaleggio — qui pour de nombreuses raisons est considéré comme étant son âme noire — affirment que leur programme est anticapitaliste, même si, au-delà de la dénonciation de nombreux méfaits, il manque une analyse de classe. Ils ne parlent pas beaucoup de l’Europe ni du contexte international, mais sont capables de proposer comme modèle une loi de Hollande ou la cogestion syndicale de Volkswagen…

Les critiques de la gauche délabrée et déçue

De toute façon chaque mot de Grillo est soupesé et interprété par les analystes du centre-gauche, frustrés d’une victoire qu’ils croyaient certaine, comme étant le symptôme d’une orientation fasciste. Certains de mes articles, dans lesquels je ne dénonçais pas la présence chez Grillo d’arguments tirés du répertoire de la droite, tels le « seigneuriage » bancaire, ont été critiqués. Cela me semble simplement sans implication pratique. Mais combien de discours vides de sens et insaisissables ainsi que des programmes irréalisables, cette même gauche a produit depuis des décennies ? On a également comblé de reproches Ferdinando Imposimato, un magistrat influent, président honoraire de la Cour suprême de cassation et plusieurs fois élu en tant qu’indépendant sur les listes du PCI, qui a écrit sur son blog qu’il serait favorable à une accord entre le M5S et le Parti démocrate, mais que les huit points que le PD propose comme base d’un tel accord « sont de l’eau chaude. Il manque le thème de la réduction des coûts de la politique, l’élimination du financement public des partis, les indemnités parlementaires disproportionnées, les remboursements des frais électoraux même à ceux qui ont été battus ; de plus il y a le problème des énormes frais des organes constitutionnels : Grillo a bien fait de ne pas les accepter ; ce serait un suicide. »

La première accusation lancée contre Grillo par les modérés du centre-gauche concerne les deux affirmations qu’il répète constamment : les idées justes ne sont « ni de droite ni de gauche » et « les partis sont tous les mêmes ». Ils les considèrent comme étant « de droite ». Il est reproché à Beppe Grillo d’avoir fait preuve de sympathie envers Silvio Berlusconi, au moment de sa « descente sur le terrain » en 1994, en oubliant qu’alors ils avaient été nombreux à mordre cet hameçon. Mario Monti, Président du Conseil et interlocuteur privilégié du Parti démocrate a récemment admis qu’il en faisait partie. Par contre, le fait qu’en 2009 Beppe Grillo avait tenté de se présenter aux primaires du Parti démocrate, est beaucoup moins mentionné. Et, d’autre part, on ne peut pas oublier que le centre-gauche a si souvent servi de point d’appui à Berlusconi en difficulté et, lorsqu’il était au gouvernement, a évité de modifier les lois infâmes de ce dernier, y compris la loi électorale car il espérait en bénéficier.

En réalité, ceux qui partagent l’opinion que la droite et la gauche se rassemblent sont aujourd’hui très nombreux en Italie, surtout depuis une année marquée par les scandales de mauvaise gestion gouvernementale et d’enrichissement illicites qui ont successivement atteint les personnalités du Peuple de la Liberté (de Berlusconi) et de la Lega Nord ainsi que ceux du Parti démocrate. Le scandale le plus sensationnel fut celui de la troisième banque italienne, Monte dei Paschi di Siena, historiquement liée au PCI puis au PD, qui s’est trouvée avec un trou de plusieurs milliards à la suite d’achats aventureux de petites banques et des dérivés toxiques et qui a nécessité une aide de l’État de quatre milliards d’euros pour éviter la faillite. Ce fut aussi une année au cours de laquelle le centre-droite et le centre-gauche ont voté ensemble sans exception le féroce programme de coupes sociales, de coupes dans les retraites et de liquidation des droits acquis par les salariés. C’est le PD qui a payé le prix le plus élevé car il a de manière ostentatoire réaffirmé sa fidélité au programme du gouvernement Monti et a du affronter le mécontentement croissant de ce qui reste de sa base sociale originelle, tandis que la PDL, qui a pourtant vu la réalisation des parties de son programme qu’il avait été incapable de réaliser lui-même lorsqu’il dirigeait le gouvernement, a toujours eu une attitude critique et de semi opposition apparente, avant même d’annoncer sa dissociation en vue des élections.

Le fragment du Parti de refondation communiste — le SEL (Gauche, Écologie et Liberté) — qui aurait facilement pu se détacher du PD, car il n’avait pas de représentation parlementaire et n’était donc pas forcé de voter les mesures impopulaires, a également été victime du discrédit du centre-gauche. Voulant bénéficier de la prime de la majorité il a fait le choix de s’aligner sur le PD et de signer un pacte qui l’engageait à respecter toujours la discipline de la coalition. Son leader indiscutable, Nichi Vendola, gouverneur de la région des Pouilles, fait d’ailleurs objet de poursuites étant accusé d’interférence illicite dans un concours pour un poste de médecin. Il a été acquitté mais la droite a découvert après coup des photos sur lesquelles il était en train de dîner avant le procès avec le juge, un ami personnel de sa sœur, mettant en doute l’impartialité du jugement. De plus il avait déjà eu du mal à justifier à plusieurs reprises d’autres actes illégaux de certains de ses collaborateurs, toujours dans le domaine de la santé. Au cours des élections de 2013 la coalition de centre-gauche, à la tête de laquelle Vendola administre la région, y a perdu la majorité, n’obtenant que 26,5 % des suffrages contre 32,9 % pour le centre-droite. En 2010, les résultats furent, respectivement, 48,69 % et 42,25 % ! On comprend donc comment le M5S, qui n’avait jamais eu d’élus dans la région des Pouilles, a pu obtenir cette fois-ci 25,5 % des voix, alors que le parti de Vendola n’a obtenu que 6,5 % (il y a trois ans il obtenait 9,74 % auxquels il faut ajouter les 5,53 % d’une « Liste pour Vendola »). Il est évident que le succès des « grillini », comme les nomment, avec malveillance leurs adversaires, est surtout le résultat de l’écroulement de la gauche.

Cela n’est pas surprenant. Les idées de Grillo sont en réalité le plus souvent empruntées à la gauche, surtout maintenant qu’il a un « conseiller » prestigieux et populaire en la personne de Dario Fo. Mais ses idées sont oscillantes et changent périodiquement. Car Grillo n’est pas seulement un acteur, il est aussi un fin observateur, capable de sentir l’ambiance de la foule et de l’interpréter. Il le fait à certains moment de manière cynique, comme lorsque au plus fort moment de la crise de la Lega Nord il s’en est pris à la « criminalité des immigrés africains » (voir la vidéo de You Tube), s’offrant pour les gifler et les expédier dans leurs pays et s’opposant à la proposition de reconnaître la nationalité eux enfants d’immigrés nés et élevés en Italie. Ensuite il a tenté de se rattraper en parlant d’un projet moins scandaleux mais invraisemblable visant à développer les énergies alternatives au Maroc, pour le libérer de la dépendance pétrolière et y créer des postes de travail.

Sur une place méridionale à Brindisi, au cours de son inimitable tour d’Italie baptisé « tsunami tour », Grillo avait lancé une violente attaque contre les syndicats, « instruments aussi vieux que les partis », proposant leur suppression sous les applaudissements de la foule. L’absolue immobilité des centrales syndicales face aux lourdes attaques contre les travailleurs et les retraités les a terriblement discrédité, surtout dans le sud de l’Italie en décomposition. Mais dès le lendemain, ayant pris acte des commentaires alarmistes, il changea de ton, expliquant qu’il avait l’intention de ne parler que des trois confédérations — la CGIL, la CISL et l’UIL — et qu’au contraire il appréciait la FIOM (Fédération des métallurgistes de la CGIL, plus active) ainsi que les COBAS (Comité de base), qui en réalité sont beaucoup plus diversifiés et dont le sectarisme contribue souvent à empêcher une réponse unitaire face aux attaques patronales et gouvernementales.

Synthèse actualisée Inprecor

Le consensus de l’instant

En fait Grillo s’adapte aux humeurs de son public et corrige si nécessaire ses envolées car ce qui est important pour lui c’est le consensus de l’instant. D’autre part, on ne peut lui faire des reproches : lorsque les journaux le critiquent il rejette ces critiques en bloc en les accusant d’être « vendus ». Ses électeurs ne se préoccupent pas des accusations publiées, car ils ne les croient pas simplement. L’important c’est que Grillo apparaît différent des autres hommes politiques : s’il perd quelque consensus à peine obtenu ce n’est pas grave, il parvient immédiatement à en trouver un autre.

D’autre part, il ne se préoccupe pas de la fluctuation de son électorat, ce qui lui importe c’est d’obtenir le consensus lors des votes. Il ne semble pas intéressé par la construction d’une organisation stable, qui devrait rendre des comptes. Les résultats obtenus lors de ses « primaires » par internet indiquent un très faible nombre de participants et une sélection importante des personnes habilitées à voter, ce qui fait que dans certaines régions les candidats qui ont été élus par la suite furent sélectionnés par quelques dizaines de « grands électeurs ».

Ses membres interagissent peu avec les autres organisations. Par exemple, ils ont soutenu la lutte dans la vallée de Susa (Val di Susa) mais n’ont jamais mentionné les autres forces. Ainsi, dans un récent discours, Beppe Grillo a demandé de plier les banderoles historiques du mouvement « No TAV » (non au TGV) en disant qu’elles n’étaient plus utiles car, maintenant, le M5S était l’ensemble du peuple. Les dirigeants locaux ont annoncé une manifestation le 23 mars avec la présence de l’ensemble des 163 élus du M5S au Sénat et à la Chambre. Cette présence rendra plus difficile le recours à la répression, pratiquée jusque là de manière très violente par les autorités. Mais en même temps elle tend à ce que le M5S apparaisse toujours plus comme l’unique représentation de la longue lutte de cette vallée.

On note la même chose en ce qui concerne le grand mouvement contre la privatisation de l’alimentation en eau. Ce mouvement a réussi en 2011 à imposer un référendum qui a statué en faveur du caractère public de l’eau (mais ce résultat a été ignoré par le gouvernement ainsi que par nombre d’autorités régionales et locales). Grillo n’hésite pas à le présenter comme son propre succès et non qu’il a été le fruit d’un mouvement construit par des centaines de milliers de militants de comité unitaires ainsi que par des partis et des mouvements de la gauche.

Cependant, le même Grillo a parfois évoqué la possibilité et la nécessité d’alliance. Il a même admis qu’il avait à plusieurs reprises tenté un dialogue avec diverses personnalités politiques. Il avait eu de bonnes relations surtout avec Antonio Di Pietro, un ancien magistrat entré en politique avec quelques succès, qui a d’abord été emporté par une série de scandales personnels avant d’être battu lors des dernières élections. Grillo avait même envoyé une lettre avec des recommandations au dernier Président du Conseil, peu après sa nomination, mais Mario Monti ne lui a pas répondu. Probablement il l’a fait en raison de sa conviction que « les partis sont tous les mêmes, pas les hommes » et que même dans les partis « il y a des gens bien ». Le dédaigneux refus de tous ceux à qui il s’est adressé ainsi que le succès de son propre mouvement l’a conduit à exacerber le conflit et à miser sur l’usure des autres forces politiques en refusant jusqu’à présent toute alliance parlementaire pour contraindre les autres partis à s’allier entre eux s’ils voulaient éviter de nouvelles élections immédiates qui, selon les observateurs, pourraient provoquer une nouvelle croissance du M5S.

Des responsabilités nouvelles

Mais, comme nous l’avions vu dans d’autres cas similaires, les voix qui se déplacent rapidement sont très volatiles et peuvent être perdues tout aussi rapidement par une force qui n’est pas bien organisée et qui aurait du mal à expliquer à son électorat ses choix et ses changements d’orientation. Le problème c’est que Grillo — qui a incontestablement un nez politique — n’a pas à ses côtés une équipe de direction avec une expérience suffisante pour analyser en temps réel les changements de l’opinion publique, par exemple en ce qui concerne un risque de défaut de paiement du pays, dont il serait certainement tenu pour responsable du fait de sa rigidité qui le conduit à refuser un accord gouvernemental.

Il ne semble pas que soit fructueuse la discussion de tels choix avec Gianroberto Casaleggio, qualifié de « gourou », dont l’expérience politique est encore plus limitée et est, de plus, influencée par sa culture ésotérique, dont il tire ses curieuses prophéties sur les futures guerres cosmiques. Même s’il n’est pas la main occulte « des pouvoirs forts, depuis la franc-maçonnerie jusqu’au Groupe Bilderberg (1) ou jusqu’à Goldman Sachs » (il a rejeté ces allégations, qui circulent beaucoup dans une certaine extrême gauche marquée par la théorie du complot) et s’il est certainement un expert de la communication et du marketing, cela n’est pas une garantie absolue de succès. Il a été, par exemple, le consultant d’Antonio Di Pietro, qui vient d’être éliminé de la scène politique après avoir joué un rôle certain dans la vie parlementaire en obtenant même des charges ministérielles.

Jusqu’à maintenant Grillo a pu tirer un profit maximal de la stupidité de ses adversaires qui l’ont tous, depuis la droite jusqu’à la gauche, d’abord sous-estimé puis attaqué de manière contre-productive. Mais maintenant il doit assumer une très grande responsabilité tout en évitant de se faire adosser la faute des crises politique et économique… Pour ce faire il devra construire une direction collégiale capable de faire face à la lutte politique avec ce qui reste de l’ancien système politique, qui a été affaibli mais n’a pas disparu et qui est toujours en mesure de profiter de tout faux pas des nouveaux arrivants…

Toutefois, le plus grand problème que Grillo devra affronter ce ne sont pas les anciens partis, mais ses propres électeurs qui, après avoir eu la satisfaction de voir la « caste » presque anéantie, attendent des réponses concrètes à leurs problèmes : le chômage croissant, le démantèlement de secteurs entiers de l’industrie, l’augmentation du coût de la vie alors que les retraites ont été réduites et les salaires sont non seulement bloqués mais aussi réduits par l’accroissement des cotisations au fonds du chômage (Cassa di Integrazione). Tous ces problèmes ne dépendent pas seulement de la « caste » mais sont le résultat du fonctionnement normal du capitalisme en crise. Les causes de cette crise ni l’origine de la dette n’apparaissent même pas dans les discours de Grillo. Mais s’il veut consolider son succès il devra affronter la crise dans une perspective européenne, il devra être capable de faire des propositions concrètes et non seulement des dénonciations propagandistes. Sans cela, son succès actuel sera de courte durée. ■

Recanati, le 12 mars 2013

* Antonio Moscato, historien, est militant de Sinistra critica (Gauche critique) et de la section italienne de la IVe Internationale. Il a écrit de nombreux livres, dont Fidel e il Che, Affinita e divergenze tra i due leader delle rivoluzione cubana (Edizioni Alegre 2013),  Il risveglio dell’America Latina  (Edizioni Alegre, 2008),  Il Che inedito  (Edizioni Alegre, 2006), Breve storia du Cuba  (Datanews, 2006),  L’Italia nei Balcani — Storia e attualità (Piero Manni, 1999),  Cuba — Guida storico-politica  (Datanews, 1998),  Il filo spezzato, Appunti per una storia del movimento operaio  (Adriatica, 1996),  Chiesa, partito e masse nella crisi polacca  (Lacaita, 1988),  Sinistra e potere — L’esperienza italiana 1944-1981  (Sapere 2000, 1983),  Sionismo e questione ebraica  (avec J. Taut et M. Warshawski, Sapere 2000, 1983). Il anime le site web « Movimento operaio » : http://antoniomoscato.altervista.org

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(Traduit de l’italien par Brune S., Mohamed K. et JM).

Notes

1. Cette interview a été publiée dans le n° 22 de Sette du 1er juin 2012.

2. Beppe Grillo contestait ainsi le projet pharaonique du « pont de Messine », qui devrait relier la Calabre à la Sicile et qui est désapprouvé par de nombreux habitants et militants écologistes.

3. La coalition de centre-gauche autour du PD a certes eu plus de voix, mais elle est composée de plusieurs partis.

4. Sinistra, ecologia e libertà (Gauche, écologie et liberté, SEL), est issu d’une scission du PRC qui a fondé le Mouvement pour la gauche (MpS) avant de fusionner en mars 2009 avec la Gauche démocrate (SD), Unir la Gauch (US), la Fédération des Verts et le Parti socialiste (qui en novembre 2009 a quitté le SEL pour redevenir le PSi). Le SEL, dirigée par Nichi Vendola (un des fondateurs du Mouvement pour la refondation communiste en 1991, président de la région des Pouilles depuis 2005) est un allié docile du PD.

5. En Italie les factures se payent encore beaucoup à la Poste, et les retraités y reçoivent leur retraite.

6. Le Groupe Bilderberg est un club de discussion annuel de personnalités des élites du monde des affaires, de la diplomatie, de la politique et des médias, essentiellement européennes et nord-américaines, inauguré en mai 1954 à Oosterbeek (Pays-Bas) à l’hôtel Bilderberg (d’où son nom) en vue de discuter de coopérations en matière militaire, économique et politique et de s’opposer à la montée de l’antiaméricanisme. N’y participent que les personnes invitées par le comité directeur qui s’engagent à respecter la confidentialité des échanges.

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