Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 515-516 mars-avril 2006 *

ITALIE

La pression centriste et l’événement Ferrando

Cf. aussi : [Italie]

Nous reproduisons ici la déclaration de la Coordination Nationale de Gauche Critique (Sinistra critica), un courant programmatique au sein du Parti de la refondation communiste (PRC), qui a obtenu 6,5 % des mandats, qui regroupe en son sein les militants de la IVe Internationale. La Gauche critique édite la revue ERRE (Resistenze, Ricerche, Rivoluzioni). Nous reproduisons ici l’article paru sur le site web de Erre : www.erre.info .

Les événements qui ont porté à l’exclusion du camarade Ferrando (1) des listes du parti impliquent une lecture des faits aux différents niveaux.

1. Le premier élément à comprendre et souligner est l’attaque à laquelle le parti est soumis, une offensive portée par des forces différentes, mais avec l’objectif commun d’en limiter l’impact électoral et de le mettre sur la défensive.

Rifondazione reste un point de référence politique et institutionnelle fondamental pour les zones qui se proposent une alternative sociale et pour les mouvements; l’unique parti politique de masse qui critique la mondialisation capitaliste : il doit être conditionné et si possible soumis.

L’attaque contre le PRC et ses candidats radicaux et/ou les plus exposés et plus facilement attaquables par les mass medias est venue non seulement de la droite, mais aussi des principaux partis de l’union. La pression centriste a été très forte et a donné des résultats significatifs. L’objectif est manifeste : bien que Rifondazione ait signé un accord programmatique et de gouvernement qui l’engage pour 5 ans et bien que ce programme reste dans les paramètres d’une politique libérale — aussi tempérée soient-ils par les éléments positifs insérés sur initiative du PRC — on veut préciser les domaines modestes de liberté d’action accordés et construire les conditions de sa subordination à la logique politique de la majorité de l’union.

Si quelqu’un pensait que l’accord conduirait à une vie plus facile, qu’il nous mettrait à l’abri des attaques et des polémiques, il s’est trompé. Certes, si PRC n’avait pas accepté l’accord programmatique, les attaques auraient été plus dures. Mais l’adhésion à l’Union et à son programme nous lient les mains à fond sans que ceci empêche l’offensive centriste et les actions d’usure à nos flancs. Et nous ne sommes qu’aux débuts. Nous pouvons imaginer, dans le cas d’un souhaitable gouvernement de l’Union, ce que sera le comportement de la droite contre le parti ou nos personnalité institutionnelles les plus en vue, chaque fois que nous défendrons une cause juste ou une proposition plus avancée. Il n’est pas difficile d’imaginer même quel va être le feu de barrage de nos alliés de gouvernement.

Il est très probable qui ce qui aujourd’hui a été fait contre Caruso, Ferrando et Luxuria, sera fait demain contre d’autres camarades, peut-être contre certains de nos ministres coupables d’initiatives à contre-courant, pour en miner la crédibilité et pour nous faire plier ou nous imposer des lourdes médiations.

Il est utile de faire une autre observation. La politique médiatique, si elle offre d’une part quelques avantages pour faire connaître nos positions à un public plus large, laisse d’autre part la liberté d’intervenir dans la vie interne du parti à des sujets politiques adverses ou alliés (des partis et/ou des journaux). De cette manière des camarades et des dirigeants peuvent être "détruits".

2. Le second élément à souligner est la nature de l’orientation du parti, c’est-à-dire les choix de l’actuelle majorité ; à chaque occasion possible le secrétaire souligne la césure que représentent dans l’histoire de Rifondazione les décisions du dernier congrès, en en rappelant en particulier deux aspects : celui du choix de gouvernement, qui de cette manière prend une signification non seulement tactique (pouvant être contestée), mais se charge d’une signification plus profonde, qui l’assimile à une stratégie, et celui de la non-violence ; la violence devient une catégorie métaphysique absolue, privée de toute contextualisation historique et elle est utilisée comme une massue contre ceux qui essaient d’analyser ce qui se passe dans le monde avec les instruments de la dialectique et du matérialisme. En réalité ces affirmations péremptoires ont un objectif politique immédiat : prendre les distances envers tout extrémisme, présumé ou réel, pour apparaître comme responsable et pour donner des garanties aux forces de la coalition et plus généralement aux institutions de l’État. Le risque que court le parti est de finir dans le même engrenage que le vieux PCI : lorsque l’on tente d’accéder au gouvernement, on est soumis à des examens qui ne finissent jamais, on doit sans cesse faire la preuve de son intégration dans la société capitaliste italienne, renonçant à toute forme de sa remise en débat, même partielle.

Nous ne pouvons qu’être préoccupés par l’impasse dans laquelle s’engage le PRC, car les choix de la majorité mettent en marche des mécanismes d’homologation et d’intégration, dont peut-être trop de camarades de la majorité ne se rendent même pas bien compte.

3. Troisième élément. Les choix statutaires du dernier congrès, en insérant dans des liens de discipline et d’obéissance beaucoup plus forts ceux qui accèdent à des charges publiques, découlaient clairement du choix gouvernemental. Les choix du futur gouvernement de l’Union, jour après jour, pourront entrer en contradiction non seulement avec l’histoire et le programme du parti, mais surtout avec les dynamiques de résistance et de lutte des travailleurs. Un bel ennui.

Il ne fut pas facile pour le PCI d’être à la fois un parti de lutte et un parti de gouvernement. Au contraire il fut brisé par cette contradiction, en ouvrant la route à Occhetto et à d’Alema. Ce sera encore plus difficile pour un parti plus petit et avec un enracinement de masse inférieur : nous risquons de nous briser le cou à chaque moment politique significatif.

Les nouveaux statuts ont donc été utilisés pour ôter Ferrando de la liste ; cela risque de créer un dangereux précédent de comportements et de pratiques bureaucratiques : pour être crédible, pour respecter les logiques de la majorité le parti glisse vers l’intolérance envers des comportements et des prises de positions jugés non orthodoxes. Que veut dire la garantie du droit au désaccord si quand il est exercé la mesure disciplinaire bondit immédiatement ? Et comment régler alors, dans l’avenir, les divergences politiques auxquelles nous ne voulons absolument pas renoncer et qui ne manqueront pas d’avoir des retombées publiques ? Si la marche vers le gouvernement produit de tels effets dès avant l’installation du nouveau parlement, quelle sera la situation dans l’avenir ? Ce sont des questions qui concernent la qualité de la vie du parti, son avenir en tant que cadre unitaire capable d’accueillir des positions différentes.

Le parti aurait dû défendre tous les camarades des attaques de la presse et des partis, en tant qu’élément minimal d’autodéfense du parti lui-même. Il fallait faire abstraction de la co-responsabilité au moins en ce qui concerne les affirmations individuelles, parce qu’aucune de celles-ci ne sortait des frontières des conceptions et des but fondamentaux du PRC, affirmations et avis qui, par ailleurs, sont habituels dans toutes les instances du mouvement et dans les débats politiques.

Le secrétariat n’aurait pas eu de difficultés s’il avait voulu montrer que des jugements individuels avaient un caractère personnel et ne correspondaient pas à ce qui est soutenu par le parti en tant que tel.

Au lieu de sanctions, tout le parti aurait dû discuter de l’hypothèque modérée que Prodi et Fassino imposent au programme de l’Union.

Étant donné que les têtes de listes du parti ont été choisies dans une réunion du Comité Politique National (CPN), comme le veulent les Statuts, chaque modification éventuelle aurait dû être le fait d’une réunion formelle des organismes représentatifs du parti. Sans partager quelques-unes des affirmations de Ferrando (faites au nom de 6,5 % du parti et non de 41 %), nous pensons que l’expression d’opinions politiques personnelles n’est pas incompatible avec la présence sur les listes du parti. Nous ne pouvons pas accepter les attaques instrumentales de celui qui est responsable de la présence des militaires italiens en Iraq. Mais si l’on considère que les positions exprimées sont incompatibles avec l’appartenance même au parti, le problème aurait dû être réglé par ses organismes de contrôle, pour ne pas courir le risque d’attribuer au secrétariat des droits de contrôle dont il ne dispose pas.

Notre proposition fut donc de débattre sereinement de la question en réunissant les organismes dirigeants et en cherchant ensemble des solutions qui n’endommageraient pas parti dans la phase délicate de campagne électorale, qui demande l’engagement convaincu de tous. Comme on le sait, ce ne fut pas la voie suivie par la majorité. Les camarades de la gauche critique ont donc rejeté la consultation téléphonique du CPN ; en séance du Collegio di garanzia (Commission de contrôle), ils ont défendu les droits statutaires contre les interprétations instrumentales du secrétariat. Rifondazione doit être protégé contre des comportements et méthodes verticalistes et bureaucratiques qui en altèrent le profil.

4. Quatrième et dernier élément — qu’il faut relever même si il n’est pas le plus important. Il concerne l’orientation et la trajectoire des camarades de Projet Communiste. Ce courant s’est toujours distingué par le caractère très péremptoire de ses positions, non dépourvues de traits sectaires et dogmatiques et par une méthodologie de travail interne au parti privilégiant une attitude auto-affirmative à une orientation plus dialectique de croissance et de collaboration collective. Ce sont les mêmes modalités qu’il emploie face aux mass medias, dans lesquels il se présente comme la gauche du parti avec un G majuscule. Les camarades n’ont peut-être pas assez réfléchi sur ce qui était en train de changer sur le terrain politique, ni comment les interviews trop exagérés, et proportionnels peut-être aux heurts politiciens en cours au sein même du courant, pouvaient produire des réactions différentes de celles d’il y a un ou deux ans.

La Gauche Critique, au contraire, a mis ses forces et son attention surtout dans la présence et dans la construction des mouvements de masse, sans pour autant renoncer à la bataille politique comme on a pu le voir dans le congrès et à sa suite avec la formation d’un véritable courant programmatique.

Mais il est encore un autre élément que nous voulons rappeler à l’attention des camarades du Projet communiste. Durant de longues années ils ont été l’unique opposition dans le parti, une opposition de gauche, qui donc a pu jouir d’une rente de position, et même d’une considérable notoriété et d’une publicité. Comment est-il possible que face à un fait politique évident, un déplacement modéré de l’axe politique de la majorité (qu’ils ont tant de fois dénoncé, même lorsqu’on pouvait considérer qu’il s’agissait d’un procès d’intentions sans une correspondance adéquate avec la réalité), ce courant politique, au lieu de se renforcer, a explosé : en un an il a connu d’abord la division avec Falce Martello (Faucille et marteau), ensuite avec Octobre qui a rejoint la motion 2, ensuite avec le groupe napolitain d’Izzo ; finalement ce fut la fracture forte et violente interne du noyau plus homogène et historique. Quelque chose ne va pas du point de vue de la méthode et des contenus.

Ces camarades ne peuvent pas éviter une réflexion ; l’indignation légitime et les initiatives visant à répondre à une évidente injustice, contre laquelle toutes les minorités se sont durement opposées, ne peut pas faire éluder un bilan de leur parcours.

1. Marco Ferrando fait partie de la direction du courant Progetto Comunista (Projet Communiste, trotskiste dogmatique) au sein du PRC, qui a obtenu 6,5 % des voix lors de son VIe congrès en mars 2005. Dans une interview donné au quotidien Corriere della sera du 13 février 2006, à la question « C’est donc juste de tirer sur nos soldats ? », Marco Ferrando a répondu : « Nous sommes pour la revendication du droit aux soulèvements populaires irakiens contre nos troupes. Tous les épisodes où il y a eu nos morts, rentrent entièrement dans la responsabilité d’une mission militaire au service de l’Organisme national des hydrocarbures ». A la question suivants — « Vous dites que nos soldats morts à Nassiriya étaient au service de l’Organisme national des hydrocarbures » — Ferrando a répondu : « Dans un document réservé du Ministère des activités productives d’Antonio Marzano, produit six mois avant la guerre, on soutenait l’intérêt de l'Organisme national des hydrocarbures à aller à Nassiriya parce que c’est là qu’il y avait du pétrole ». Le tout a été publié sous le titre : « Tirer sur nos soldats ? Un droit des Irakiens » et le sous-titre : « Ferrando : Nassiriya fut un cas de résistance armée ». Rappelons que 19 militaires italiens avaient été tués à Nassiriya en 2003 par un attentat et que ce massacre avait entraîné une union sacrée en Italie… Le secrétariat du PRC a pris la décision de remplacer Marco Ferrando sur la liste des candidats du parti pour le Sénat.

Traduction : J.M. ( de l'italien)

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