Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 503 avril 2005 *

ITALIE

La troisième phase de Rifondazione comunista

Cf. aussi : [Italie]

Salvatore Cannavò

Nous reproduisons ici l’éditorial de ERRE (Resistenze, Ricerche, Rivoluzioni) n° 12 de janvier-février 2005.

En ce moment, notre parti vit la troisième phase de son histoire. La première, c’était celle de la résistance. Résistance au virage d’Occhetto, mais avant tout à la suprématie de la pensée unique néolibérale et à l’agression des politiques de concertation et des premières guerres globales. Après cette phase, jusqu’à la rupture du gouvernement Prodi en 1998, une seconde phase a suivi ; celle des mouvements, la reconquête de l’autonomie politique du centre gauche et l’investissement conséquent en un nouveau processus inédit d’action sociale, qui renverse de vieilles certitudes. Avec le 6e congrès, Rifondazione doit regarder son passé en face et imaginer son avenir.

Les camarades qui se réfèrent à notre revue (ERRE) et à sa zone d’influence — et qui en compagnie de beaucoup d’autres ont donné vie à la quatrième motion : " Une autre Rifondazione est possible " — ont participé en première ligne aux deux phases précédentes. Dans la première, ils ont alterné entre dissidence et convergence — nous étions dans l’opposition du parti en 1994 comme en 1996 quant le PRC s’est laissé embarquer dans l’option de gouvernement. Et nous étions en première ligne, bien qu’avec beaucoup de limites et de restrictions, pendant la phase " glorieuse " des mouvements. À ce congrès, nos parcours nous divisent à nouveau avec la majorité du congrès guidé par le secrétaire Fausto Bertinotti. On note une divergence profonde non seulement sur une proposition " tactique " mais sur l’avenir même du PRC et de son rôle dans la politique italienne. En effet, le jeu au congrès se joue entre le choix de faire de Rifondazione non seulement un corollaire du centre gauche, un appendice beaucoup plus radical, voire sur un pied de guerre et avec une très grande capacité d’action (certes plus grande que la tentative analogue et avortée de Cofferati). Ce serait également un parti disposé aux compromis avec le patronat italien à la recherche d’une alternative à Berlusconi et qui a besoin d’un centre gauche fort et cohésif. Ou à l’inverse, poursuivre la seconde phase, renforcer le choix des mouvements, en s’efforçant d’en renforcer l’autonomie, pour construire, sans ambages, une alternative politique non seulement aux droites mais également au centre gauche devenu l’expression cohérente des intérêts du capitalisme globalisé et ainsi incapable de réaliser une véritable alternative à Berlusconi. Ces deux possibilités regardent en premier lieu les deux composantes qui ont traversé et construit l’ensemble de la deuxième phase de Rifondazione, celle des mouvements. C’est pour cela qu’il y a aussi un " congrès dans le congrès " grâce à ceux (la première et la quatrième motion) qui se sont investis dans Gênes et qui maintenant, à partir de cette expérience, proposent un autre type d’avenir au parti. Les autres motions qui ont critiqué ou snobé cette expérience (même pour privilégier la sauvegarde des " textes sacrés ") ont plus de mal à se syntoniser avec ce cours et donc avec l’avenir qui nous attend.

La centralité de l’opposition à Berlusconi

Tout d’abord, débarrassons-nous du faux problème de l’opposition à Berlusconi. Ce n’est pas ce qui nous divise ou ce qui divise les âmes de la gauche italienne, ou les différentes tendances au sein des mouvements sociaux. Berlusconi est un résidu révoltant de la droite italienne et sait en combiner les pires aspects, du populisme à l’autoritarisme, du libéralisme le plus féroce à l’intégrisme catholique, de la tartuferie moraliste à la misogynie plus ou moins masquée. Les lois les plus périlleuses du centre droite illustrent bien ce profil. La loi 30 qui défait le cadre de la solidarité normative qui a régné dans le monde du travail depuis 30 ans. La loi Bossi-Fini sur l’immigration qui accentue les divisions internes du prolétariat moderne et institutionnalise des camps d’État. La réforme des retraites qui annule un droit fondamental après coup. La loi 40 (sur la fécondation assistée) qui porte un coup massif à l’autodétermination des femmes par la conception éthique étatiste. La loi Moratti, qui remet à jour la sélection de classe à l’école… Et avant tout, la participation à la guerre en Irak, avec le ricanement féroce des participants à une nouvelle spoliation coloniale. Ça suffit pour motiver l’opposition et la détermination de nous libérer d’un tel gouvernement. Le véritable problème de cette phase est pourtant cette opposition. Où est-elle, que fait-elle, de quoi s’occupe-t-elle ? En juillet passé, Berlusconi était moribond. Dernièrement il est revenu comme acteur central de la scène politique. Le centre gauche — qui porte maintenant le nom ronflant de Grande Alliance Démocratique — au cours de tous ces mois n’a pas su réaliser l’initiative politique la plus tiède, coincé entre la mémoire de ses actes au gouvernement et la confusion face à son avenir prochain. Rappelons que toutes les lois citées plus haut ont eu un pendant lors du gouvernement de centre gauche, de la loi Treu — où le PRC était complice — à la loi Turco-Napolitano, la loi Berlinguer, la réforme des retraites de Dini et de Prodi, et même la participation à la guerre au Kosovo. La GAD discute de tout, des " primaires ", d’organigrammes, de son nom ridicule, mais n’agit pas comme opposition.

Par contre, nous, qui nous opposons à l’entrée du PRC au gouvernement, proposons l’opposition à Berlusconi comme point de mire. Par exemple, nous continuons à soutenir la proposition du secrétaire de la FIOM, Gianni Rinaldi, de faire une grande manifestation sociale. Cette proposition semble en ce moment hors du compas des sommets de la GAD, mais également de la gauche alternative. Par ailleurs, nous nous engageons pour qu’il y ait une nouvelle manifestation en date du 19 mars pour le retrait des troupes de l’Irak. À ce moment-là, les différentes composantes des mouvements, quel que soit leur rapport avec le centre gauche, relanceront un NON ! sans compromis à la guerre militaire économique et sociale. Nous poursuivons le combat pour soutenir les différentes formes de lutte qui animent tellement la réalité italienne — mais aussi européenne, comme il faut le souligner — il y a des rencontres, des convergences, des formes d’unité d’action, des plates-formes communes. Nous sommes une voix de plus de l’opposition sociale parce que nous partageons l’idée conçue par le directeur du Manifesto, Gabriele Polo, qui prétend que le berlusconisme n’est pas une anomalie institutionnelle mais une " biographie du pays ", non pas une excroissance qu’un coup de baguette magique peut faire disparaître, avec un accord électoral bien fait, mais qu’on peut renverser seulement dans le vif des luttes en mobilisant depuis la base.

Donc, la divergence n’est pas sur cette question. Comme nous le disons plus haut, elle touche au rôle et à l’avenir de notre parti, à sa fonction par rapport aux mouvements sociaux et à la construction d’une gauche anticapitaliste. Il s’agit de savoir si notre avenir devrait tourner autour de la gestion de ce qui existe, pour le rendre " moins pire " — le " moins de capitalisme " que Bertinotti a proposé à l’assemblée du Manifesto opposé au " plus de capitalisme " de Berlusconi. Ou, si nous maintenons une position de rupture de l’ordre existant en remettant à l’ordre de jour le projet de la révolution sociale. En d’autres termes, si nous nous condamnons à rester accrochés au train du centre gauche avec l’illusion (ou la conviction) de le faire virer à gauche ou si nous tentons de faire dérailler ce train pour construire une alternative.

Le gouvernement est un drapeau

Fausto Bertinotti nous explique depuis plus d’un an — au moins il a de la suite dans les idées — que pour réaliser une alternative crédible à Berlusconi et au berlusconisme, il faut donner naissance à un projet, une inspiration synthétique, un programme qui peut faire office de " drapeau déployé à la tête des gens " — en d’autres mots, une alternative de société. Nous ne pouvons faire autrement que d’être d’accord avec cette approche, et donc, de laisser le temps qu’il faut pour trouver des tentatives de fixer des conditions minimes, des balises ou d’autres formulations. Le gouvernement, pour les communistes, est une hypothèse de changement, un projet de transformation, la forme concrète qu’assume un espoir populaire. Donc, il n’est pas un simple passage tactique, un choix parmi les autres, un incident de parcours. C’est l’âme de la politique parce qu’il révèle l’identité précisément au moment où il doit réaliser ce pour quoi nous nous sommes toujours battus, et pourquoi on demande des sacrifices militants, l’adhésion des sympathisants, le soutien électoral. Pour nous, le gouvernement coïncide exactement avec le lancement d’une alternative de société, avec la réalisation d’un besoin de transformation, Il n’y a pas beaucoup d’exemples qui courent (autre signe des temps). Avec toutes les limites du cas, l’exemple le plus immédiat qui vient à l’esprit est l’expérience chaviste au Venezuela.

Si c’est la prémisse, nous voyons deux demandes légitimes. Est-ce que le centre gauche permet même d’imaginer cette alternative de société ? Et est-ce que les mouvements sociaux actuels, avec leurs structures, leur poids social, leurs rapports internationaux, peuvent créer un processus de révolution sociale en mesure de subvertir les rapports politiques actuels, les compatibilités déclarées, les compromis nécessaires ?

La constitution du centre gauche

La liste des méfaits de la Grande Alliance Démocratique est encore plus longue que son nom. Il suffirait de citer les déclarations de Rutelli sur l’égalitarisme, la disponibilité de Fassino de faire la guerre encore sous mandat de l’ONU, la fidélité au Pacte de Stabilité, à l’armée européenne, à l’OTAN, l’invention de la directive Bolkestein qui a marqué la Commission européenne sous la direction de Prodi, la position de la Marguerite sur la fécondation assistée, les commentaires de mauvais goût de Prodi sur les migrants. La liste est longue. Mais un élément résume la liste, l’âme du centre gauche, son horizon et son avenir : la Constitution européenne, celle qui enchâsse le marché libre. C’est au cœur de la pensée-romanoprodiste et unit toutes les âmes de la GAD, à l’exception du PRC, comme l’approbation au Parlement le démontre.

Quand on parle de la décomposition du centre gauche et de sa réarticulation, il faudrait observer certains critères rigoureux et mesures scientifiques. Certes, sur le plan de la géographie interne le centre gauche est différent de celui d’il y a quelques années, ne serait-ce que parce qu’entre-temps DS (Démocrates de gauche) et la Marguerite (chrétiens démocrates) ont décidé de choisir le chemin de la Fédération réformiste (on ignore avec quel succès), ce qui libère objectivement un espace à gauche. Maintenant avec l’évaporation de la tentative de Cofferati, même la dite gauche alternative est divisée quant à savoir comment occuper cet espace : avec une fédération miroir à la fédération réformiste (même sur le plan " politicien ") comme le propose Oliviero Diliberto ? Ou avec un nouveau parti (comme on semble l’espérer dans le grand courant DS) ? Ou avec un réseau, une fondation, une formule plus lâche qui permette aux partis de se confondre avec les mouvements, comme le propose Fausto Bertinotti ? À la date d’aujourd’hui — et l’assemblée du Manifesto du 15 janvier l’a confirmé — il s’agit seulement de propositions du cadre, sans la moindre allusion au contenu et quand un contenu émerge, le profil général de cette opération a des relents d’une " gauche social-démocrate ", perméable à l’expérience des mouvements, anti-néolibérale, pacifiste, mais disposée à un compromis social, qui constitue un pas en arrière par rapport à l’histoire et l’identité de Rifondazione comunista. Et en effet, personne, au sein de cette gauche, ne met en question la direction réformiste de l’alliance, à commencer par celle de Prodi (avec la déclaration absurde d’Asor Rosa qui se dit " plus prodiste que la Marguerite " (entrevue au Corriere della Sera, 13 janvier 2005). Du point de vue de la solidité interne, le centre gauche est beaucoup plus solide qu’il y a cinq ans, grâce au soutien, qui semble inoxydable, que notre parti a décidé de lui accorder. Et ceci, malgré un contexte politique où les positions politiques et les comportements effectifs ne légitiment aucunement une telle réorientation.

Regardons les élections régionales. En ce moment, tout le monde regarde celles des Pouilles (on y reviendra plus tard) mais on oublie de parler de la candidature d’un entrepreneur, Sarfatti, en Lombardie, qui a déjà servi de porte-parole à la Confindustria de D’Amato ; d’un bureaucrate comme Burlando en Ligure, d’une image pure comme Marrazzo au Latium, d’un notable démocrate-chrétien comme Loriero en Calabre, un autre entrepreneur en Vénétie et ainsi de suite. Pour ne rien dire de l’autosuffisance arrogante de Martini en Toscane (avec un PRC, il faut le dire, même trop disposé à l’accord). Et ceci sans exiger le moindre programme politique ou proposition pour " une alternative de société ".

Les positions du PRC sont des preuves supplémentaires que le cadre est tellement détérioré : où est passé la réduction de l’horaire du travail (qui commence à animer les grèves en France) ou celle de la défense du système de retraites par contribution, l’extension du système de la santé publique, voire la réforme du système fiscal, toutes réitérées au cours de la phase 1996-1998 ?

Les mouvements changeront le monde, pas Prodi

Avec ce centre gauche, il n’est pas possible d’ouvrir des débats en termes d’alternatives de société, également parce que les contradictions internes le portent dans un autre sens. L’initiative de Prodi, les escarmouches avec Rutelli, les mauvaises humeurs de Fassino, le projet chancelant de la Fédération réformiste, une régie interne qui ne semble jamais réalisée. Seule sa décomposition effective et son dépassement pourraient faire avancer ce programme. En effet, le centre gauche, dans sa composante majoritaire, est toujours plus un point de référence de la bourgeoisie italienne, du moins des secteurs les plus progressistes, qui regardent vers l’Europe, se préoccupent des mécanismes de la mondialisation pour ne pas être balayés. Mais cette bourgeoisie ne voit pas encore son propre avenir de la même façon. Par vocation, elle est gouvernementale quand elle ne peut pas pactiser ouvertement avec l’opposition. Quand elle le fait, aussi parce qu’elle est aux prises avec une crise verticale, elle poursuit des projets politiques différents qui sont le fruit de ses âmes diverses. Ce n’est pas un mystère que les cercles industriels de l’Italie du Nord sont aujourd’hui plus proches de Prodi, dont ils reconnaissent le destin européen, tandis que les grandes banques de l’Italie centrale, à partir du gouverneur de la Banque d’Italie, sont plus attentives aux gestes centristes de Rutelli. Quant à la DS, ses liens sont tous azimuts, des grandes coopératives de l’Émilie à des banques comme Monte Paschi di Sienne, de structures financières comme Unipol à des rapports qu’a cultivé Massimo d’Alema avec la nouvelle entreprise méridionale. Tout cela ne peut pas manquer de peser dans un schème gouvernemental, et pèse en effet, en profondeur. Ces influences entrent en contradiction avec les intérêts populaires qui se reconnaissent encore dans une grande mesure dans le centre gauche, et en particulier dans la DS.

Penser pénétrer ces contradictions en soutenant un gouvernement sous l’égide de Prodi — et en contribuant de la sorte à contenir les poussées populaires en sens inverse — se traduirait dans les faits par la consolidation d’un cadre fragile. Si l’intention, au contraire, est de désarticuler le cadre, de se présenter plus clairement comme sujet politique en mesure de représenter les intérêts des travailleurs, alors la voie à choisir n’est pas le soutien au gouvernement mais une voie d’unité conflictuelle — d’en bas, avec les luttes. Les exigences d’unité, que la composition sociale du centre gauche continue à nous poser, seraient garanties par l’accord politico-électoral que nous proposons au congrès. À nos objections, on a toujours répondu que, contrairement au passé, la force des nouveaux mouvements permet un défi unitaire au centre gauche. La faiblesse de cette argumentation est amplement abordée dans notre motion au congrès qui comprend un bilan des années passées et une proposition de travail pour l’immédiat. Il vaut la peine de vérifier si les événements politiques les plus récents confirment ou infirment cette analyse : en particulier, la donne sociale, de classe, que représente l’accord unitaire entre FIOM, FIM et UILM [les trois fédérations de la métallurgie] et l’état des luttes en général ; les initiatives de la gauche alternative ; le cas Vendola [qui a remporté pour le PRC les " primaires " dans les Pouilles].

L’unité des métallos, une phase défensive des luttes

C’était Giorgio Cremaschi, dans Liberazione, qui a défini un accord unitaire (105 ¤ d’augmentation pour tous plus 25 ¤ demandé à la signature de la convention intégrative), une médiation obligatoire qui constitue une " résistance " face à l’arrogance du gouvernement et du patronat. Il a souligné la portée décisive de l’accord sur le référendum de la part des travailleurs. Après des années de division syndicale, la perte progressive du pouvoir d’achat, la volonté d’obtenir enfin des gains quelconques, tous ces facteurs ont poussé les délégués de la FIOM à approuver le projet de convention presque à l’unanimité. Mais il n’échappe à personne que la solution trouvée est un moyen de maintenir une position, pour ne pas reculer encore et pour récupérer un peu de ce qu’on avait perdu. Non pas une bataille d’arrière-garde mais précisément une " résistance " qui reste différente d’une offensive (comme dans le cas de la convention mythique de 1969 dont on a fêté, il y a peu, le 35e anniversaire). L’important, dans cet accord, est l’unité retrouvée avec FIM et UILM, même si celle-ci est à double tranchant si on observe le mal avec lequel Confindustria est tentée par un accord qui la mette en difficulté sur le plan des coûts (Federmeccanica a relancé une offre d’augmentation de 59¤). Par contre, on aperçoit un important point tournant dans les relations syndicales qui ouvrirait le chemin à une nouvelle concertation avec CGIL, CISL et UIL (et il est clair que ce mal est la preuve des effets positifs des négociations au sommet et à l’appui qu’il faut donner à la FIOM).

Mais la difficulté sociale est encore plus évidente si nous jetons un coup d’œil aux autres luttes et à leur isolement. On peut penser aux transports, surtout sur le plan international. L’Europe vit des grèves, des sommets, des mobilisations en défense de l’État social, du salaire, des droits au travail, mais de véritables liens ne se tissent pas. Nous vivons une phase défensive où pèse la donne internationale, l’offensive impérialiste des États-Unis fait déplacer l’axe politique global vers la droite et englobe toutes les autres forces, dont celles de la social-démocratie européenne qui se trouve de plus en plus refoulée vers des positions social-libérales. Par ailleurs, le projet d’unification européenne — avec son corollaire libéral sur le plan social — ne serait pas possible sans l’appui du Parti socialiste européen et de D’Alema, Schröder, Blair, Zapatero et Hollande.

La gauche alternative

Sur ce point, on renvoie le lecteur à l’article de Gigi Malabarba, mais ça vaut la peine d’en souligner un aspect : des processus de reconstruction d’une gauche alternative au déclin social-démocrate sont en cours en Allemagne, en Grande-Bretagne (Respect) en partie également en Italie avec l’initiative d’Il Manifesto et le projet de gauche alternative du PRC. Il s’agit de projets importants par leur nature de classe affirmée, par la tentative de continuer à représenter le monde du travail, le prolétariat moderne. Par contre — le nœud qui anime cet article ne cesse de revenir — s’agit-il de projets qui déclarent une volonté manifeste alternative au social-libéralisme, comme dans le cas de Respect en Grande-Bretagne, ou s’agit-il seulement de tentatives de rouvrir des négociations avec les groupes dirigeants de la nouvelle social-démocratie en vue d’un gouvernement réformiste ?

Le défi de la démocratie (sous forme de primaires ?)

La discussion sur la démocratie qu’ouvre la victoire de Vendola aux primaires de la GAD aux Pouilles serait abstraite sans faire le lien avec l’état de la lutte des classes, c’est-à-dire les rapports sociaux qui existent aujourd’hui, et sans faire le lien avec le contenu social de la démocratie elle-même. Nous sortons d’un siècle trop riche en affrontements pour pouvoir oublier que la démocratie n’est jamais formelle mais surtout une question de substance. La différence, à notre avis, ne dépend pas uniquement de ce qui pousse les gens à agir dans un mode déterminé, également parce que c’est toujours sujet à interprétation. On peut soutenir que les primaires aux Pouilles réveillent " la vieille taupe " (Rina Gagliardi, Liberazione du 21 janvier 2005) ou qu’elles expriment une authentique volonté de changement, mais on ne peut pas confondre une forme démocratique primitive, typique de la politique états-unienne, avec la démocratie en substance. Celle-ci est faite de choix organisés, de participation et de luttes, de contenus et d’instruments pour obtenir des conquêtes. Les primaires de Nichi démontrent avec une évidence désarmante les difficultés de cette phase politique et les limites de la ligne politique actuelle, de notre point de vue (il ne fait pas de doute que du point de vue de Bertinotti, les Pouilles sont un laboratoire avancé). Parce que ces primaires livrent au cadre de la GAD la force politique dont Rifondazione — et Vendola dans la région des Pouilles — sont l’expression, en la comprimant dans un cadre de compatibilité, certes plus avancée, mais ne permettant pas d’indiquer une alternative de société. Cette cession de souveraineté, qu’on troque contre notre force et notre capacité d’influence sur le centre gauche, est au contraire le reflet d’une faiblesse sociale où la politique du " moindre mal " prend le dessus.

La majorité est prête à nous assurer que hors du cadre unitaire, la valeur du PRC ne dépasserait pas les 3-4 % (donnée qu’il faudrait confirmer, en vue du résultat du printemps 2004 à Florence ou celle de 2001 où nous avons obtenu " seulement " 60 000 votes de moins qu’aux européennes de 2004). Mais même si c’était le cas, ne serait-ce pas la preuve de la prévalence de la logique du " moindre mal " à laquelle Rifondazione ne peut pas et ne veut pas se soustraire ? Faire de nécessité vertu — en confondant cette faiblesse avec une possibilité illusoire de changer le centre gauche — ne fait pas de la bonne politique et produit des résultats encore pires. L’exaltation des primaires, en effet, se traduit en un soutien définitif au système majoritaire (pour cela il nous semble erroné de la comparer avec le référendum syndical), à une conception centrée sur le chef et la personnalité (dont même la gestion du secrétariat de la part du camarade Bertinotti a fait preuve) ; un pas en arrière par rapport aux gains sur le terrain des mouvements qui ne méritent certes pas d’être réduits à des sujets de transformation globale ou des objets de discorde avec le centre gauche.

En réalité, la démocratie qui s’affirme en cette saoulerie médiatique est la démocratie de l’alternance, qui vise à améliorer le système existant, et non pas celle qui cherche à le subvertir. Il ne s’agit pas de banaliser le besoin de participation, qui existe et qu’il faut savoir accueillir, mais de le traduire en des lieux et des formes efficaces de conflit social, qui pour être tels, ne peuvent pas faire autrement qu’affronter les politiques du centre gauche. C’est pourquoi nous avançons la proposition de l’accord politico-électoral, et l’accord technico-électoral subsidiaire, pour donner un instrument d’autonomie aux mouvements et aux luttes des dernières années, sans renoncer à nous syntoniser sur la " faiblesse de la phase ". Il faut savoir capter les demandes d’unité, en dialoguant avec la logique du moindre mal qui capte encore des millions de travailleurs pour les porter en avant. Fixer des points politiques — l’abolition des pires lois du gouvernement Berlusconi — par un accord électoral en mesure de battre cette droite et de réaliser un progrès tangible dans les conditions de vie, qu’on peut mesurer et obtenir par l’action du PRC. Ce ne serait évidemment pas la conclusion d’une bataille — ou une position relâchée à la logique du gouvernement Prodi, comme la troisième motion nous accuse de faire, de manière inconvenante et par la pire déformation de la réalité. Ce ne serait que le début d’une lutte qui verrait notre centre de gravité solidement derrière les mouvements sociaux et notre capacité de faire de la politique parlementaire pour obtenir des résultats concrets.

La " brèche aux Pouilles " (pour citer Marco Revelli, Liberazione du 20 janvier 2005 qui, sans se faire trop d’illusions, avertit qu’une " masse énorme de cynisme, de bureaucratie, de modération fait tout pour la colmater ") confirme une distinction de fond présent à ce congrès, entre l’hypothèse de présence au sein du centre gauche (et pire, au sein du système de gouvernement d’un pays membre du G8) qui grâce à notre " politique de mouvements ", pourrait faire avancer les conflits sociaux et la nôtre, qui pense qu’il faut travailler pour une alternative au centre gauche et que grâce à la " politique des mouvements ", il sera possible, à partir de ces conflits, de restituer la dignité, le sens et la passion à la politique.

21 janvier 2005

Traduction : Maria Gatti (de l'italien)

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta