Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 539-540 juin-août 2008

ITALIE

Onze thèses pour une nouvelle gauche, de classe et anticapitaliste

Cf. aussi : [Italie]

Coordination nationale de Sinistra critica

Ce texte a été adopté par la Coordination nationale de Sinistra critica (Gauche critique) le 10 mai 2008.

Incompatible avec la guerre et le néolibéralisme
Toute la gauche discute de la défaite, souvent de manière trouble, opportuniste ou en recourant à des hypothèses « novatrices » dissolutives. Pour notre part, nous voudrions tenter d’offrir une réflexion utile en indiquant quelles sont, selon nous, les idées permettant de prendre le chemin de la construction d’une nouvelle gauche, en commençant par le commencement et sur des bases réellement inédites, au lieu de nous concentrer sur ses structures et sur des formules.

1.

La perte de la représentation parlementaire constitue le point culminant de la faillite de la gauche italienne après la disparition du vieux Parti communiste italien (PCI). Elle a balayé d’ailleurs l’illusion de pouvoir vivre de rentes électorales, sans un véritable enracinement, sans projet, avec un vieux modèle de parti qui n’était plus capable de conquérir sa position au sein du corps social. On ne peut exclure que la gauche récupérera à l’occasion d’autres échéances électorales au moins une partie des votes perdus. La défaite n’en serait pas pour autant effacée, car elle est le fruit d’un patrimoine électoral déraciné et sans soutien au sein du prolétariat subalterne et de la société. Une nouvelle gauche se reconstruit en balayant les vieux groupes dirigeants, responsables de la défaite, mais surtout en commençant à comprendre pourquoi, malgré l’évidence du problème à résoudre, non seulement il n’a pas été résolu mais il se manifeste avec plus de gravité à chaque tournant de la vie politique italienne.

2.

Plus que d’une reconstruction, il faut parler aujourd’hui, à notre avis, de la construction, sur des bases réellement nouvelles, d’une gauche anticapitaliste et de classe. L’enracinement s’est avéré impossible parce que — dans le contexte de la mondialisation et de la dissolution du mouvement ouvrier du XXe siècle — en privilégiant le seul horizon institutionnel et l’héritage bureaucratique tout effort a été rendu vain. S’enraciner dans une société exige un travail long, fatiguant et obscur qui n’est pas nécessairement payant à court terme sur le plan électoral. Pour les classes politiques, conduites par les exigences personnelles de confort et de pouvoir, la conservation des positions institutionnelles est la principale préoccupation, qui diffère des efforts nécessaires pour atteindre l’enracinement social nécessaire. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas intéressés au rassemblement des groupes dirigeants usés et sourds à la réalité. Pas plus que nous ne sommes intéressés par les formules identitaires ni par les ruses opportunistes pour récupérer quelques sièges au Parlement. Ce qui nous préoccupe, c’est le « nouveau commencement », le début d’une autre histoire libérée des survivances de la bureaucratie du XXe siècle en vue d’adhérer au présent et de récupérer l’imagination et les mobiles qui permettent à une autre gauche de se construire.

3.

La nouvelle gauche de classe doit être anticapitaliste ou elle n’existera pas. Les femmes et les hommes de la planète ne supportent plus le poids de la domination absolue des intérêts privés, les pulsions en faveur du réarmement et de la guerre, les hallucinations régressives que cet état de choses produit. Banalement, cela signifie qu’il faut s’opposer au capitalisme. Moins banalement, cela signifie que gouverner à côté de ses représentants et de ses gardiens empêche la renaissance d’une gauche qui souhaite vraiment transformer le monde. Suggérer de maintenir une distance adéquate des gouvernements ce n’est pas seulement une perspective révolutionnaire. Même une authentique volonté réformiste devrait prendre acte du fait qu’il n’est pas possible de gouverner avec les rapports de forces actuels.

4.

Nous proposons de revenir à l’éloge de l’opposition. Non par vocation minoritaire, mais parce que ce système social ne peut réagir que forcé par une opposition politique et sociale organisée, à travers des mouvements, des conflits, une large auto-organisation. Grâce à l’opposition le mouvement ouvrier du XXe siècle a obtenu des conquêtes considérables ; grâce à elle, aujourd’hui, on peut organiser une résistance puissante capable d’arracher des conquêtes et des droits pour donner une substance à l’hypothèse de l’alternative. Pour ce faire il est impossible de gouverner avec le Parti démocrate, tant au niveau national qu’à l’échelle locale, car il n’est pas possible de gouverner avec ceux qui, dans l’hypothèse la meilleure, défendent l’ordre existant, ont une conception administrative et autoritaire de la politique et ce faisant préparent la voie pour la droite. Le cas de Rome en est un exemple suffisamment clair (1).

5.

La victoire de Berlusconi et de la Lega Nord (2) est le reflet sur le plan parlementaire du glissement progressif du pays vers la droite et de la détérioration des rapports de forces sociaux — déjà mal au point — depuis une vingtaine d’années. Le parti Popolo della Libertà (Peuple de la Liberté, PdL) s’efforcera de constituer une droite gouvernementale « sérieuse et responsable » mais aussi socialement enracinée, avec son bloc social de référence qui n’abandonnera pas son caractère populiste et réactionnaire, comme en témoigne le comportement de Fini. En même temps il cherchera à être utile à la Confindustria, qui veut attaquer en profondeur les droits acquis des travailleurs, à commencer par les conventions collectives nationales, et sur ce terrain il recherchera un soutien du Parti démocrate qui suit la même ligne. Il tentera donc de stabiliser l’évolution de la politique italienne vers le bipartisme. Répondre à cette situation nécessite non pas des opérations d’alchimie politicienne, mais au contraire l’affirmation d’un bloc social de référence, d’un protagonisme qui soit partie prenante du cadre unitaire des luttes et doté d’une hypothèse commune de l’alternative. La refondation d’un syndicalisme de classe — à partir d’une opposition forte et claire dans la CGIL et du développement de l’unité d’action du syndicalisme de base — représente pour cela un élément décisif. C’est l’horizon principal dans lequel s’inscrit tout projet en vue d’une nouvelle gauche anticapitaliste : un cadre unitaire des luttes et des mouvements est aujourd’hui indispensable pour résister à la droite et pour avancer dans la construction d’une gauche de classe.

6.

La nouvelle gauche ne pourra pas être mono-identitaire. Les héritages du passé ne suffisent plus à donner un sens à la représentation politique et ont besoin de se rencontrer et de fusionner de manière dialectique. Nous pensons à une gauche anticapitaliste, écologiste, communiste et féministe ; non pour assembler sans distinction les différents protagonismes, mais pour trouver ensemble un cadre de référence unitaire et un projet de travail commun. Il ne suffit pas cependant de proclamer cette identité commune. Il faut la pratiquer : une gauche féministe c’est une gauche qui accepte en son sein le protagonisme des femmes et donc même le conflit ; écologiste c’est-à-dire qui a l’intention d’être prête à toute médiation sur le terrain de la protection de l’environnement ; communiste implique de se battre pour rompre avec le système social actuel et construire, vraiment, un réel mouvement qui abolira le présent état de choses. Et il faut aussi que ce soit une gauche internationaliste qui sache construire un projet international fait d’élaborations et de pratiques communes. Pour cela nous suivons avec attention l’expérience de la gauche anticapitaliste européenne.

7.

La démocratie absolue sera la pratique décisive pour construire un nouveau commencement. Nous ne pouvons plus accepter et nous ne construirons pas une gauche prenant appui sur un leader charismatique, sur un groupe dirigeant infaillible, sur des bureaucrates inamovibles, sur des carriéristes répugnants, sur la dérive institutionnaliste. Nous voulons une gauche fondée sur la participation et sur des règles démocratiques. Il ne suffit pas de tenir des congrès réguliers et d’avoir des statuts transparents, il faut des règles précises : la rotation rigoureuse des responsabilités à tous les niveaux ; les traitement indexés sur les salaires italiens moyens ; la parité du genre ; le respect de l’orientation sexuelle ; l’autofinancement de l’activité politique. Aux leaders et aux dirigeants inamovibles il faudra substituer un collectif militant à tous les niveaux : territorial, thématique et national.

8.

La gauche se construit dans la chair des contradictions et des conflits sociaux, pas dans les palais ni, pire encore, dans les salons. C’est un travail de « corps-à-corps », qui doit être régénéré, fait de mutualisme, d’utilité sociale, de proximité des besoins, d’organisation des conflits, de victoires. Il servira à l’enracinement social, non pas générique ou abstrait, mais en rapport avec la nouvelle réalité et en particulier avec le prolétariat moderne, avec la composition contemporaine du travail, qui est nouvelle, et à partir d’elle avec les migrants. Il faut réfléchir sur les formes de l’auto-organisation sociale et sur le type d’instrument politique que les classes subalternes peuvent se donner. Cela ne peut se faire avec des appareils bureaucratiques et cristallisés, mais en comptant sur l’apport des militantes et des militants qui ne veulent pas se résigner : telles sont les tâches qui nous attendent. La radicalité, avant tout la radicalité de classe, est aujourd’hui le langage-clé pour rendre une politique de gauche crédible et attirante.

9.

La gauche se reconstruira aussi par une discussion approfondie, non pas rituelle mais rigoureuse, sur la société que nous voulons, sur nos grands horizons. Nous pensons à une société démocratique et socialiste, autogérée, centrée sur les besoins de toutes et de tous et non sur les intérêts privés de certains, sur la propriété sociale des principaux moyens de production, écologiste, sexuée et garantissant la liberté. Il ne s’agit pas d’un modèle abstrait imposé d’en haut, mais d’un mouvement qui transforme la réalité, qui gagne en légitimité et en force au sein des conflits et du changement. Cela nécessite de repenser et de construire une organisation politique qui travaille et lutte pour cet objectif sans penser qu’elle est le seul dépositaire de la vérité présumée, sans singer les expériences passées, sans calquer les rôles et les schémas du pouvoir. Il faut une organisation qui comprenne la réalité pour contribuer à la transformer. Nous ne voulons pas auto-proclamer un tel sujet mais le construire vraiment et c’est pour cette raison que nous sommes un mouvement politique. Cela ne signifie pas renoncer à nous organiser ni à nous doter d’un projet collectif ; renforcer la Sinistra critica signifie justement cela.

10.

Une nouvelle gauche se construit maintenant, dans le présent, dans l’urgence d’une réalité dominée par le berlusconisme et par l’adaptation pragmatique du Parti démocrate. La priorité c’est l’organisation d’une opposition sociale non pas rhétorique mais modelée sur les besoins réels. Les thèmes d’une telle opposition restent pour nous : la lutte contre la précarité ; la lutte pour continuer à demander l’abrogation de la loi 30 (3), celle du paquet Treu et celle du paquet Welfare (4) ; la lutte pour un salaire minimum intercatégoriel à 1300 euros et un salaire social de 1000 euros ; la lutte pour la défense des conventions collectives nationales ; la lutte contre la guerre et contre les missions militaires que ce soit en Afghanistan ou au Liban, ainsi que contre les bases militaires, à commencer par celle de Vicenza (5) et contre le budget militaire ; la lutte pour la défense écologique des territoires contre les « Grandes œuvres » inutiles et nuisibles et contre les privatisations ; la défense de l’autodétermination des femmes, de la loi 194 et la lutte pour un moratoire concernant le droit des médecins à l’objection de conscience (6) ; la lutte pour la pleine liberté de l’orientation sexuelle et pour la conquête des unions civiles ; la lutte contre le racisme, contre l’hystérie sécuritaire et contre la nouvelle xénophobie anti-Rom. Il s’agit d’un combat qui doit viser aussi l’abrogation des lois Bossi-Fini et Turco-Napolitano (7), l’unité de classe des travailleurs migrants et italiens, de nouveaux droits de citoyenneté, la régularisation permanente des sans-papiers, la clôture des Centres de séjour temporaire (8), la liberté de circulation. Ce sera un test pour tout ceux qui disent s’opposer à la droite, le terrain sur lequel toute les forces politiques devront se mesurer et sur lequel les mouvements sociaux devront se doter rapidement des moyens adéquats de réflexion et de mobilisation.

11.

La construction de la gauche anticapitaliste dont nous avons besoin sera le fruit de l’engagement d’une nouvelle génération politique, qui ne porte pas sur ses épaules la responsabilité des ruines. Une nouvelle génération politique qui n’adhère pas forcément à la vulgate juvénile qui a caractérisé même les dernières élections, mais qui devra représenter l’expression la plus naturelle des nouveaux protagonistes sociaux et des luttes qui continuent à se développer dans ce pays, depuis les « citoyens rebelles » de Vicenza ou de Val di Susa (9) jusqu’aux ouvriers qui résistent à l’âpreté de la lutte des classes ; depuis les néoféministes qui ne veulent ni maîtres ni limites à leur propre liberté, jusqu’aux militant(e)s LGBT (10) qui n’acceptent pas une vie de série B imposée par le Vatican et jusqu’aux migrants qui se battent pour des droits nouveaux. Une nouvelle génération politique, qui s’est développée sans modèles à appliquer, mais qui ne se résigne pas à penser que ce monde-là soit le meilleur possible et qui est disposée à se battre pour un autre monde et une autre société.

Notes

1. Lors des élections municipales du 28 avril 2008 la municipalité de Rome, traditionnellement contrôlée par le centre-gauche, a été remportée par le camp de Berlusconi. Gianni Alemanno, ancien fasciste du MSI, candidat du parti Peuple de la Liberté (PdL) a battu Francesco Rutelli (PD, provenant de Marguerite), déjà maire de Rome dans le passé, qui tentait de reconquérir son siège à la suite de la démission de son successeur Walter Veltroni (PD, provenant du PCI). Rutelli a obtenu 46,3 % des votes face à Alemanno, qui obtint 53,7 %.

2. La Ligue du nord (Lega Nord per l’indipendenza della Padania) est un parti politique initialement fédéraliste et régionaliste, créé en 1991 à partir d'un mouvement, alors groupusculaire, dénommé Ligue lombarde (Lega Lombarda), apparu en 1984. Ce parti, dirigé par Umberto Bossi, est xénophobe à l’égard des étrangers et des Italiens du Sud et ne se présente aux élections que dans le nord du pays (Lombardie, Vénétie, Piémont, Ligurie et Émilie-Romagne) qu’il appelle « la Padanie ». Ses dirigeants se distinguent régulièrement par des propos violents, racistes ou homophobes. Aux élections d’avril 2008 la Ligue du nord a obtenu plus de 3 millions de voix (8,53 % à la Chambre des députés) ce qui lui donne 60 députés et 25 sénateurs.

3. Les lois 30 et Bossi-Fini sont des lois racistes sur l’immigration imposées par le gouvernement Berlusconi, que le gouvernement Prodi s’est bien gardé d’abroger…

4. Le paquet Treu et le paquet Welfare sont des lois qui flexibilisent le contrat du travail et, dans le cas du second, prolongent le nombre d’années de travail nécessaire pour l’obtention d’une retraite à taux plein.

5. Un fort mouvement de masse appelé « No Dal Molin » est mobilisé contre l’élargissement de la base militaire états-unienne de Vicenza.

6. La loi 194 libéralise le droit à l’avortement en Italie, mais son article 9 autorise les médecins à refuser de le pratiquer au nom de « l’objection de conscience ». Or, sous la pression de l’Église catholique, 59 % des gynécologues italiens ont recours à cet article.

7. Les lois Bossi-Fini et Turco-Napolitano sont des lois restrictives sur l’immigration.

8. Les CPT — Centres de séjour temporaire (sic !) sont des lieux de détention des immigrés sans-papiers, arrêtés à la frontière ou sur le sol italien, instaurés par la loi Turco-Napolitano en 1998 (gouvernement de centre-gauche !), qui prévoyait une détention de 30 jours au maximum. Sous le gouvernement Berlusconi qui a suivi, la loi Bossi-Fini (2002) a prolongé cette durée jusqu’à 60 jours.

9. La vallée de Susa (Val di Susa) dans les Alpes connaît une mobilisation de la majorité de sa population contre la construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse, reliant Lyon et Milan (le mouvement No Tav).

10. Lesbiennes, Gays, Bi- et Transsexuel(le)s.

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