Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 607-608 août-septembre 2014

SLOVÉNIE

Élan de la politique socialiste

Cf. aussi : [Slovenie]

Jaša Lategano*

Février 2013, Ljubljana. Manifestations de 20.000 personnes contre le conservateur Jansa. © MZaplotnik

Février 2013, Ljubljana. Manifestations de 20.000 personnes contre le conservateur Jansa. © MZaplotnik

Ljubljana, le 3 septembre 2014

Pour un grand nombre d’observateurs libéraux, la Slovénie a été longtemps considérée comme un exemple de transition réussie d’une « dictature socialiste » vers une « démocratie parlementaire » fondée sur l’économie du marché. Pourtant, pendant l’hiver 2012, il y a eu des soulèvements populaires de masse dans les grandes villes, qui ont fait tomber le gouvernement néolibéral d’extrême droite du Parti démocratique slovène. Puis un gouvernement se réclamant du « centre gauche » a continué plus ou moins les mêmes politiques. De même que Tony Blair pourrait être considéré comme la plus grande réussite de Margaret Thatcher, l’approche technocratique de la crise généralisée qui dévastait la société slovène et les acquis historiques du mouvement ouvrier, est devenue la langue commune de toutes les forces politiques, y compris souvent celles des travailleurs organisés. Il semble, compte tenu de la situation socio-économique dans toute la périphérie européenne, que la soumission de toutes les sphères de la société à la règle de l’accumulation capitaliste, basée sur le profit, a seulement commencé pour la Slovénie.

Synthèse

Deux fractions de la bourgeoisie ont émergé à la suite de l’effondrement du socialisme yougoslave. La bourgeoisie nationale « de transition de gauche », qui a joué un rôle clé dans la transition « gradualiste » entre 1992 et 2004, et la bourgeoisie compradore « néolibérale », plus radicale, qui a modifié la restructuration de la société en puisant dans la doctrine européenne de la « thérapie de choc » basée sur la privatisation, la flexibilisation et la déréglementation.

Malgré la défaite de la théorie marxiste et de la lutte politique socialiste, après une décennie de marginalisation pour le compte de la bourgeoisie nationale et une autre décennie de diabolisation pure et simple par la bourgeoisie “compradore”, plusieurs initiatives citoyennes ont fait leur apparition au cours des dix dernières années. Alors que la situation socio-économique s’aggravait, il y avait à nouveau un espace pour la critique radicale du capitalisme en tant que système d’accumulation inhumain, tendant vers le totalitarisme.. Même si la plupart de ces initiatives menaient des luttes partielles et employaient des méthodes inachevées, se formaient, disparaissaient et réapparaissaient à chaque nouvelle lutte particulière, une poignée d’activistes a réussi a former des structures plus permanentes et plus organisés ainsi que des coalitions.

 Slovénie

© Inprecor/JR

Une de ces coalitions, Združena levica (ZL, Gauche unie) a regroupé trois partis politiques récemment créés – le Parti démocratique du travail, l’Initiative pour le socialisme démocratique et le Parti pour le développement durable en Slovénie – ainsi qu’un quatrième bloc issu des initiatives citoyennes du soulèvement de 2012-2013. La ZL n’a été formée qu’en avril 2014, mais elle a fait une percée dès des élections européennes de juin (21 985 suffrages, soit 5,47 %) et a remporté une victoire inattendue lors des élections législatives du 13 juillet (51 463 voix, soit 5,97 % ; 6 sièges au Parlement).

De nombreux intellectuels marxistes sous-estiment la portée de ces victoires électorales, en particulier l’entrée au Parlement, considérant qu’il s’agit là d’une tentative naïve de réaliser des objectifs socialistes dans les limites de la politique bourgeoise. L’intention de cet article est de présenter un aperçu des développements politiques et socio-économiques au cours des deux dernières décennies en Slovénie afin de situer le contexte permettant ainsi de mieux comprendre l’importance du fait que le mouvement socialiste gagne du terrain, mais s’il s’agit encore d’un terrain relativement petit.

Une victoire électorale à la Pyrrhus ?

L’élection parlementaire du 13 juillet 2014 illustre la double crise politique au niveau national. D’une part, les manifestations de masse qui ont secoué le pays entre l’hiver 2012 et l’été 2014 ont entraîné le rejet par la population de l’alternance entre le Parti démocratique slovène (SDS), conservateur, et la soi-disant gauche des Sociaux-démocrates (SD) ou des partis technocratiques libéraux, ces deux prétendues « alternatives » qui ont élaboré la politique et les discours médiatiques dominants au cours de la dernière décennie – c’est-à-dire durant près de la moitié de la durée de la Slovénie en tant qu’État indépendant. Mais, en même temps, ce rejet avait une portée limitée : les manifestants de 2012 et 2013 portaient des exigences morales et définies en négatif, demandant surtout la fin de la corruption dans la politique, les finances (« les banques ») et le secteur public, en particulier le système public de santé.

Bien que de nombreuses initiatives citoyennes aient vu le jour au cours de cette période, peu d’entre elles étaient capables de saisir la crise du capitalisme même en termes généraux, préférant se concentrer sur des sujets particuliers comme la santé et l’enseignement publics. En outre, ces domaines-là étaient surtout traités comme des entités mystifiées, en proie à « la « corruption », « la cupidité » et « la faillite morale » et non comme terrains permettant de concentrer la lutte politique en vue de changer ensemble la société de manière radicale. Il y a plusieurs raisons à cela. Je reviendrais par la suite sur certains d’entre eux, en me limitant pour le moment à signaler que dans la conscience de ceux qui sont descendus dans les rues, ces protestations n’étaient rien de plus qu’un cri de défense de la classe moyenne dont le confort économique et social a été déraciné par la crise.

Le peuple demandait donc l’arrêt des changements pour le pire et le retour au bon vieux temps. C’est précisément ce que le parti victorieux lors de l’élection de juillet a promis ! Dirigé par Miro Cerar, devenu nouveau Premier ministre de Slovénie, le SMC (Stranka Mira Cerarja, littéralement le Parti de Miro Cerar) a conduit une campagne électorale très ambiguë, s’adressant à la fois aux électeurs conservateurs et libéraux. Ne disposant d’aucun programme politique concret, le SMC mettait en avant le profil personnel de son leader, en tant qu’homme politique libéral se réclamant de valeurs personnelles chrétiennes et conservatrices, un universitaire calme et idéologiquement neutre, ayant une approche technocratique des problèmes économiques du pays. La promesse magique de Cerar – arrêter de faire des bêtises et remettre les choses en état – a permis à ce parti de l’emporter avec 34,6 % des suffrages (le second meilleur score électoral dans l’histoire de la Slovénie indépendante) et le plus grand nombre de sièges à l’Assemblée nationale (36 sur 90). Les raisons de ce phénomène peuvent être discutées et identifiés, je me limiterai pour l’instant à signaler que le gouvernement de Cerar sera nécessairement instable car ses promesses, à la fois importantes et ambiguës, se transformeront inévitablement, une par une, en déceptions concrètes échappant à son contrôle.

Le second phénomène de ces élections, beaucoup plus important, a été l’entrée au Parlement des socialistes de Združena levica (ZL, Gauche unie). Ce parti d’opposition a fait élire six député(e)s, dont quatre provenant de l’Initiative pour le socialisme démocratique (IDS). Leur campagne, autour du slogan « Pour un changement de programme politique et pas seulement des visages ! », a attiré un pourcentage important de jeunes électeurs citadins (en seconde place dans cette catégorie, précédée seulement par le SMC) ainsi que beaucoup d’intellectuels de gauche. S’il est vrai que, comme dans le cas des manifestations de 2012-2013, il s’agit surtout d’un changement dans la conscience des classes moyennes, Združena levica a été fondée par les rares initiatives citoyennes capables d’identifier la situation économique et sociale actuelle de la Slovénie comme le résultat de la crise structurelle du capitalisme à l’échelle mondiale. Pour comprendre l’importance de ce succès, il faut revenir sur les activités au cours des deux dernières années de ces initiatives citoyennes, en particulier sur celles de l’Initiative pour le socialisme démocratique, ainsi que sur celles des « think-tanks » marxistes et des mouvements universitaires qui les ont précédées.

Le programme de ZL peut être qualifié de « réformiste radical » plutôt que « révolutionnaire militant » – il se prononce entre autres pour l’arrêt immédiat des privatisations de l’industrie et des infrastructures publiques en cours, exige la limitation de l’écart des revenus (les plus hauts ne devant pas dépasser de plus de cinq fois les plus bas) et un système progressif d’imposition –, mais qualifier de « victoire à la Pyrrhus » son entrée au Parlement relève d’une incompréhension naïve. Ce qualificatif a été souvent utilisé par des critiques marxistes pour décrire, à juste titre, l’importance pour le mouvement ouvrier au cours des années 1990 des victoires électorales de partis comme le New Labour au Royaume Uni. Il avait pour but de mettre l’accent sur le caractère structurel de la domination du capital dans les sociétés actuelles et notamment le fait que le capital domine surtout en dehors du Parlement, dans les sphères de la production et de la reproduction de la société. Ainsi les partis ouvriers victorieux, indépendamment même de leur fidélité aux objectifs proclamés, n’ont que peu ou pas le pouvoir de changer l’ordre social, ce qui en retour provoque plus de dégâts dans leur électorat lorsqu’ils remportent les élections. Cependant, dans le cas de la Slovénie, ce qualificatif convient beaucoup mieux au SMC dominant, en raison de son ambiguïté, de sa dépendance au soutien des électeurs à la fois libéraux et conservateurs, donc de leurs déceptions inévitables.

Avant de parler des révoltes de 2012-2013 et de l’apparition des groupes politiques progressistes, dont beaucoup ont formé ZL, il est important de présenter la situation économique et politique de la Slovénie depuis la désintégration de la Yougoslavie et la transition vers l’économie de marché.

Bourgeoisie nationale : LDS et accumulation primitive du capital

La contre-révolution néolibérale, qui a brisé le mouvement ouvrier dans le monde entier à partir de la fin des années 1970, a pris un nouvel élan après l’effondrement des économies dites socialistes à l’Est. La plupart des sociétés postsocialistes ont connu une expropriation implacable, intransigeante et rapide ainsi que l’asservissement capitaliste selon des doctrines de choc, économiques et non économiques, imposées habituellement par la coopération entre les gouvernements bourgeois compradores locaux et les institutions financières internationales, comme le Fonds monétaire international ou la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Cette violence extra-économique utilisée pour établir les conditions d’une nouvelle expansion du capitalisme constitue un nouvel exemple du concept d’accumulation primitive (Marx) qui peut servir de point de départ d’une analyse critique des processus sociaux.

La Slovénie est connue pour sa transition prétendument gradualiste, bien qu’il s’agisse d’une simplification excessive, qui cache souvent la véritable nature des processus. Bien que la formule standard de la privatisation, de la déréglementation et de la flexibilisation ait été appliquée plus progressivement que dans d’autres sociétés postsocialistes, ce n’était pas une décision généreuse de la bourgeoisie, mais le résultat d’une intense lutte de classes, qui n’a fait que s’intensifier au cours des premières années de la transition. Une vague de grèves et de manifestations de masse à la fin des années 1980 et au début des années 1990 a produit un mouvement ouvrier politiquement renforcé, organisé surtout dans des syndicats forts, relativement centralisés et politiquement conscients. Du fait de la force organisationnelle des syndicats, la classe ouvrière a réussi à établir une sorte de dialogue social avec l’État aboutissant à la préservation de la majeure partie du système de l’État providence (santé, enseignement, crèches, etc. publics et gratuits), de la propriété étatique des principales entreprises et infrastructures, d’une importante influence gouvernementale dans le système bancaire et, surtout, d’une relative stabilité du marché du travail artificiellement rigide et régulé.

Comme je l’ai déjà mentionné, la dissolution de la Yougoslavie et l’indépendance de la Slovénie ont conduit à l’émergence de deux élites : une bourgeoisie nationale et une bourgeoisie compradore. Le dialogue social mentionné a été seulement le fait de la première, représentée par la Démocratie libérale de Slovénie (LDS), le parti politique au pouvoir durant la première moitié de l’histoire de l’indépendance de la Slovénie. Devenant le principal parti parlementaire en 1992, les libéraux démocrates ont dirigé le gouvernement slovène durant trois mandats consécutifs, avec seulement des courtes pauses dues aux petites crises politiques et à leurs dissensions internes. Constituant une grande part de ce que l’on nomme souvent « la gauche de transition » (avec les Sociaux-démocrates, son principal partenaire de coalition), la LDS a été la force politique qui a supervisé la transformation de la société slovène dite socialiste et son intégration dans le système capitaliste européen jusqu’en 2004.

Ayant leur mot à dire aussi dans le domaine de la reproduction sociale, les libéraux démocrates étaient beaucoup plus qu’un parti politique. C’était une force politique organisée non seulement dans les structures formelles des institutions bourgeoises, mais aussi – et peut-être encore plus significativement – dans les cliques sociales, allant des comités de rédaction des médias tant dominants que alternatifs jusqu’à la sphère académique et aux intellectuels éminents. Ainsi, la réforme structurelle du système éducatif a été réalisée sous la direction des ministres libéraux-démocrates, dont faisait partie des 31 signataires de la Déclaration de Bologne en 1999 (1), et à l’initiative d’éminents intellectuels (parmi lesquels, curieusement, on trouve également le philosophe et critique culturel mondialement connu, Slavoj Žižek, qui a activement soutenu la carrières politiques de nombreux libéraux jusqu’à un passé récent). C’est donc la politique de la LDS qui a créé l’actuel système éducatif pluraliste et laïque.

En tant que force politique et sociale hégémonique c’est donc la Démocratie libérale qui a transformé la société slovène, et cela non seulement au niveau économique. De plus, elle a été la force idéologique qui a dirigé le passage de la gauche intellectuelle et culturelle slovène du socialisme au libéralisme.

Bourgeoisie compradore : la zone euro et la doctrine du choc

Il est facile de voir pourquoi au cours de la période de transition 1990-2004 il n’y avait pas d’espace pour la critique marxiste ou pour l’action politique socialiste. Contrairement à la Yougoslavie des années 1980, la Slovénie avait alors connu une décennie de relative stabilité politique et économique. Le dialogue politique régulier entre l’État et les syndicats signifiait que ces derniers ne voyaient nullement la nécessité de recourir à une stratégie d’action militante à grande échelle. Comme le niveau de vie au cours de cette période non seulement ne baissait pas, mais même augmentait, que le développement et l’accessibilité aux institutions de l’État providence étaient en grande partie préservés (enseignement, santé, crèches, etc.), les syndicats, tout comme dans le monde occidental, fonctionnaient comme une partie de l’appareil de l’État bourgeois, assurant la « saine intégration » de la classe ouvrière au sein du système capitaliste. En outre, le discours socialiste a progressivement pris une connotation négative et tout ce qui pouvait être associé au socialisme ou au marxisme, dans toutes ses formes – théorique, scientifique ou pratique – a été étiqueté comme relevant de « l’ancien régime » et rapidement marginalisé. La bourgeoisie conservatrice, qui devait prendre le relais de la « gauche de transition » en 2004, s’est activement illustrée dans ce domaine.

Le 1er mai 2004, moins de quinze ans après son indépendance, la Slovénie a rejoint l’Union européenne (UE). La même année elle a intégré l’OTAN après avoir signé l’année précédente l’infâme Lettre de Vilnius (2), déclarant ainsi son soutien à l’invasion de l’Irak. Ces manœuvres ont rencontré de nombreuses critiques et ont provoqué de fortes initiatives citoyennes. Peu après l’intégration dans l’UE, les élections législatives d’octobre 2004 ont vu la première défaite du LDS et la montée en puissance du Parti démocratique slovène (SDS), très à droite. Cela marquait plus qu’un changement esthétique au Parlement : une défaite de la « gauche de transition » et la victoire d’une force politique beaucoup mieux préparée à jouer le rôle d’une bourgeoisie compradore, gouvernant surtout à une large échelle en fonction des intérêts du grand capital mondial et européen. La défaite de la bourgeoisie nationale et la victoire de la bourgeoisie compradore ont eu beaucoup de conséquences.

L’orientation politique du SDS était très conservatrice. Ayant des liens avec la hiérarchie catholique et professant souvent l’homophobie, le racisme, le nationalisme et l’enseignement confessionnel religieux dans les écoles primaires, ce parti a encore évolué vers un mouvement proto-fasciste. Sa politique économique, appropriée au rôle qu’il devait jouer dans le développement de la société slovène de l’après-transition, était dès le début très néolibérale. La bourgeoisie compradore a mis au point un processus de consolidation budgétaire jusqu’à ce que la Slovénie devienne le premier pays postsocialiste répondant aux critères de Maastricht. En 2007, toujours sous le même gouvernement, la Slovénie a rejoint la zone euro.

Comme l’a fait avant elle la « gauche de transition », la bourgeoisie compradore néolibérale se mit à transformer la société slovène pour l’adapter à ses besoins. Elle a commencé par désagréger les cliques et les cercles académiques de la LDS, en attaquant le système de l’enseignement public et en établissant un réseau d’universités privées, dont la fonction était double : ils devaient reproduire l’idéologie dominante et la « capital humain », « l’économie de la connaissance » et le marché libre des « petites entreprises », d’une part, et garantir le développement des « ressources humaines » dont les principaux partis conservateurs, en particulier le SDS, avaient besoin, d’autre part.

Au cours de cette période, la coalition dirigée par le SDS a également pris des mesures visant à affaiblir les représentations de la classe ouvrière. Des lois ont été adoptées permettant de fonder des syndicats très petits et marginaux, de leur accorder un statut de « syndicat représentatif », ce qui a affaibli les grands syndicats qui avaient joué un rôle dans le « dialogue social » des années 1990. Contrairement à ces derniers, qui regroupaient les salariés de secteurs économiques entiers et comptaient des dizaines, voire des centaines de milliers de travailleurs, ces petits syndicats étaient organisés au niveau des professions et n’avait parfois pas plus de 100 membres. Cela a provoqué une fragmentation de la classe ouvrière et a permis au SDS de former ses propres syndicats.

Après avoir détruit le « dialogue social » et rejeté le « gradualisme » de la « gauche de transition », la bourgeoisie compradore s’est saisie de la crise de 2008 de la zone euro y voyant une occasion pour imposer un tournant radical et commencer à détruire activement les acquis du mouvement syndical.

Lors des législatives de 2008, le SDS conservateur a été dépassé par les Sociaux-démocrates (SD) de « centre-gauche », une nouvelle fois en coalition avec la LDS. Cela n’a pas beaucoup changé la politique macro-économique : la bourgeoisie compradore avait établi le nouvel ordre économique et social et déjà initié la restructuration néolibérale de la société. En septembre 2011, la coalition dirigée par le SD éclate, son gouvernement perd le vote de confiance, ce qui conduit à des élections anticipées en février 2012 et permet au SDS de revenir au pouvoir.

Avec l’établissement de ce cycle gauche-droite, le succès de la transition slovène se révèle avoir été une illusion ; la pauvreté et le chômage sont devenus le véritable problème de centaines de milliers de personnes et la transition graduelle a fait place à des politiques budgétaires et monétaires restrictives, les mesures d’austérité et la domination des doctrines européennes de la thérapie de choc.

La restructuration néolibérale technocratique ne s’est pas limitée à des licenciements, des baisses de salaires dans le secteur public, la réduction des dépenses de l’État pour financer les retraites et pour compenser les bas salaires des jeunes et des vieux. Les institutions de l’État providence « socialiste », qui furent auparavant universellement accessibles et délibérément non rentables, étaient explicitement ou implicitement détruites ou privatisées, commercialisées et mercantilisées. Le dernier gouvernement du SDS (2012-2013) a mené une politique très brutale et a été contesté par des soulèvements massifs dans les grandes villes de Slovénie. L’ampleur de ces manifestations a dépassé tout ce que le pays avait connu depuis les premiers jours de la transition. Ce sont ces soulèvements qui ont mis fin au gouvernement du SDS et c’est à l’occasion de ce mouvement de masse que des groupes comme l’Initiative pour le socialisme démocratique ont joué un rôle important, articulant l’explication des crises multiples de la société slovène et la crise générale du capitalisme.

« Désillusion » envers les élites et offensive des socialistes

Les doctrines de la thérapie de choc ont mis les syndicats dans une position difficile. Certes les grands syndicats ont été capables de stopper toutes les grandes réformes néolibérales, comme la privatisation généralisée du système de l’enseignement supérieur et la mise en œuvre du taux uniforme des impôts sur le revenu, mais la crise et la politique d’austérité les ont placés dans une position seulement défensive.

Le rôle des syndicats dans la préservation des acquis du mouvement ouvrier a été, et est toujours, très important. Mais du fait de leur rôle dans l’intégration de la classe ouvrière dans le système capitaliste et de la politique du « dialogue social » qu’ils ont adoptée, ils ne sont pas capables de faire plus que de défendre l’ordre existant. L’action politique des syndicats s’est rapidement limitée à des luttes de spécialistes concernant la législation, rarement appuyées par des mobilisations de masse (mais lorsque les grèves et les manifestations de masse démarrent, ils n’ont pas encore déçu ceux qui se mobilisent). En même temps ils doivent de plus en plus faire face à des critiques les accusant d’être « trop politiques », bien qu’en réalité ce soit le contraire.

Dans tous les cas il est devenu de plus en plus évident que les formes existantes d’organisation des travailleurs étaient incapables d’élaborer et encore moins de pratiquer une stratégie d’offensive socialiste, visant à transformer radicalement les fondements mêmes de la société.

De telles stratégies ont commencé à apparaître sous une forme théorique au cours des diverses luttes étudiantes et universitaires ainsi que parmi les petits groupes marxistes marginaux. L’Institut d’études du travail, connu précédemment sous le nom de Workers’ & Punks’ University (3), a joué un rôle important dans la production d’analyses de la société capitaliste et en popularisant la critique marxiste de l’économie politique. Lorsque la crise de 2008 a éclaté et que des initiatives citoyennes d’une orientation plus pratique ont commencé à apparaître, ce sont les « think tanks » comme l’Institut d’études du travail qui leur ont souvent fourni les outils théoriques nécessaires pour articuler les stratégies politiques et pour comprendre que les problèmes de la pauvreté, du chômage et du sous-emploi, auxquels tant de gens sont actuellement confrontés, sont des symptômes de la crise structurelle du capitalisme. Beaucoup de membres de l’Institut d’études du travail ont ensuite participé à la formation de l’Initiative pour le socialisme démocratique, un des partis de la coalition Združena levica (ZL, Gauche unie).

Ces organisations ont émergé, en partie, des luttes menées par les étudiants et des initiatives universitaires contre la restructuration néolibérale des universités publiques et contre la mercantilisation de l’enseignement supérieur en général. L’occupation en 2011 de la Faculté des arts de l’université de Ljubjana a été un événement, qui définit bien le développement ultérieur. L’organisation étudiante Iskra (Étincelle) est un des plus importants de ces groupes produits par des mois de conflit avec les autorités universitaires. Formé en 2012, Iskra a non seulement contesté les mesures d’austérité du gouvernement SDS, mais aussi les politiques technocratiques touchant l’enseignement supérieur menées par le gouvernement qui a remplacé le SDS après le soulèvement de 2013. À l’époque, le ministère de l’Éducation, qui était dirigé par un social-démocrate, a dû affronter la critique socialiste durant une mobilisation de plusieurs mois contre l’augmentation des frais universitaires. Au cours de cette lutte, Iskra a réussi non seulement à articuler la critique marxiste (implicite, pour des raisons tactiques) du capitalisme, mais aussi à former une coalition large, même si elle a été temporaire, avec la plupart des organisations de la société civile et de nombreux syndicats parmi les plus grands. Cette campagne s’est achevée par une manifestation en avril 2014. Iskra fut alors la première initiative citoyennes auto-organisée qui s’est avérée capable de faire descendre 2 000 personnes dans les rues de Ljubljana et a réussir à préserver l’élan crée par une action politique concrète traduite dans une critique générale.

Faire entrer la critique marxiste dans le discours public tout en la rendant accessible a été une tâche bien plus fastidieuse et difficile qu’il n’y paraît. Le marxisme et ses variations politiques a été peu à peu marginalisé par la « gauche de transition » au cours des années 1990, avant que la théorie et la pratique socialistes n’aient été carrément diabolisées par la bourgeoisie compradore néolibérale. La paranoïa du complot communiste, répandue dans son électorat par la propagande du SDS, est devenue rapidement un moyen de mobiliser les masses par la peur. C’est une des tactiques que la bourgeoisie compradore ne cesse d’utiliser pour gagner des soutiens électoraux. Même aujourd’hui, alors que le SDS est dans l’opposition, il attribue la condamnation à deux ans de prison pour corruption de son leader, Janez Janša, ancien Premier ministre (4), aux « marionnettes communistes » qui contrôleraient la Cour suprême.

Mais la société civile slovène a été politiquement active depuis une dizaine d’années. La question n’est plus « quand le peuple se réveillera-t-il », mais plutôt quand les différentes forces socialistes atteindront un niveau de maturité politique pour être en mesure d’organiser ensemble le mécontentement de ceux qu’on appelle les « classes moyennes pauvres » et de la classe ouvrière, la plus opprimée, c’est-à-dire d’élaborer une stratégie politique cohérente conduisant à un but commun. Nous sommes actuellement confrontés à la privatisation massive des entreprises publiques, qui a déjà commencé. Nous devons être capables d’y répondre en diffusant la propagande socialiste au sein de la classe ouvrière, en particulier parmi les jeunes travailleurs, qui doivent faire face à un des niveaux les plus élevés de précarité du travail en Europe.

C’est seulement une question de temps. Avant la crise de 2008, il semblait que le triomphe du capitalisme néolibéral était inévitable et potentiellement éternel. Il y a seulement quelques années, la présence de tout ce qui pouvait faire penser au marxisme ou au socialisme dans un discours public était inimaginable. Aujourd’hui une coalition socialiste siège au Parlement et un nombre croissant d’organisations citoyennes est déjà en train de créer les fondations qui permettront une transformation radicale de tous les aspects de la société. ■

* Jaša Lategano est militant de l’organisation Iskra (Étincelle), qu’il présente dans la dernière partie de cet article. (Traduit de l’anglais par JM)

Notes

1. La Déclaration de Bologne (19 juin 1999) est le début d’un processus de réformes dans le but de créer un Espace européen de l’enseignement supérieur. Chris Lorenz, professeur de l’Université d’Amsterdam, avait écrit à ce sujet : « l’idée de fondamentale est d’élargir l’échelle des systèmes européens d’enseignement supérieur (…) pour augmenter leur “compétitivité” en diminuant les coûts. Cela implique une standardisation dans toute l’Europe des “valeurs” produites dans chaque système national de l’enseignement supérieur. (…) Il est évident que l’approche économique de l’enseignement supérieur récemment développée et formulée par la Déclaration de l’UE est similaire et compatible avec les orientations développées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord général sur le commerce des services (GATS). » (http://dare.ubvu.vu.nl/bitstream/handle/1871/11005/Sociologia%20Internationalis.pdf;jsessionid=3E053B629B7FD5C5A41699F37A52A8C3?sequence=1)

2. La Lettre de Vilnius, signée le 6 février 2003 par l’Albanie, la Bulgarie, la Croatie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Macédoine, La République Tchèque, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie – la « nouvelle Europe » (en y ajoutant la Pologne qui avait déjà pris la même position le 14 janvier) selon le Secrétaire de la Défense de George W. Bush, Donald Rumsfeld – soutenait les plans étatsuniens et britanniques de l’invasion de l’Irak, alors que d’autres pays de l’UE, en particulier l’Allemagne et la France, voulaient que la question soit décidée par l’ONU.

3. Voir l’article de Catherine Samary, « Slovénie, quelle crise ? » et l’interview de Marko Kržan, militant de la Workers & Punks’ University de Ljubljana (un mouvement social et une université parallèle autogérée, en slovène Dalavsko-punkerska univerza), dans Inprecor n° 594 de juin 2013.

4. Janez Janša, ancien Premier ministre conservateur (2004 à 2008 et 2012 à 2013) a été condamné à deux ans de prison et 37 000 euros d’amende pour corruption lors de la signature en 2006 d’un contrat d’achat de véhicules blindés au prix de 278 millions d’euros avec l’entreprise finlandaise « Patria ». Il aurait touché plus de 2,8 millions d’euros (Slovenia Times du 10 octobre 2011).

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