Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 616-617 juin-juillet 2015 *

UKRAINE

Entre paix et guerre

Cf. aussi : [Ukraine]

Christian Koutzine et Olena Varakina*

Trois mois après la signature des accords de Minsk-2, force est de constater que la route de la paix paraît encore fort longue. L’Ukraine aujourd’hui ce sont des contrastes très forts entre la majorité du pays, qui n’a pas connu la guerre, et le Donbass, où depuis avril 2014 les forces de Kiev affrontent les séparatistes prorusses puissamment aidés par la Russie.

Maison détruite dans le Donbass. © Youtube-CC-BY

Maison détruite dans le Donbass. © Youtube-CC-BY

Le Donbass, zone disputée par les deux parties, connaît depuis l’accord de cessez-le-feu un calme très précaire. Lorsqu’on entre dans la « zone d’opération antiterroriste » (ATO – c’est comme cela que Kiev appelle les opérations militaires contre les séparatistes) on se rend compte de l’âpreté des affrontements. Plus de 6 000 morts – sans connaître les pertes des séparatistes prorusses et des soldats russes venus prêter main-forte à partir de la fin août – attestent de l’intensité des combats. Pourtant, même si dans la partie contrôlée par Kiev (environ 60 % du Donbass) les traces des combats sont indéniables, la vie a repris son cours. Mais tout le monde sait que la guerre peut reprendre rapidement. Et les affrontements reprennent régulièrement : peu après notre départ de la « première ligne », près de Slaviansk, les tirs des séparatistes ont repris…

Synthèse et articles Inprecor

En fait comme rien n’a été réglé sur le plan politique, les chances de prolonger cette situation de « ni guerre ni paix » apparaissent assez minces. Après la perte de la Crimée, Kiev ne peut se résoudre à accepter celle de Donetsk et Lougansk, les deux villes aux mains des séparatistes prorusses. Les séparatistes, qui veulent s’emparer du port de Marioupol, devraient, sauf développement inattendu, passer à l’offensive rapidement. Car, selon eux, leurs « Républiques populaires » de Donetsk et Lougansk ne sont pas viables sans l’accès à la mer…

Il y a une évidence absolue : sans l’intervention russe fin août 2014, alors que les séparatistes étaient en déroute, le conflit militaire serait fini depuis longtemps. Aujourd’hui la partie est très inégale. Les séparatistes disposent d’un armement autrement plus performant que celui des forces ukrainiennes. Face à la machine de guerre russe, qui tourne à plein pour apporter le soutien nécessaire aux séparatistes, force est de constater que ce qui a permis à Kiev d’éviter un désastre total c’est l’état d’esprit des combattants, entre autres les volontaires, sans lesquels la guerre aurait déjà été perdue depuis longtemps. La génération Maïdan, celle qui a fait tomber l’ancien président Ianoukovitch, s’est remobilisée aussitôt le début de la prise par les séparatistes prorusses de plusieurs villes du Donbass. Le moral des volontaires sur la ligne de front demeure très élevé, même si leur armement est dérisoire face aux séparatistes.

Comme devait me le dire Oleg Zontov, le maire de Slaviansk, la principale ville reprise par Kiev aux séparatistes, « ici on aspire surtout à la paix, mais tout le monde craint que les séparatistes tentent de reprendre la ville et cette fois essayent de contrôler tout le Donbass. Ce qu’ils n’ont pas réussi à ce jour. Les pays européens ne comprennent pas que ce qui se passe ici concerne toute l’Europe, car Moscou est en train de vouloir redessiner par la force de nouvelles frontières. »

Les erreurs des autorités de Kiev après la chute de Ianoukovytch – comme la décision votée dès le lendemain du départ du président déchu d’interdire le russe comme seconde langue officielle, alors que c’est la langue parlée par la majorité des habitants du Donbass – ont largement favorisé les projets des oligarques séparatistes.

On ne voit pas aujourd’hui de bases pour un accord. Le gouvernement ukrainien qui fait face à une situation économique plus que difficile n’avance que lentement sur la voie des réformes démocratiques. La situation est d’autant plus complexe qu’actuellement il n’y a pas en Ukraine de parti progressiste capable de rassembler un grand nombre d’Ukrainiens sur la base d’une plateforme anticapitaliste et même seulement clairement anti-oligarchique. Il manque cruellement en Ukraine des syndicats réellement indépendants des groupes de pression économique très puissants dans ce pays.

La démocratisation ne sera réelle que lorsque l‘État ukrainien sera à même d’en finir avec le pouvoir des oligarques, qui contribuent à empêcher à ce jour toute réforme allant dans le sens d’une plus grande justice sociale. Ces oligarques contribuent naturellement à la corruption qui, comme en Russie, se retrouve à tous les niveaux de la société. Il y a un début de lutte contre les oligarques en Ukraine, mais pour le moment Kiev n’a pas encore réussi à franchir une étape décisive dans le démantèlement de ce pouvoir oligarchique qui contrôle tout depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Les résistances sont énormes à toute volonté de réforme.

Maïdan a été un grand mouvement populaire spontané, quoi qu’on en dise, mais il a ensuite été partiellement récupéré par ceux qui n’ont qu’un objectif : empêcher la fin du pouvoir oligarchique. Toutefois de plus en plus d’Ukrainiens aspirent à en finir avec les oligarques et la corruption afin de voir le pays s’engager sur la voie de réformes démocratiques. Pour l’heure, avec une Russie qui fait tout pour rendre impossible un changement démocratique en Ukraine, il est difficile d’être optimiste à court terme.

Il est à craindre que les épreuves ne sont pas terminées pour l’Ukraine et ses habitants, dont la grande majorité veut vivre dans la paix et de manière digne, « comme tout le monde ». À Slaviansk, si la majorité de la population écoute la télévision russe, dont la propagande mensongère est très efficace et très professionnelle, les gens ont déjà vécu sous la domination des séparatistes. Ils ne veulent pas recommencer cette expérience terrible pour eux, même s’ils reprennent la propagande russe à propos des autorités de Kiev. Mais en même temps, ils vivent au quotidien, sans plans pour l’avenir : « Pourquoi rénover chez moi ? Demain je serais obligé de fuir la guerre… », explique un ami qui nous loge.

Le 22 avril, de retour à Lviv, grande ville de l’Ukraine occidental, nous rencontrons le maire, Andriy Sadovyi, leader de « Samopomitch » (Entraide ), une formation qui a créé la surprise lors des législatives d’octobre 2014 en obtenant plus de 11 % des suffrages (1). Constatant que l’unité du pays est remise en cause par l’annexion de la Crimée et l’occupation par les forces russes d’une partie du Donbass ukrainien, il estime d’abord « qu’il est déterminant de parvenir à rétablir le contrôle de l’Ukraine sur les territoires ». Selon lui, « la trêve actuelle est des plus fragiles ».

« Le problème – poursuit-il – c’est que Moscou ne reconnaît pas son engagement actif dans le Donbass ukrainien, ce qui rend les choses très compliquées. On voit bien que les accords de Minsk-2 ne sont toujours pas appliqués. Je regrette d’ailleurs que le groupe de contact qui est chargé d’essayer de rapprocher les points de vue russe et ukrainien ne comprenne que l’Allemagne et la France, et pas les États-Unis, qui disposent d’une influence importante dans le monde. Le monde se trouve dans une situation de grande fragilité du fait de la remise en cause par Moscou de l’intégrité territoriale d’un pays européen indépendant. Tout le monde sait que le matériel militaire russe passe les frontières de notre pays en grande quantité et que des milliers de soldats russes se trouvent dans le Donbass. Dans cette situation il est difficile d’aller vite sur le chemin indispensable des réformes afin de faire de l’Ukraine un pays capable de devenir membre de l’Union européenne. On doit suivre un chemin difficile, mais je suis optimiste en dépit de la situation actuelle. Il y a des jeunes qui émergent dans la politique depuis les dernières élections et qui veulent un vrai changement : en finir avec l’influence des oligarques qui ont mis non seulement la mainmise sur l’économie mais aussi sur la vie politique. Il n’y a pas d’autre alternative que d’aller de l’avant. Comme actuellement il n’y a pas d’alternative à la coalition gouvernementale, c’est de l’intérieur qu’il faut poursuivre les efforts pour consolider la démocratie, faire face aux conséquences de la guerre que la Russie nous impose et faire les réformes nécessaires. Nous n’accepterons jamais une Ukraine amputée d’une partie du Donbass et de la Crimée ». On le voit : une position ferme face à la Russie.

On reparlera dans le futur de Sadovyi, qui avec son mouvement « Samopomitch » veut faire de la politique autrement. Car cela séduit beaucoup de jeunes Ukrainiens. ■

* Christian Koutzine et Olena Varakina ont séjourné récemment en Ukraine et ont pu se rendre à dans le Donbass, jusqu’à Slaviansk, une ville qui avait été tenue par les séparatistes prorusses jusqu’en août 2014. Lecteurs réguliers d’Inprecor, ils nous ont fait parvenir ce reportage.

Notes

1. Voir à ce sujet : V. Présumey, « Quelques enseignements des élections législatives », Inprecor n° 609/610 d’octobre-décembre 2014.

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