Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 633-634 novembre-décembre 2016

ÉTATS-UNIS

Qui est responsable de la victoire de Trump ?

Cf. aussi : [Etats-Unis]

Entretien avec Lance Selfa*

Socialist Worker : Alors, qui a gagné les élections? La réponse n’est pas si simple, n’est-ce pas ?

Lance Selfa : Effectivement, ce n’est pas si simple. Hillary Clinton a remporté plus de suffrages à l’échelle nationale. À la fin de ce week-end (13 novembre), elle obtenait un peu moins de 61 millions de voix, contre 60,4 millions pour Donald Trump. Une différence de 600 000 est certes petite sur plus de 123 millions, mais elle est plus grande que celle d’Al Gore lors des élections de 2000. Et l’écart va croître – jusqu’à 2 millions, selon certaines estimations – lorsque tous les bulletins de vote manquants de Californie et d’autres États de la côte Ouest seront pris en compte [Hillary Clinton a finalement près de 3 millions de voix de plus que lui (Inprecor)].

Dans tout autre système, Hillary Clinton serait la vainqueur de l’élection présidentielle. Mais les États-Unis ont le système du Collège électoral (1) – une relique du XVIIIe siècle ajoutée à la Constitution pour apaiser les dirigeants esclavagistes du Sud. Pour la deuxième fois en seulement 16 ans – et pour la cinquième fois dans l’histoire des États-Unis – le Collège électoral va assurer une victoire pour le perdant du vote.

Synthèse et articles Inprecor

Pour tous les États de l’État fédéral, à l’exception de deux, le candidat à la présidence qui gagne le plus grand nombre de suffrages à l’échelle de l’État, même si cela se compte en centaines de votes sur des milliers ou des millions, obtient tous les Grands électeurs de cet État. Trump a remporté la mise des Grands électeurs dans trois États dits de la « Ceinture de rouille » (2) – la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin – dans lesquels les candidats présidentiels républicains n’avaient pas gagné depuis les années 1980.

Une analyse du Washington Post a montré que la différence entre Trump et Clinton dans ces États était d’environ 107 000 votes. Donc la possession de la Maison-Blanche dépend de ce petit nombre de votes. Trump a gagné par exemple le Michigan avec seulement environ 13 000 suffrages d'avance sur plus de 5 millions enregistrés.

Socialist Worker : Pouvez-vous développer sur les implications de ce constat ?

Lance Selfa : Selon toutes les définitions de la démocratie – c’est-à-dire un système dans lequel les citoyens sont supposés pouvoir choisir leurs dirigeants – le Collège électoral devrait être aboli.

Cela signifierait changer la Constitution. Et cela a déjà été fait : dans la Constitution originelle, la citoyenneté des Noirs n’était pas admise, ni le droit de vote des femmes, ni même l’élection directe des sénateurs américains. Les amendements constitutionnels ont donc modifié ces dispositions antidémocratiques.

Toutefois, même si les sondages d’opinion indiquent que plus de 70 % des Américains veulent se débarrasser du système du Collège électoral, les élites étatsuniennes ne bougent pas sur ce thème. Au contraire, nous assistons au spectacle donné par l’establishment politique étatsunien – aussi bien les Démocrates que les Républicains, et y compris les « vainqueurs » ayant le statut de perdant, tels Al Gore et Hillary Clinton – qui s’agenouille devant une institution conservatrice qui a dérobé la décision des électeurs.

Le Collège électoral fausse tout le système des élections présidentielles. Parce que la plupart des Grands électeurs favorisent massivement un des deux partis dominants, les candidats ne dépensent pas leurs ressources pour faire campagne dans ces États.

Cette année, cela signifiait ignorer les trois États les plus peuplés du pays – la Californie, le Texas et New York – et les millions d’Américains ordinaires qui y vivent et y travaillent. Au lieu de cela, les deux partis se concentrent sur environ 10 ou 12 États « swing states » – dans lesquels les rapports de forces entre les deux partis sont plus serrés – sachant que les gagner est la clé pour gagner la Maison-Blanche.

Il suffit de penser au changement qui découlerait du fait que le président serait élu sur la base de l’ensemble des suffrages à l’échelle du pays. Les campagnes politiques seraient contraintes de s’adresser aux aspirations des ensembles multiculturels de millions de personnes dans les grands centres industriels, de services et de transports du pays : Los Angeles, Houston, Chicago, New York.

En lieu et place de cela, une attention politique massive est consacrée à gagner dans un État comme le New Hampshire. Sans offenser les habitants du New Hampshire, sa population est beaucoup plus petite que l’une des quatre plus grandes villes des États-Unis mentionnées ci-dessus. Et le New Hampshire est beaucoup plus blanc et plus riche que le pays dans son ensemble.

Un autre point mis en lumière par les résultats de cette année : le fait que Hillary Clinton a remporté le « vote populaire » est la plus claire réfutation du mythe médiatique généralisé selon lequel les États-Unis sont un pays qui se situe au centre droit – ou peut-être même plus à droite.

Les Républicains brandiront le mandat présidentiel de Trump pour lancer une série de politiques réactionnaires qui, en fait, n’ont pas été votées par la majorité.

En réalité, les Républicains n’ont remporté le vote de la population qu’une seule fois (en 2004) parmi toutes les élections présidentielles depuis 1988. Cette série de victoires du vote durant un quart de siècle pour les Démocrates ne s’est produite qu’une fois auparavant durant les années 1820 et 1830.

Socialist Worker : Parlons de la façon dont Hillary Clinton a perdu dans les États où elle était censée gagner, et donc a perdu dans le Collège électoral, malgré le vote populaire. Quel a été le taux de participation et est-ce un facteur dans la défaite de Clinton ?

Lance Selfa : Comme première remarque sur les résultats des élections, il faut noter la forte baisse du nombre de votants par rapport aux trois dernières élections nationales. Les votes sont toujours en cours de comptabilisation, mais il semble que le nombre de personnes ayant voté en 2016 est inférieur de 5 millions par rapport à 2012 et inférieur d’environ 7 millions par rapport à 2008. Et ce dans un pays où la croissance démographique aurait dû se traduire par un accroissement du nombre de votants.

La participation se situera probablement autour de 57 % de la population qui dispose du droit de vote, soit les citoyens américains âgés de 18 ans et plus. Cela est en baisse comparé aux 59 % de 2012 et aux 62 % de 2008, et même aux 61 % de 2004, selon les chiffres compilés par le Dr Michael McDonald, un expert des élections à l’université de Floride.

Cette baisse de la participation contribue à expliquer pourquoi Trump a pu « gagner », même s’il obtiendra, en termes de votes, le même nombre que Mitt Romney, le perdant, a obtenus en 2012.

Un système électoral antidémocratique, marqué par la domination de classe et offrant des choix limités, a déjà abouti à une forte abstention dans le monde capitaliste avancé. Les estimations sur le taux de participation indiquent qu’environ 100 millions de personnes qui pouvaient voter ne l’ont pas fait, ce qui souligne combien des millions d’Américains sont étrangers au système politique.

Il s’agit ici de chiffres globaux. Mais le point le plus important est que la plus forte baisse a eu lieu du côté démocrate.

Si vous comparez le vote républicain de 2008 à 2016, le candidat du « Grand vieux parti » a obtenu environ 60 millions de votes, à chaque fois. Mais le vote démocrate est passé de 69 millions pour Obama en 2008 à environ 61 ou 62 millions pour Hillary Clinton une fois que tous les votes seront comptés.

Et le plus important de tous pour comprendre la victoire de Trump en termes de grands électeurs est le facteur suivant : la participation démocrate a connu son niveau le plus bas dans ce que l’on pensait être des bastions du parti, en particulier dans le nord du Midwest.

Socialist Worker : Alors, qu’est-ce qui s’est passé dans ces États ? D'où vient la marge de victoire de Trump, si étroite soit-elle ?

Lance Selfa : Comme je l’ai mentionné précédemment, les trois États clés – le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie – sont passés dans les mains des Républicains avec un peu plus de 100 000 suffrages. Comme l’a souligné le Washington Post, il s’agit du même nombre de personnes qui assistent aux matchs de football du samedi dans le stade « Big House » de l’université du Michigan.

L’histoire dans chacun de ces États est légèrement différente, mais certains traits forts émergent. Dans les principales zones urbaines avec un grand nombre d’électeurs afro-américains – Philadelphie, Detroit et Milwaukee – H. Clinton a gagné beaucoup moins de voix qu’Obama.

Synthèse et articles Inprecor

Une partie du déclin dans le Wisconsin pourrait avoir été le résultat des efforts pour supprimer des électeurs potentiels sur les listes, cela dans un État où les Républicains de droite sont aux commandes. Mais cela n’explique pas le Michigan et la Pennsylvanie. L’explication ne réside pas dans le fait qu’un grand nombre d’électeurs noirs auraient voté pour Trump. Ils sont juste restés à la maison.

L’attraction de moins en moins forte de Clinton dans les principales villes lui a rendu difficile de contrecarrer la participation en faveur de Trump dans des zones suburbaines et rurales, plus conservatrices. Dans le Wisconsin, par exemple, Trump a gagné 13 comtés ruraux et suburbains qu’Obama avait gagnés face à la droite lors des deux dernières élections.

À ce stade, il est difficile de dire à quel point le tournant vers les Républicains a été causé soit par des électeurs d’Obama qui ont voté cette fois pour Trump, soit par une « vague » de nouveaux électeurs pro-Trump, soit par une baisse de la participation électorale pro-démocrate.

Mais si vous comparez simplement le total des votes dans ces États avec celui de la première élection d’Obama, vous constatez des baisses du vote démocrate beaucoup plus importantes qu’une augmentation du vote républicain. Dans le Michigan, par exemple, environ 605 000 démocrates de moins ont voté en 2016 par rapport à 2008, tandis que le vote républicain s’est accru de 231 000.

En Pennsylvanie, il semble que Trump ait mobilisé les électeurs des régions rurales qui ne s’étaient pas tournés vers Mitt Romney en 2012. Trump a également remporté le vote dans les régions périphériques en capitalisant 52 % des suffrages.

Michael Moore, cinéaste de gauche originaire du Michigan, a rapporté sur la chaîne MSNBC, dans l’émission Morning Joe, que 90 000 habitants du Michigan ont voté blanc — donc ni pour Clinton ni pour Trump – alors qu’ils ont fait des choix dans tous les autres votes qui avaient lieu en même temps. Clinton a perdu le Michigan, selon les derniers décomptes, par environ 13 000 voix.

Socialist Worker : Les « libéraux » (3) tiennent la « classe ouvrière » pour responsable de la défaite de Clinton. Comment jugez-vous cette affirmation ?

Lance Selfa : La première chose à dire est que les libéraux et les apparatchiks démocrates devraient se regarder dans le miroir avant d’ouvrir la bouche. Ce sont eux qui ont décidé de formater le processus de nomination du parti afin de sélectionner Hillary Clinton, qui incarne les politiques néolibérales, favorables à Wall Street, qui ont abouti à une baisse du niveau de vie des travailleurs au cours de la dernière génération.

Maintenant, pour un argument de fond : Clinton a perdu des électeurs « blancs sans diplôme universitaire » – selon la définition par les médias de la « classe ouvrière blanche » – de près de 40 points de pourcentage.

Comme j’ai essayé de l’indiquer dans le passé, cette définition large de la « classe ouvrière » ne prend pas en compte le fait que la catégorie des « Blancs sans diplôme universitaire » pourrait inclure des indépendants, des propriétaires de petites entreprises et des petits cadres intermédiaires. Quoi qu’il en soit, une candidature Clinton n’a jamais été attractive pour eux.

Je voudrais faire deux autres remarques : une portant sur la question d’origine et l’autre sur le niveau d’éducation.

Premièrement, Clinton a gagné des électeurs « non blancs sans diplôme universitaire ». Évidemment, ces arguments portant sur les niveaux d’éducation sont moins importants aux États-Unis que la question d’origine et son interaction avec la classe.

De toute évidence, le profil de Trump a été conçu pour rediriger la colère envers l’establishment politique en direction de boucs émissaires, les non-Blancs et les immigrés. C’est une version du XXIe<:sup> siècle de ce qu’a voulu dire Frederick Douglass (4) quand il a parlé de la façon dont les dirigeants du Sud semaient la haine raciale entre Blancs et Noirs. Ils ont « divisé les deux pour conquérir chacun », comme l’a dit Douglass.

Deuxièmement, à propos des considérations sur la façon dont les « Blancs sans diplôme universitaire » sont responsables de l’élection de Trump, il convient de noter que la moitié de l’électorat, mardi 8 novembre, détenait un diplôme d’études supérieures. Cela est à mettre en relation avec le fait qu’un tiers de la population susceptible de voter dispose au moins d’un diplôme universitaire 1er niveau, selon les données du Bureau du recensement des États-Unis.

Et rappelez-vous que Trump a été soutenu par un éventail de 49 % à 44 % d’électeurs blancs avec un diplôme universitaire, même si Clinton a reçu dans l’ensemble le soutien des diplômés universitaires selon une échelle allant de 52 % à 43 %.

Enfin, si vous regardez les niveaux de revenu, vous voyez que Clinton a remporté une majorité d’électeurs parmi ceux dont le revenu familial annuel est de 50 000 dollars ou moins, ce qui est un peu inférieur au revenu médian des ménages aux États-Unis. Quant à Trump, il a gagné des votes parmi les ménages disposant de revenus de plus de 50 000 dollars

Mais là encore, il faut se rapporter au profil de l’électorat dans son ensemble. Dans la population ayant le droit de vote, environ 25 % des ménages ont des revenus de 100 000 dollars ou plus. Or, parmi les électeurs du 8 novembre, 34 % étaient issus de ménages ayant un revenu de 100 000 dollars ou plus.

Donc, si vous voulez utiliser le niveau d’éducation et le revenu pour définir la classe, comme le font souvent les médias, alors vous devez dire que l’électorat provenait plus de la classe moyenne que de la classe ouvrière.

Pendant des années, des analystes comme Walter Dean Burnham (5) ont parlé de la façon dont le système électoral des États-Unis – sans parti des travailleurs et sans véritable « parti de gauche » – n’offre aucune option électorale réelle pour les électeurs issus de la classe ouvrière.

Le Bureau du recensement et d’autres analyses des électeurs et des non-électeurs confirment que les travailleurs et les pauvres – souvent ceux qui appuient davantage les politiques de gauche portant des mesures sociales pour améliorer les revenus – sont ceux qui sont le plus susceptibles de faire partie de ces 100 millions d’électeurs potentiels qui ne se sont pas présentés le jour du scrutin.

Socialist Worker : Trump a obtenu un pourcentage élevé et inattendu de votes de membres de syndicats ; 43 %, selon les sondages à la sortie des urnes. Comment l’expliquer ?

Lance Selfa : Revenons au mois de mars. Un ami du Wisconsin m’a envoyé un article sur la façon dont se profilaient les primaires démocrates entre Hillary Clinton et Bernie Sanders. Ce texte comprenait une citation d’un militant syndical de Madison qui disait que, sur la base du manque de succès du mouvement des salariés pour battre le gouverneur de droite anti-syndicaliste Scott Walker, il pensait qu’un populiste de droite pourrait certainement gagner face à un représentant démocrate lié au monde des affaires lors des élections générales dans le Wisconsin.

Je ne sais pas si Bernie Sanders aurait battu Trump, mais au moins il était en phase avec le mécontentement dans les milieux ouvriers, et il proposait pour eux des solutions de gauche.

Si plusieurs rapports post-électoraux émergeant de la campagne de Clinton sont vrais, un certain nombre de politiciens locaux dans le nord du Midwest sonnaient l’alarme pendant des mois avant les élections. Mais la campagne Clinton a supposé que ces États lui étaient acquis.

Les sondages nationaux à la sortie des urnes indiquent que Clinton n’a obtenu que 51 % des suffrages d’électeurs vivant dans des foyers syndiqués. Ce résultat est à comparer avec la plupart des élections lors desquelles les Démocrates captent dans cette région 60 % des voix des ménages syndiqués.

Selon les données à l’échelle des États, la répartition des voix entre les ménages syndiqués du Wisconsin et du Michigan était à peu près la même que celle à l’échelle nationale. Or, dans l’Ohio, Trump s’est imposé de manière décisive dans les ménages syndiqués, avec quelque 54 % contre 42 % pour Clinton.

Socialist Worker : Hillary Clinton a-t-elle fait de moins bons scores parmi les électeurs noirs et latinos que Barack Obama ?

Lance Selfa : Il est clair que si Clinton a gagné massivement parmi les électeurs noirs et latinos, elle n’a pas capté suffisamment d’électeurs noirs et latinos dans les États cruciaux dont elle avait besoin pour compenser les scores de Trump parmi les électeurs blancs.

En 2012 Obama a remporté plus de 70 % des votants Latinos et Asiatiques, contre seulement 65 % dans ces deux catégories pour Clinton. Alors que, par rapport à Mitt Romney en 2012, la campagne Trump a amélioré ses résultats parmi les Latinos de 8 % et parmi les Afro-Américains de 7 %.

Le conservateur Bill McInturff, à la tête de Public Opinion Strategies, a fait remarquer que, dans des régions traditionnellement démocrates – comme Milwaukee, Detroit et Cleveland, ainsi que Charlotte et Raleigh en Caroline du Nord – le taux de participation démocrate était inférieur comparé à 2012.

Une vague de votes anticipés latinos a vraisemblablement assuré la victoire de Clinton dans le Nevada. Mais le vote latino dans d'autres États n'était pas suffisant pour l'aider. En Floride, la participation des Latinos a été légèrement plus faible à l’échelle de l’État, bien que plus forte dans les bastions d’Orlando, de Miami et de Fort Lauderdale. mais le fait est que 35 % des Latinos de la Floride ont voté pour Trump, avec une majorité des Cubano-Américains (54 %) votant Républicain.

Socialist Worker : Le jour des élections, tout le monde parlait d’un écart historiquement élevé entre hommes et femmes dans le choix des candidats. Est-ce exact ? Quelles conclusions tirez-vous de l’analyse du vote des femmes et des hommes ?

Lance Selfa : L’écart entre les genres – la différence entre les préférences des hommes et des femmes selon les sondages à la sortie des urnes – est passé de 18 points de pourcentage en 2012 à 24 points en 2016.

Clinton a remporté les votes des femmes par une différence de 12 points de pourcentage sur Trump, comparé à l’avantage d’Obama de 11 points en 2012.

Fait intéressant cependant – tout en tenant compte que ces chiffres sont imprécis – les hommes ont opté pour le candidat républicain par seulement 1 point de pourcentage de plus en 2016 qu’en 2012 – soit 53 % contre 52 %.

Selon les données des enquêtes à la sortie des urnes, il est difficile de dire si le plus faible pourcentage d’hommes votant pour Clinton était dû au fait qu’ils ont plus voté pour d’autres candidats (le candidat libertarien Gary Johnson ou la candidate verte Jill Stein) ou parce qu’ils n’ont tout simplement pas dit aux sondeurs pour qui ils avaient voté. En tout état de cause, l’écart entre les genres en 2016 a augmenté principalement parce qu’un plus faible pourcentage d’hommes a voté pour Clinton que pour Obama.

Compte tenu de toutes les questions liées au genre soulevées lors de cette élection – des promesses de Clinton de briser le « plafond de verre » en tant que première femme présidente en passant, bien sûr, par les multiples démonstrations de misogynie de Trump – l’écart signale un courant sexiste sous-jacent au sein de l’électorat.

Dans le même temps, il convient de noter que Clinton a perdu parmi les électrices blanches 10 points de pourcentage, et parmi les femmes blanches sans diplôme universitaire, 28 points par rapport à 2012. Pourquoi les femmes blanches de la classe ouvrière ne se sont apparemment pas identifiées à Clinton – ou pour être plus précis ne se sont pas opposées à Trump ? Pour réfléchir sur cette question, je ne peux que vous conseiller de lire l’entretien avec Stephanie Coontz (6)

Les femmes ont représenté environ 52 % de l’électorat – soit environ l’équivalent de leur pourcentage au sein de la population disposant du droit de vote. En 2012, cependant, les femmes représentaient 54 % de l’électorat, soit une proportion plus élevée que celle des électrices ayant le droit de vote. Donc les femmes se sont avérées être un groupe de plus que Clinton n’a pas pu stimuler à voter dans la même proportion que cela avait été le cas pour Obama.

Une dernière remarque : les données du Bureau du recensement des États-Unis montrent que les femmes votent plus que les hommes et que cet écart est encore plus élevé entre les femmes et les hommes noirs.

Nous devons donc aussi avoir une compréhension « intersectionnelle » de cette question. Si les Afro-Américains se sont mobilisés à un niveau plus bas que par le passé – soit en raison de leur éviction des listes électorales, soit en raison du manque d’enthousiasme pour Clinton – il va de soi que le taux de participation des femmes noires a été le plus affecté.

Socialist Worker : Avant l’élection, lorsque la victoire d'Hilary Clinton semblait se dessiner, peut-être même avec une marge importante, il y avait des discussions sur le possible verrou démographique des Démocrates sur la Maison Blanche, ainsi que sur la chute des Républicains. Évidemment, ce n’est pas le cas. Que pensez-vous de ces discussions à la lumière de l’élection ?

Lance Selfa : Je suis assez vieux pour me souvenir de l’ère Reagan, lorsque tous les experts et politologues parlaient de la manière dont la Californie, qui avait voté pour les Républicains la plupart du temps au cours des décennies 1960 - 1980, allait être un « verrou » républicain du Collège électoral.

Mais en 1994 le gouverneur républicain Pete Wilson a réussi à se faire réélire en s’appuyant sur le référendum pour la Proposition 187 dirigée contre les immigrés (7). Même si les tribunaux ont invalidé l’essentiel de cette proposition, son impact politique a été un énorme changement de l’attitude politique des Latinos, qui sont passés dans le camp démocrate. Ce « tremblement de terre politique » a fait que la Californie – qui avait lancé les carrières de Richard Nixon et de Ronald Reagan – est devenue pratiquement ingagnable pour les Républicains depuis la fin des années 1990 (8).

Maintenant, la Californie est la pierre angulaire de ce qu’on appelle le « mur bleu » des États sur lesquels les Démocrates comptent pour s’assurer la majorité au Collège électoral. Bien sûr, ce « mur bleu » s’est effondré lors de cette élection et la plupart de ses composantes dans le Midwest ont été remportées par Trump.

Il est indéniable que Clinton a remporté la majorité de ce qu’on appelle « l’électorat américain montant » – les jeunes, les gens de couleur, les femmes seules, les électeurs non-religieux, etc. Grâce aux votes des Afro-américains et des Latinos, Clinton a presque réussi à remporter des États dits « rouges » (9), comme l’Arizona, la Géorgie et le Texas, faisant mieux qu’Obama. En fait, si Clinton gagne finalement l’électorat avec un ou deux millions de voix d’avance, cela pourrait préfigurer une majorité démocrate beaucoup plus importante.

Mais l’effondrement du « mur bleu » devrait nous rappeler que si la démographie peut être prédictive, elle n’est pas le destin. Apparemment un nombre suffisamment important d’électeurs syndicalistes et ouvriers (et bien d’autres) étaient fatigués d’investir leur énergie et leurs espoirs dans le Parti démocrate, tout en ne recevant rien en retour. Beaucoup d’entre eux sont restés à la maison, et certains, par désespoir, ont voté pour Trump.

Il y a cependant un autre avenir, peut-être encore plus sombre. Dans le Midwest, certains anciens bastions syndicaux comme le Michigan et le Wisconsin, ont été transformés en États de la « liberté du travail » (right-to-work). Les syndicats – un facteur essentiel pour développer la solidarité de classe interculturelle – y sont démantelés. Cela ouvre la porte à un appel encore plus fort au racisme et à l’ethno-nationalisme blanc, comme celui que les Républicains ont utilisé pour transformer le Sud « solidement démocrate » en républicain au cours des décennies 1970-1990.

Même s’ils ne l’admettent pas publiquement, vous pouvez parier que les Républicains cherchent le moyen pour que les électeurs blancs dans le Wisconsin et le Michigan votent systématiquement comme le font actuellement les électeurs blancs dans les États dont la population Noire est importante, comme le Mississipi ou la Caroline du Sud. C’est leur réponse à « l’électorat américain montant ».

C’est pourquoi nous devons nous lever contre le poison que la campagne de Trump a injecté dans la politique nationale. Et nous devons construire des mouvements interraciaux de revendications ouvrières qui offrent un espoir à la place du désespoir. ■

* Lance Selfa, membre de la rédaction d’International Socialist Review, a publié une analyse socialiste du Parti démocrate : The Democrats – A Critical History (Haymarket Books, 2008). Cet entretien a été publié le 14 novembre 2016 sur le site socialistworker.org, puis traduit en français par la revue électronique suisse À l’Encontre : http://alencontre.org (Nous avons revu la traduction et ajouté la dernière question/réponse non publiée par À l’Encontre.)

Notes

1. Le Collège électoral compte 538 grands électeurs, chargés d’élire le président des États-Unis élu au suffrage indirect, répartis de la même façon que le nombre total des représentants et sénateurs des États au Congrès. Ce collège ne se réunit jamais en tant qu’organisme unique. Les grands électeurs se réunissent dans la capitale de leur État le premier lundi qui suit le deuxième mercredi de décembre et votent séparément pour le président et le vice-président. Quasiment tous les États (à l’exception du Maine depuis 1972 et du Nebraska depuis 1992) donnent toutes les voix de l’État au candidat arrivé le premier selon la méthode « the winner takes all » (« le vainqueur prend tout »). Dans 24 États il existe des lois réprimant les grands électeurs qui voteraient pour un autre candidat que celui pour lequel ils ont été élus et jusque-là aucun grand électeur « infidèle » n’a modifié le résultat d’une élection présidentielle. Les résultats des votes des grands électeurs sont transmis au président du Sénat des États-Unis et c’est le 6 janvier de l’année suivant la réunion des grands électeurs que le Congrès déclare le résultat de l’élection, qui doit obtenir la majorité absolue des votes des grands électeurs, soit 270 voix. Si aucun candidat n’obtient la majorité absolue – c’est arrivé en 1801 et en 1825 – c’est la Chambre des représentants qui se réunit immédiatement en session pour élire le président, ne pouvant choisir que parmi les 3 candidats ayant reçu le plus de suffrages, et dans ce vote chaque délégation de représentants d’un État ne dispose que d’un seul vote. Enfin, Si la Chambre des représentants n’a pas choisi de président pour son investiture (à midi le 20 janvier), le vice-président (élu par le Sénat si aucun candidat n’a obtenu 270 voix) agit comme président jusqu’à ce que la chambre en élise un. Si le vainqueur de l’élection vice-présidentielle n’est pas connu à ce moment, le speaker de la Chambre des représentants agit comme président jusqu’à l’élection d’un président ou d’un vice-président.

2. La « Rust Belt » s’étend de Chicago jusqu’au littoral Atlantique en longeant les Grands Lacs et la frontière canadienne, couvrant une partie du nord-est des États-Unis. Jusque dans les années 1970, elle était appelée « Manufacturing Belt » (ceinture industrielle), ce qui en dit long sur l’évolution économique de la région. Malgré son déclin, la « ceinture de rouille » réalise encore près de 40 % de la production industrielle des États-Unis.

3. Le terme « libéral » a le sens de « progressiste » ou « de gauche » aux États-Unis, et non forcément celui de partisan du libéralisme ou néolibéralisme économique.

4. Frederick Douglass (né Frederick Augustus Washington Bailey en 1817 ou 1818, mort en 1895) était un abolitionniste, orateur, éditeur et finalement fonctionnaire. Né esclave, il a réussi à s’instruire et à s’enfuir et devient membre de la Massachusetts Anti-Slavery Society (Société du Massachusetts contre l’esclavage). On peut lire sa biographie – Vie de Frédéric Douglass, esclave américain (Pagnerre éditeur, Paris 1848) – sur internet : https://archive.org/details/viedefrdricdoug00douggoog

5. Walter Dean Burnham (né en 1930), ancien professeur émérite de sciences politiques de l’Université de Texas, Austin, est considéré comme une autorité en ce qui concerne l’analyse des élections américaines.

6. « Why women are still voting for Trump, despite his misogeny » (Pourquoi les femmes votent encore pour Trump, malgré sa misogynie), entretien de Daniel Denvir avec Stephanie Coontz, historienne et sociologue, Vox : http://www.vox.com/conversations/2016/10/25/13384528/donald-trump-women-stephanie-coontz

7. La Proposition californienne 187, adoptée par 58,93 % de « oui » lors du référendum en novembre 1994, interdisait aux immigrés sans papiers l’accès aux soins (sauf cas d’extrême urgence), à l’enseignement public et aux autres services de l’État de la Californie. Les modifications des lois qui ont suivi ont été déclarées inconstitutionnelles par la Cour fédérale, mais P. Wilson a fait appel. Finalement le nouveau gouverneur démocrate Gray Davis, élu en 1999, a porté l’affaire devant la médiation et son administration a retiré l’appel devant les tribunaux en juillet 1999, ce qui a mis fin à la loi étatique inspirée par la Proposition 187.

8. L’élection du républicain Arnold Schwarzennegger au poste de gouverneur de Californie (2003-2011), est la seule exception, mais il est lui-même immigré, né en Autriche en 1947 et arrivé aux États-Unis en 1968 à l’âge de 21 ans.

9. La couleur des… Républicains – encore une spécificité culturelle des États-Unis…

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