Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 598 octobre 2013

BELGIQUE

La LCR et la gauche radicale face à l’Appel de Charleroi

Cf. aussi : [Belgique]

Daniel Tanuro

Banderole de la LCR/SAP interdiction des licenciements droit au travail. © Photothèque Rouge/JMB

Banderole de la LCR/SAP interdiction des licenciements droit au travail. © Photothèque Rouge/JMB

Toutes les organisations politiques de gauche soutiennent l’appel de la FGTB de Charleroi, toutes étaient présentes avec enthousiasme le 27 avril 2013 à la journée de lutte organisée conjointement par la FGTB de Charleroi et la CNE, et toutes participent dans une ambiance fraternelle au Comité de soutien qui se réunit mensuellement depuis janvier 2013.

On note cependant des nuances. D’une manière générale, dans une première phase, la plupart des organisations semblent avoir sous-estimé l’importance du discours prononcé par Daniel Piron le 1er Mai 2012. Beaucoup d’entre elles n’en ont retenu que la dénonciation du PS. Ensuite, dans une deuxième phase, se rendant compte de leur erreur, les organisations ont généralement tenté de prendre la démarche des syndicalistes comme illustration de leur programme et de leur stratégie. C’est encore insuffisant car — les « 8 questions » que nous reproduisons dans ce dossier en attestent — la gauche syndicale va plus loin : elle entend déterminer elle-même un programme et faire avancer sa propre stratégie de rassemblement, afin que ce programme trouve une expression politique crédible.

 

« Parti de classe »

La LCR-SAP était outillée pour aborder cette situation. Au cours de son congrès de novembre 2011, la section belge de la IVe Internationale avait adopté une résolution politique qui anticipait sur la possibilité que des secteurs syndicaux cherchent à se doter d’un prolongement politique nouveau, alternatif à la social-démocratie.  On pouvait y lire notamment ceci : « Le processus international de transformation de la social-démocratie de partis réformistes en partis sociaux-libéraux constitue un gigantesque recul de l’indépendance de classe des travailleuses/travailleurs sur le plan politique. Ce recul pèse négativement sur les rapports de forces. Nous plaidons pour que le mouvement syndical prenne ses responsabilités en rompant les liens avec le PS/Sp.a et en favorisant activement la formation d’un nouveau parti du monde du travail pour défendre les intérêts de classe des exploités et des opprimés » (1).

Plus loin, ce texte précisait : « La fondation d’un parti de classe nécessite une lutte de la gauche syndicale contre le “syndicalisme pur”. Celui-ci dresse une muraille artificielle entre les luttes syndicale des travailleuses/travailleurs et l’action politique, domaine réservé aux “professionnels”, c’est-à-dire aux “amis politiques” qui ont ainsi carte blanche. La formation d’un parti de classe implique de renverser cette muraille dressée par les appareils bureaucratiques, afin de permettre aux exploité-e-s de faire eux-mêmes de la politique. »

Synthèse Inprecor

Lettre ouverte

Deux mois plus tard, alors que le monde du travail encaissait de plein fouet la première vague d’agressions lancées par le gouvernement péniblement mis en place par le Premier ministre PS Di Rupo, la LCR-SAP sortait une « lettre ouverte aux syndicalistes » qui se concluait ainsi :

« Les syndicats n’ont plus de relais médiatique ni politique. Ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces, celles de deux millions et demi d’affiliés. C’est une force considérable. Grâce à cette force, le syndicat peut imposer une autre politique. Mais ce ne sera pas possible avec un syndicalisme de commandement bureaucratique, ni dans un climat de concurrence entre organisations. Pour gagner, il faut informer et mobiliser les affiliés en profondeur afin de mener un plan d’action allant jusqu’à la grève générale, dans l’unité la plus large entre organisations, entre secteurs, au Nord et au Sud.

« Si le syndicalisme ne choisit pas la voie de l’opposition, il sera à la merci de la classe dominante. Celle-ci veut bien lui assurer un avenir, mais uniquement comme prestataire de services. Dans ce cas, on n’aura plus le syndicat avec lequel la classe ouvrière a lutté pour ses acquis. On aura un pseudo-syndicat d’accompagnement de la politique néolibérale, voire une courroie de transmission avec laquelle le patronat et le gouvernement maintiendront la paix sociale. On en a déjà l’exemple, malheureusement, dans certaines entreprises.

« Dans ce cas aussi, le balancier politique continuera d’aller encore plus vers la droite. Au bout d’un certain temps, un gouvernement de droite pure et dure viendra au pouvoir avec la force de s’attaquer carrément à l’organisation syndicale elle-même, comme le fait le nouveau gouvernement de droite en Espagne, le gouvernement Rajoy.

« S’il choisit la voie de l’opposition par la lutte, s’il assume ouvertement qu’il n’a plus “d’amis” et qu’il lutte pour une autre politique, le syndicalisme ne doit pas seulement mobiliser les salarié-e-s : il doit aussi aller jusqu’au bout de sa logique et se poser la question d’une alternative politique. Le syndicat ne peut évidemment pas se transformer en parti. Il doit rester indépendant de tout parti et continuer à représenter la masse des travailleurs, quelles que soient leurs opinions politiques, philosophiques et religieuses. Par contre, le syndicat peut et doit favoriser la formation d’une alternative politique. Il peut et doit exiger de celles et ceux qui se réclament du monde du travail sur le terrain politique qu’ils s’unissent pour porter ensemble un programme de gauche. Il peut et doit exiger que cette alternative soit aussi fidèle au monde du travail que les partis actuels sont fidèles au capital.

« Nous, LCR, luttons pour un programme anticapitaliste, internationaliste, féministe, démocratique et écosocialiste. Nous pensons que les directions syndicales portent une lourde responsabilité : leur politique de concertation a fait le jeu du patronat et mis le syndicalisme dans l’impasse. Nous proposons une autre politique, anticapitaliste : briser le pouvoir de la finance en nationalisant le secteur du crédit et celui de l’énergie. Mais notre combat n’est pas séparé de celui du mouvement ouvrier. Nous n’avons pas d’intérêts différents de ceux de la masse des travailleurs et travailleuses. Ceux-ci sont en grand danger parce que le syndicalisme est en grand danger. Nous les appelons à la lutte. Nous serons en première ligne à leurs côtés, pour défendre le syndicalisme et les acquis sociaux, pour imposer le rejet pur et simple du plan d’austérité du gouvernement. Et nous prendrons nos responsabilités sur le terrain politique. Si le syndicat le décide, nous sommes prêts à participer à la construction d’une alternative politique, un parti du monde du travail contre le capital. »

Popularisation

Ce texte a eu un certain écho. En particulier à Charleroi, où une délégation de la LCR a été reçue à deux reprises par le Comité permanent de la FGTB, début 2012. La LCR s’est donc immédiatement donné pour tâche de populariser la démarche des syndicalistes carolorégiens, et elle n’a pas ménagé ses efforts pour ce faire. Un blog a été créé. Dès le mois de juin 2012, Daniel Piron participait à un débat  entre syndicalistes dans le cadre de l’école anticapitaliste de printemps de la Formation Lesoil (organisation d’éducation permanente liée à la LCR). À l’automne de la même année, la Formation Lesoil organisait un autre débat important à Liège, bastion historique de la FGTB, entre D. Piron et le responsable des métallurgistes. En parallèle, notre site et notre journal interrogeaient quantité de responsables syndicaux sur leur position par rapport à « l’appel de Charleroi ». Enfin, en mars 2013, Daniel Piron était invité à interpeller le président du PTB, Peter Mertens, à nouveau dans le cadre de l’école anticapitaliste de printemps (2).

Faire bouger les lignes

Aucune autre organisation de gauche n’a produit une telle analyse ni déployé une telle activité. La raison est à chercher dans la prégnance des schémas stratégiques basés sur la séparation entre le social/syndical d’une part et le politique de l’autre — avec à la clé le « rôle dirigeant du parti »… autoproclamé. La caricature de cette attitude est fournie par le Mouvement de gauche de Bernard Wesphael  (un parlementaire dissident du parti vert, imprudemment soutenu par Jean-Luc Mélenchon), qui a cru pouvoir s’imposer comme la seule alternative et aligner tout le monde derrière son drapeau. Tout en soutenant l’Appel de Charleroi, le Parti communiste et le PSL (CIO-CWI) ne donnent pourtant pas l’impression d’avoir pris toute la mesure du changement de partition souhaité par Daniel Piron et ses camarades. Quant au PTB, en dépit de son héritage stalinien, il semble paradoxalement mieux saisir l’enjeu, en particulier depuis le 27 avril, mais sa volonté de se camper comme relais de l’ensemble du mouvement syndical (gauche et droite confondues) ne lui facilite pas la tâche lorsqu’il s’agit de prendre des initiatives (3).

Si les syndicalistes maintiennent leur orientation, il est probable que les lignes continuent à bouger dans le bon sens. La LCR-SAP le souhaite et, malgré ses forces limitées, prendra ses responsabilités pour qu’il en soit ainsi.  ■

 

 

Notes

1. Cette résolution a été éditée en brochure. On peut se la procurer au prix de 5 euros sur le site : http://www.lcr-lagauche.be/

2. Pour plus de détails, consulter le blog http://debat-syndicats.blogspot.be/

3. La palme de l’incompréhension et de l’arrogance revient cependant à un collaborateur du site marxiste indépendant Avanti 4. Commentant le défi que Daniel Piron a lancé ouvertement au président du PS, face aux caméras, le 27 avril, P. Bonsin a cru bon d’appeler le secrétaire syndical à « un minimum de clairvoyance et d’humilité » quand il s’adresse à « un président de parti de plusieurs dizaines de milliers de membres »

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