Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 598 octobre 2013

BELGIQUE

Syndicalisme de classe cherche expression politique

Cf. aussi : [Belgique]

Daniel Tanuro *

Dans l’histoire sociale et politique de Belgique, le 1er Mai 2012 sera peut-être à marquer d’une pierre blanche. Ce jour-là, en effet, les dirigeants de la régionale de Charleroi du syndicat socialiste FGTB — la deuxième du pays, 102.000 affiliés — rompaient publiquement avec le parti social-démocrate et appelaient à rassembler la gauche dans la perspective d’une nouvelle force politique large, anticapitaliste, à gauche du PS et des Verts. Un coup de tonnerre sans précédent… et pas sans lendemain.

Marche pour l'avenir, organisée par les syndicats belges, le 11 novembre 2012 à Genk dans le Limbourg, à l'occasion de la liquidation de l'usine Genk-Ford. © Photothèque Rouge/JMB

Marche pour l'avenir, organisée par les syndicats belges, le 11 novembre 2012 à Genk dans le Limbourg, à l'occasion de la liquidation de l'usine Genk-Ford. © Photothèque Rouge/JMB

Les discours de 1er Mai en Belgique sont généralement sans surprise mais, comme toute règle, celle-ci connaît des exceptions. Le 1er Mai 2012, à Charleroi, un gros pavé a été jeté dans la mare par Daniel Piron, le secrétaire régional interprofessionnel de la FGTB. Devant des chefs social-démocrates stupéfaits et furieux, et en présence de plusieurs centaines de syndicalistes enthousiastes, Piron a en effet prononcé un réquisitoire implacable contre la politique d’austérité à laquelle le PS collabore depuis 25 ans sans discontinuer (1). Toutefois, l’aspect le plus spectaculaire de ce discours n’était pas la dénonciation du rôle funeste de la social-démocratie dans les gouvernements de coalition avec la droite, mais bien l’appel explicite à la construction d’une alternative politique anticapitaliste, par un rassemblement à gauche du PS et du parti Ecolo (2).

Celles et ceux qui ont cru à un coup de gueule individuel et sans suites, ou à une manœuvre pour redorer le blason de la FGTB dans le cadre des élections sociales toutes proches, en auront été pour leurs frais. Non seulement le responsable syndical carolorégien a réitéré son appel un an plus tard, au nom de toutes les centrales professionnelles de sa région, mais en plus, entre-temps, ses camarades et lui sont passés aux actes. Dans deux directions : le débat au sein du mouvement syndical et de la gauche en général, d’une part, et l’incitation au regroupement politique des forces de gauche, d’autre part.

Synthèse Inprecor

Un large écho

C’est peu dire que l’appel de Daniel Piron et de ses camarades a eu un large écho parmi les syndicalistes. Les fractions de l’appareil FGTB liées au PS et à la ligne du « moindre mal » se sont certes abstenues de tout commentaire public, mais plusieurs responsables syndicaux de gauche, par contre, se sont exprimés ouvertement. Tous ne partagent pas complètement les conclusions de leurs camarades de Charleroi, mais la caractérisation de la politique du PS comme néolibérale est très largement partagée. Dans ses éditoriaux, le président de la centrale francophone des métallurgistes FGTB (67.000 affiliés) (3), Nico Cue, s’est fait une spécialité de dénoncer cette politique et le changement de régime qui l’accompagne. Au cours d’un débat public avec Daniel Piron, dans les locaux de la FGTB de Liège, Cue a confirmé que le mouvement syndical « a un énorme besoin d’une alternative politique à gauche, une vraie alternative anticapitaliste ». « Les organisations de gauche devraient surmonter leurs divisions », a-t-il ajouté (4).

Même son de cloche de la part de Daniel Richard, secrétaire interprofessionnel de la régionale de Verviers de la FGTB : « C’est le rôle du syndicat, et même sa raison d’être, non seulement de défendre les travailleurs sur le terrain des entreprises, mais aussi d’imposer une autre politique.(…) Je pense qu’il est nécessaire d’avoir, à la gauche du PS et d’Ecolo, une force politique plus importante, mieux structurée, plus crédible et unitaire que ce qui existe à l’heure actuelle. Et j’encourage un front de gauche, partageant et portant, sur le terrain politique, le programme de revendication de la FGTB wallonne par exemple » (5).

Le soutien le plus explicite est venu du secrétaire général d’une organisation syndicale de la… Confédération des syndicats chrétiens (CSC), la Centrale nationale des employés (CNE, 160 000 affilié-e-s). Connu pour ses positions antinéolibérales et pour son engagement dans l’Altersummit européen, notamment, Felipe Van Keirsbilck a confié à « la Gauche » se sentir « absolument en accord avec ce que je crois être les deux fondements de cet appel de la FGTB de Charleroi. (…) D’une part, (…) sans avoir de liens partisans, à la CNE nous sommes entièrement d’accord de dire que les syndicats ont besoin d’une expression politique ». D’autre part, « il est clair qu’il faut une force politique de gauche (…) qui soit suffisamment radicale pour affronter la situation. (…) La radicalité des politiques d’austérité fait que nous avons besoin d’un parti politique qui soit prêt à affronter la Troïka, les dogmes néo-libéraux, la pensée unique, la politique de la Commission européenne qui est exclusivement au service du capital et de la destruction des acquis sociaux » (6).

De la parole aux actes

« Si vous n’allez pas vers ce que vous voulez, vous ne l’aurez jamais ; si vous ne demandez pas, la réponse sera toujours non ; si vous ne faites aucun pas en avant, vous resterez toujours à la même place ». Ce qui distingue les syndicalistes FGTB de Charleroi, c’est qu’ils suivent ces trois règles simples, aussi pertinentes en politique qu’en amour. Une fois passées les élections sociales et les élections communales, ils ont convoqué toutes les organisations politiques à gauche du PS et d’Ecolo à une première rencontre, en janvier 2013. Une représentante de la CNE s’est jointe à la réunion, mandatée par son syndicat. Un comité de soutien à l’appel du 1er Mai 2012 a été fondé (7). Au fil des rencontres, un premier projet concret a émergé : organiser à Charleroi, un an après, une journée de lutte et de débats sur la nécessité d’une alternative politique.

Ainsi fut fait. Le 27 avril 2013, 400 personnes ont répondu à l’invitation lancée conjointement par la FGTB carolorégienne, la CNE et le comité de soutien. Le texte diffusé à cette occasion disait notamment ceci : « Ce système ne peut être réformé. Il doit disparaître. Mais se contenter de l’affirmer ne suffit pas. Faut-il encore nous en donner les moyens et le relais politique pour concrétiser notre objectif. Un relais politique d’un type nouveau qui rassemble, se nourrit des résistances sociales et qui les renforce : voilà ce qu’il faut construire pour redonner espoir au monde du travail. Certains pensent qu’il serait possible de “peser” sur le PS et Ecolo pour qu’ils (re)deviennent des partis de gauche. C’est une illusion. Nous préférons inviter les militants de gauche du PS et d’Ecolo à nous rejoindre pour construire ensemble une alternative. (…) Notre ambition n’est pas de composer et de nous diluer au pouvoir. Elle est de nous opposer jusqu’au moment où nous pourrons imposer une alternative digne de ce nom. »

Les débats ont été lancés par les représentants des deux organisations, Daniel Piron et Isabelle Wanschoor. Des militant-e-s de base ont ensuite témoigné des ravages de l’austérité chez les cheminots, les éducateurs sociaux, les chômeurs… Enfin, D. Piron a lu les messages de soutien reçus de Pierre Laurent (Parti de la gauche européenne), Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste, France) et du réalisateur Ken Loach (« Vous avez raison, nous avons besoin de nouveaux partis »). Les participants se sont ensuite réunis en groupes de travail afin d’échanger, dans une ambiance très constructive, leurs vues sur les terrains délaissés par la gauche ainsi que sur les perspectives de travail à adopter. En fin de journée, celles-ci ont été synthétisées comme suit par les organisateurs : élargir l’initiative, rencontrer les initiatives similaires en-dehors de Belgique, aller vers les associations, le monde culturel et académique, et surtout vers « toutes celles et ceux qui souffrent aujourd’hui ». Le comité de soutien a été chargé d’élaborer un plan d’actions, mais aussi un plan d’urgence anticapitaliste, à soumettre à une rencontre ultérieure (8).

Sans précédent

Il aura fallu attendre cette journée du 27 avril 2013 pour que les grands médias et les commentateurs commencent enfin à prendre l’affaire au sérieux. Il faut dire à leur décharge que la démarche de la FGTB de Charleroi est sans précédent. Le mouvement ouvrier belge se caractérise par l’existence de syndicats massifs (plus de deux millions d’affilié-e-s) qui laissent le monopole de l’expression politique à leurs « amis » sociaux-démocrates ou démo-chrétiens. Cette division des tâches et la sous-politisation qui en découle sont des résultats de l’histoire. En 1898, l’ancêtre de la FGTB a été créée en tant que « Commission syndicale » du parti social-démocrate, le POB. Après la grève générale de 1936, cette Commission syndicale a cédé la place à la Confédération générale du travail de Belgique (CGTB), dont les affilé-e-s étaient automatiquement membres du Parti. Le président du POB, De Man, ayant pris position en faveur de l’Ordre nouveau, l’emprise social-démocrate s’est affaiblie durant l’occupation nazie. En 1945, la CGTB a donc été amenée à fusionner avec des organisations issues de la clandestinité. C’est d’alors que date la FGTB. Elle est formellement indépendante du PS, mais ses responsables siègent comme observateurs au bureau du Parti et celui-ci contrôle l’Action Commune Socialiste qui, depuis 1949, regroupe toutes les organisations sociales du « pilier socialiste » (9).

Ce n’est pas la première fois que des secteurs syndicaux rompent avec la social-démocratie. André Renard, le dirigeant des métallurgistes liégeois, l’avait fait après la grève générale de 1960-61. Mais Renard n’avait pas été jusqu’au bout : il n’avait créé qu’un mouvement hybride, ni parti ni syndicat (le Mouvement populaire wallon), qu’il avait de plus poussé sur la voie de garage d’un combat pour le fédéralisme coupé des revendications anticapitalistes, de sorte que son existence fut éphémère. Avec l’appel de la FGTB de Charleroi, c’est la toute première fois que des instances syndicales à un tel niveau de responsabilité s’attellent à favoriser l’émergence d’une alternative politique, et il faut préciser qu’elles le font dans un refus explicite du « repli wallon ». Ce développement est donc qualitatif et d’une grande importance. Plusieurs facteurs contribuent à l’expliquer.

Pourquoi là, pourquoi maintenant ?

Il convient d’abord de mentionner certaines spécificités locales. On en pointera deux, qui sont liées. La première : le PS carolorégien (de Charleroi) a été rongé jusqu’à la moelle par la corruption, au point qu’un bourgmestre et plusieurs échevins (maire et adjoints au maire) ont été mis derrière les barreaux. La seconde : la social-démocratie a progressivement perdu sa capacité de contrôle sur le syndicat. Quand l’ancienne direction syndicale, traditionnellement très droitière, a été atteinte par la limite d’âge, une nouvelle génération de cadres syndicaux s’est retrouvée à peu près simultanément aux commandes des centrales professionnelles et de l’interprofessionnelle. Issue du terrain, cette génération a été marquée par une série de conflits tests : la lutte des sidérurgistes de Clabecq contre la fermeture, la longue grève des verriers d’AGC contre les pertes d’emploi (dénoncée par le PS comme « une tache » sur la Wallonie), les mouvements de résistance contre la politique libérale dans le secteur public, notamment dans les chemins de fer. Une équipe s’est formée, qui a tiré des leçons de ces expériences, notamment en ce qui concerne les rapports avec la social-démocratie : en mai 2010, la FGTB de Charleroi tenait un congrès d’orientation politique au cours duquel elle décidait d’entretenir dorénavant des liens réguliers avec toutes les organisations de gauche démocratiques. Depuis lors, elle ne participe plus à l’Action commune socialiste et organise chaque année sa propre manifestation du 1er Mai.

France, Grèce, Espagne : la conjoncture internationale a donné des idées aux syndicalistes de Charleroi. Dans son discours du 1er Mai 2012, Daniel Piron avait cité l’exemple du Front de gauche français. « Oui, l’exemple du Front de gauche en France nous a inspirés. Oui, il a apporté à nos militants une extraordinaire bouffée d’espoir. Oui, nous nous reconnaissons dans l’essentiel du programme défendu par Mélenchon. » À l’époque, la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon enthousiasmait de nombreux syndicalistes wallons. Plusieurs centaines d’entre eux, notamment de nombreux carolorégiens, avaient fait le déplacement jusqu’à Lille pour participer à son meeting, le 27 mars 2012. La tonalité générale de la campagne du Front de gauche et son programme semblaient en phase avec les espoirs d’une alternative en Belgique également. Dans son discours, le secrétaire régional carolorégien de la FGTB nuançait toutefois son soutien : « Il n’en est pas pour autant vrai que nous souhaitions appliquer un copier-coller en Belgique. Nos inquiétudes vont d’ailleurs à un soutien de Mélenchon à la formation fraîchement sortie des élucubrations d’un Bernard Wesphael qui divise la gauche un peu plus encore et tout cela sans aucune base anticapitaliste » (10). Cette dénonciation expliquerait-elle que Jean-Luc Mélenchon n’a pas répondu à l’invitation de la FGTB de Charleroi d’organiser un meeting avec lui dans le cadre des élections communales ?

Mais la raison fondamentale de la radicalisation syndicale est l’épuisement des marges de manœuvre de la social-démocratie. Le PS et son homologue flamand le Sp.a participent à tous les gouvernements de coalition avec la droite depuis 1987. Il va sans dire que la politique de ces gouvernements est néolibérale. Les dirigeants sociaux-démocrates expliquent que leur participation permet de limiter la casse, et même de faire passer certaines demandes syndicales, mais ce discours n’est plus crédible, notamment parce que le PS ne cache pas son hostilité aux mobilisations, aux manifestations et aux grèves que la FGTB organise pour contrer le patronat et peser sur le gouvernement. C’est pourquoi Daniel Piron a été fortement applaudi, le 1er Mai 2012, lorsqu’il a lancé : « Aujourd’hui, Camarades du PS, la politique du moindre mal ne passe plus chez nos militants. La phrase magique “ce serait pire sans nous” fait offense à leur intelligence. »

Régression sociale

L’offense n’a fait que grandir depuis la formation du gouvernement actuel, dirigé par Elio Di Rupo. La Belgique n’avait plus connu de Premier ministre socialiste depuis le très court intermède (six mois) du gouvernement Leburton, en 1974. Les syndicalistes qui croyaient vraiment que le PS faisait le maximum dans le cadre de coalitions où il n’avait pas la main, et qui espéraient donc qu’une équipe pilotée par un « socialiste » permettrait d’engranger un certain nombre d’avancées, ont été obligés de déchanter. Car le gouvernement Di Rupo, depuis sa formation, mène à bride abattue une vaste offensive de régression sociale qui vise à éponger la facture du sauvetage des banques, d’une part, et à accrocher l’économie belge à la compétitivité allemande, d’autre part.

Blocage des salaires imposé par la loi jusqu’en 2018, exclusions massives des chômeurs et chômeuses, allongement de la carrière professionnelle, attaque contre le statut des appointé-e-s (sous couvert d’harmonisation avec celui des ouvriers), démantèlement du statut des fonctionnaires, manipulation de l’index et autres mesures douloureuses contrastent de façon criante avec l’impuissance complice face aux multinationales (Mittal et Ford), ou l’acharnement à défendre les dispositifs qui font de la Belgique un paradis fiscal pour les riches (intérêts notionnels, secret bancaire, pas de cadastre des fortunes) et un enfer pour les travailleeuses et les travailleurs. En fait, l’attaque qui se poursuit depuis la fin de 2011 est quasiment aussi brutale que celle qui avait été lancée par le gouvernement de droite homogène dans les années 1982-87. Et, comme à l’époque, les syndicats qui n’acceptent pas les diktats néolibéraux sont mis hors-jeu, privés de concertation.

Crise du « modèle belge »

À la longue, cette situation tend à mettre le « modèle belge » en crise. Du côté francophone, l’existence de la FGTB est pour beaucoup dans la solidité du lien entre le PS et sa base sociale populaire, et ce lien maintenu explique à son tour l’étonnante résistance du PS, qui reste le premier parti en Belgique francophone. Plus largement, qu’il soit socialiste ou chrétien, le syndicalisme de masse peu politisé et qui accepte la prééminence des partis est un gage de stabilité et de contrôle sur la classe ouvrière. Mais ce « modèle » ne peut fonctionner que s’il y a « concertation sociale » et si les « amis politiques » relaient effectivement une partie au moins des revendications syndicales. Sans cela, la situation des cadres syndicaux devient intenable et ne leur laisse en fin de compte que deux possibilités :

soit courber l’échine et accepter une réduction substantielle du poids syndical dans la société en général, sur les lieux de travail en particulier ;

soit remettre le modèle en cause, ce qui implique à la fois de rompre avec le syndicalisme de concertation et de chercher à se doter d’un relais politique nouveau.

Cette question du relais politique, André Renard avait pu l’esquiver dans le cadre des Trente Glorieuses. Aujourd’hui, face à la crise systémique du capital mondialisé et au rôle clé de l’Union européenne dans l’offensive contre les acquis, l’anarcho-syndicalisme renardiste n’est plus de mise. L’alternative doit être à la fois politique et syndicale. Comme le dit le président carolorégien des métallurgistes FGTB, Antonio Cocciolo : « La Grèce est un véritable laboratoire pour les partis de droite européens (…). On est aujourd’hui en Grèce quasiment à la 37e journée de grève interprofessionnelle(…). Et (…) on ne débouche pas sur un changement d’orientation politique. En tant que responsable syndical je suis obligé d’analyser ce genre de choses. Je pense que nous avons besoin, plus encore aujourd’hui qu’hier, d’organisations politiques proches des travailleurs, très proches de la population, capables de mobiliser. Sur ce plan, la démarche faite par la FGTB Charleroi Sud-Hainaut le 1er Mai 2012 est l’aboutissement d’une analyse et d’une réflexion qui est la suivante : il faut un relais politique, il faut une courroie politique pour pouvoir aider la mobilisation et la capacité des organisations syndicales à arrêter la démolition des acquis sociaux. Oui à l’organisation syndicale ! Oui à un renforcement d’un syndicalisme de combat ! Mais il faut aussi d’un autre côté une voix politique, législative, qui puisse mener la bataille politique dans les institutions démocratiques en tenant compte des aspirations de la population laborieuse (…). » (11)

Un processus complexe

Dans le contexte de la crise du modèle belge de concertation et d’intégration du mouvement ouvrier, l’initiative carolorégienne ne peut qu’entrer en résonance avec des processus de décantation politique en cours dans l’ensemble du mouvement syndical. Mais la complexité de la situation et le double clivage FGTB/CSC, Flandre/Wallonie obligent à concevoir un processus long et à penser des médiations ainsi que des tactiques permettant de franchir les différentes étapes.

Synthèse Inprecor

D’une part, l’écho de l’appel concerne quasi-exclusivement la partie francophone du pays. Les syndicalistes flamands de la FGTB certes sont mécontents de la politique de la social-démocratie et 700 d’entre eux l’ont manifesté en signant une lettre ouverte à leur direction syndicale, dans laquelle ils demandaient la rupture avec le Sp.a. Mais cette initiative est restée sans suite, notamment parce que la FGTB est extrêmement minoritaire en Flandre face à la CSC (où le débat sur le relais politique n’est mené que dans des cercles minoritaires) et que tout le mouvement syndical au nord du pays rame à contre-courant dans un paysage politique complètement hégémonisé par la droite, la droite extrême et l’extrême droite.

D’autre part, le soutien de la CNE est important mais les dirigeants de ce syndicat sont obligés de tenir compte du fait que les autres centrales professionnelles de la CSC sont très loin de partager leur point de vue : ils ne peuvent donc pas se permettre de s’engager aussi franchement que Piron et ses camarades. De plus, en dépit de l’excellente collaboration entre la CNE et la FGTB de Charleroi dans l’organisation du 27 avril, un vieux fond « anti-calotins » subsiste dans le syndicat socialiste, que la social-démocratie tente d’exploiter.

Discordance des temps

Les syndicalistes carolorégiens sont bien conscients de ces difficultés. C’est pourquoi ils insistent systématiquement sur le fait que leur initiative est une œuvre de longue haleine, qui passe par un débat de fond au sein des organisations syndicales. Pour alimenter ce débat, ils ont édité une brochure à 10.000 exemplaires, dans laquelle ils répondent à huit questions concernant leur démarche (12). Tactiquement, tout le problème pour eux consiste à continuer d’avancer concrètement vers leur objectif — une nouvelle force politique à gauche — sans s’isoler par une initiative prématurée, notamment sur le plan électoral. Or, la question est compliquée parce qu’il y a urgence sociale et que l’année 2014 verra se dérouler simultanément trois scrutins (européen, fédéral et régional) qui seront décisifs pour présenter une alternative anticapitaliste à la social-démocratie et tenter de briser son monopole de la représentation parlementaire de la gauche. Ce sera d’autant plus important que l’objectif du PS et du Sp.a est de détourner la droite traditionnelle flamande de la NVA libérale-nationaliste, en prouvant que la collaboration de classe reste le meilleur moyen d’imposer l’austérité, et que celle-ci peut dès lors être imposée plus sûrement dans le cadre fédéral qu’en passant par une nouvelle réforme de l’État qui menacerait le pays d’un chaos institutionnel. L’enjeu pour les sociaux-démocrates est de rempiler au pouvoir, pour quatre ans — car tous les gouvernements à tous les niveaux seront dorénavant de législature (13).

En même temps qu’ils donnent le maximum de gages à la droite, PS et Sp.a mobilisent la bureaucratie syndicale pour serrer les rangs autour du « vote utile » et de la politique du « moindre mal ». En effet, ils se savent menacés sur la gauche par le Parti du travail de Belgique (PTB-PVDA) et veulent éviter que la contestation de la politique néolibérale qu’ils mèneront durant la prochaine législature puisse s’exprimer au sein du Parlement. Formation issue du maoïsme et du stalinisme, le PTB-PVDA avait réussi à pénétrer les conseils communaux de quelques localités ouvrières où il avait implanté des maisons médicales (dans lesquelles les patients ne paient que le tarif remboursé par la mutuelle). Il y a quelques années, constatant qu’il ne parvenait pas à percer, il a décidé de changer d’image, et dans une certaine mesure de stratégie, afin de ne plus apparaître comme « extrémiste » et diviseur de la gauche. En même temps, il a soigné sa communication. En dépit de quelques dérapages, cela lui a réussi. Aux élections communales et provinciales d’octobre 2012, il a percé dans plusieurs grandes villes de Wallonie et de Flandre ainsi que dans deux communes de l’agglomération bruxelloise. À Anvers il a obtenu 7,96 % (4 élus) et dépassé la liste de l’Open VLD (5,57 %, 2 élus) emmenée par la ministre de la Justice Annemie Turtelboom. Dans la région liégeoise, il a décroché 4 sièges à Herstal, 5 à Seraing (où il est désormais le deuxième parti derrière le PS), 2 à Liège et 1 à Flémalle. Dans ces deux provinces, en particulier à Liège, ses scores lui permettent d’espérer franchir le seuil d’éligibilité aux législatives.

Articuler le court et le moyen terme

Du coup, la question se pose d’articuler le combat de moyen terme lancé par les syndicalistes de Charleroi et le combat électoral à court terme face à la social-démocratie. Le PTB, du fait de son succès, porte ici une responsabilité majeure. Lui seul peut espérer envoyer un ou des élus au Parlement. Mais il n’est pas sûr d’y parvenir, car la pression pour le vote utile sera énorme. Le PS va dramatiser au maximum la menace de scission du pays, afin de se camper comme le dernier rempart protégeant la sécurité sociale. Dans ces conditions, l’intérêt de la gauche comme celui du PTB serait que ce dernier fasse une proposition qui tienne compte de son souci, légitime, de maintenir son existence, ses acquis et sa visibilité, tout en créant les conditions d’une campagne large, associant des militant-e-s d’autres courants politiques, du monde associatif et de la gauche syndicale. Une telle campagne serait un soutien aux syndicalistes carolorégiens et un encouragement à d’autres qui, tout en partageant leur analyse, hésitent aujourd’hui à s’engager. Que fera le PTB ? Suivra-t-il la tradition sectaire qui traverse comme un fil rouge ses innombrables zigzags politiques ? Tentera-t-il de se justifier en réduisant l’appel des syndicalistes carolorégiens à une x-ième tentative d’unifier la « petite gauche » ? Ou prendra-t-il la mesure de la chance sans précédent qui s’ouvre de commencer, enfin, à contester l’hégémonie social-démocrate au cœur même du mouvement ouvrier organisé, dans la base syndicale, en contribuant à restructurer celle-ci autour d’un axe anticapitaliste ? À court terme, toute la question est là.

Comme le disait Felipe Van Keirsbilck, de la CNE : « Le PTB représente aujourd’hui quelque chose. Saluons-le ! Et saluons aussi la preuve que dans l’électorat il y a une aspiration à une autre politique que les micro-nuances du néolibéralisme. Maintenant, le scénario n’est pas fixé d’avance. Si le PTB peut considérer que les enjeux politiques et historiques qui se posent aujourd’hui à la Belgique et à l’Europe justifient une ouverture (…) alors (sa) victoire électorale aux communales pourrait être un coup d’accélérateur dans la constitution d’une force de gauche significative, démocratique, écosocialiste, porteuse des mobilisations syndicales et qui soit radicale au sens où elle défend les intérêts de la grande majorité de la population (…). Maintenant le scénario inverse est aussi possible. Les succès du PTB peuvent lui monter à la tête et lui laisser croire que ses campagnes de propagande, d’ailleurs généralement très bien faites, vont les conduire de 3 % à 5 %, puis un beau jour de 5 % à 7 %. Si c’est ça, cela me paraît, mal prendre en compte les urgences historiques auxquelles nous sommes confrontés. » (14)

La réponse à ces questions est un des enjeux majeurs de l’année sociale et électorale 2013-2014.  ■

* Daniel Tanuro est membre de la direction de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR-SAP, section belge de la IVe Internationale). Il a publié récemment L’impossible capitalisme vert (la Découverte, Paris 2010).

Notes

1. La Belgique ne peut être gouvernée que par des gouvernements de coalition. Entre 1982 et 1987, la social-démocratie a été écartée du pouvoir. Depuis 1987, elle participe à toutes les coalitions fédérales et pilote en plus le gouvernement régional wallon.

2. L’enregistrement de ce discours est en ligne ici http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2468:lappel-de-premier-mai-de-la-fgtb-de-charleroi&option=com_content&Itemid=53

3. La plupart des centrales professionnelles de la FGTB et de la CSC maintiennent une structure nationale, justifiée par le fait que les conventions collectives sont négociées au niveau national. Il existe deux exceptions : la Centrale des métallurgistes de la FGTB, qui a scissionné en 2006, et la centrale des employés de la CSC, qui a toujours existé sous la forme de deux organisations distinctes en Flandre et en Wallonie.

4. http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2527:lappel-de-la-fgtb-de-charleroi-a-resonne-a-liege-&option=com_content&Itemid=53

5. http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2472:entretien-avec-daniel-richard-secretaire-interprofessionnel-de-la-fgtb-de-verviers&option=com_content&Itemid=53

6. http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2658:lvivement-un-grand-parti-de-gauche-r-une-interview-de-felipe-van-keirsbilck-secretaire-general-de-la-centrale-nationale-des-employes-cne-csc&option=com_content&Itemid=53

7. Ce comité regroupe les représentants du Parti du travail de Belgique, du Parti humaniste, du Mouvement de gauche, de la Ligue communiste des travailleurs, du Front de gauche de Charleroi, du Parti socialiste de lutte, du Parti communiste et de la Ligue communiste révolutionnaire

8. Un compte rendu de cette journée est en ligne ici : http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2861:un-spectre-hante-le-ps-l-la-vraie-gauche-est-en-marche-plus-rien-ne-larretera-r&option=com_content&Itemid=53

9. Nous ne développons pas ici l’histoire du syndicalisme chrétien, dont les premières organisations ont été créées avec le soutien du patronat afin de contrer la montée des idées socialistes et qui s’est ensuite structuré idéologiquement sur base de l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII, en 1891. Dans la région flamande, qui est son bastion, la CSC (ACV) est liée organiquement au parti bourgeois CD&V, par le truchement du Mouvement ouvrier chrétien (ACW) dont elle est une des composantes principales (mais cette liaison est contestée à l’interne). Dans la partie francophone du pays, le MOC a des relations organisées avec la social-démocratie, les Verts et le parti social-chrétien Cdh, ce qui est une manière plus souple de respecter la division des rôles tout en donnant une image d’indépendance.

10. Député vert au parlement wallon, Bernard Wesphael a quitté le parti ECOLO en mars 2012 après que celui-ci lui ait refusé sa présidence. Il a fondé le Mouvement de gauche, auquel le PG français a donné son soutien à plusieurs reprises. Le programme du MG est (timidement) antinéolibéral, mais à droite de celui des Verts sur les questions du voile, de l’insécurité, etc.

11. http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2809:interview-dantonio-cocciolo-president-de-la-federation-hainaut-namur-des-metallos-mwb-fgtb-la-fgtb-a-besoin-dun-nouveau-relais-politique-&option=com_content&Itemid=53

12. Nous reproduisons ce texte en p.…

13. Un « gouvernement de législature » ne peut pas être renversé par la Chambre sauf si cette dernière vote « une motion de censure constructive » c’est à dire désigne un gouvernement de rechange. L’article 96 de la Constitution belge stipule en effet : « « Le Roi nomme et révoque ses ministres. Le Gouvernement fédéral remet sa démission au Roi si la Chambre des représentants, à la majorité absolue de ses membres, adopte une motion de méfiance proposant au Roi la nomination d'un successeur au Premier Ministre, ou propose au Roi la nomination d’un successeur au Premier Ministre dans les trois jours du rejet d’une motion de confiance. Le Roi nomme Premier Ministre le successeur proposé, qui entre en fonction au moment où le nouveau Gouvernement fédéral prête serment. »

14. Cf. http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2658:lvivement-un-grand-parti-de-gauche-r-une-interview-de-felipe-van-keirsbilck-secretaire-general-de-la-centrale-nationale-des-employes-cne-csc&option=com_content&Itemid=53 et http://www.lalibre.be/actu/belgique/un-nouveau-parti-de-gauche-doit-emerger-51b8f447e4b0de6db9c8993d

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