Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 633-634 novembre-décembre 2016 *

BRÉSIL

« Plus que résister, la gauche doit ré-exister »

Cf. aussi : [Francisco Louçã] [Brésil]

Interview de Marcelo Freixo par Francisco Louçã*

Aux élections municipales d'octobre, le PT a connu une débâcle. Marcelo Freixo était candidat du PSOL pour la mairie de Rio de Janeiro. Il a obtenu au deuxième tour 41 % des voix et a été battu par un sénateur évangélique homophobe (PRB, droite).

Marcelo Freixo

Marcelo Freixo

27 novembre 2016

Francisco Louçã : Quel bilan tires-tu de la campagne des municipales à Rio de Janeiro ?

Marcelo Freixo : Ça a été une campagne très belle, très forte, nous disons que ça a été un tournesol dans l’asphalte, parce que nous vivons une très grande crise de la gauche brésilienne. C’est la fin d’un cycle, de l’ère du Parti des travailleurs (PT), dont l’origine n’est pas seulement le coup d’État, mais aussi les erreurs commises par le PT quand il était au gouvernement. Cette crise atteint la gauche dans son ensemble, pas seulement ceux qui font partie du gouvernement. Nous vivons un processus de crise de tout ce qui s’identifie ou se rapproche d’une image de gauche, quelle qu’elle soit.

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La gauche a payé un prix très élevé dans cette élection municipale. Les élections municipales au Brésil ont beaucoup d’importance, on a plus de cinq mille municipalités au Brésil et, alors que la vie est de plus en plus urbaine, le contexte des élections dans les villes a un retentissement considérable sur la politique nationale. Ici, à Rio de Janeiro, nous avons fait alliance avec le Partido Comunista Brasileiro (1) et avec les mouvements sociaux : Movimento Sem Teto (les Sans-Toit), Movimento Sem Terra (les Sans-Terre), Levante (jeunesse populaire)…

Francisco Louçã : Rio de Janeiro a quelque chose de spécial : c’est la seule grande ville où la gauche a disputé le deuxième tour.

Marcelo Freixo : Exact.

Francisco Louçã : La gauche ici a réussi à émerger comme alternative, ce qui n’a pas été le cas dans d’autres villes…

Marcelo Freixo : Il y a eu de belles campagnes dans d’autres villes, mais qui n’ont pas réussi à arriver au deuxième tour. Je crois que ce qui a différencié la gauche à Rio de Janeiro de celle d’autres villes, c’est qu’ici nous avons fait un très gros travail à la base, je crois qu’il y a eu une alliance de gauche. Ça n’a pas été une alliance entre partis politiques pour avoir plus de temps de parole dans la campagne officielle à la télévision, il y a eu une alliance de gauche faite avec les mouvements sociaux à partir d’un programme.

On a donc fait ici à Rio un travail de base, et je crois qu’il en a résulté la possibilité… même avec un temps minime de télévision – au premier tour, on n’a eu droit qu’à des spots de 11 secondes dans la campagne officielle – nous avons réussi à battre le PMDB (2), nous avons eu 18 % des voix et nous sommes allés au second tour avec une force militante très grande. Au second tour, nous avons doublé notre score et nous avons atteint 40 % de voix, mais ça n’a pas suffi pour battre Crivella, qui était l’autre force. Nous avons passé une année et demie à débattre « Si la ville était à nous », le nom que nous avons donné à notre programme de gouvernement municipal. C’est un programme auquel ont participé plus de cinq mille personnes donnant leur opinion sur la ville. C’est un programme qui a été débattu dans toutes les favelas, dans tous les quartiers, dans tous les milieux, c’est un programme largement débattu et démocratique. On a créé un travail de base à grande échelle, je crois que la gauche brésilienne, d’une certaine manière, avait perdu cette habitude. Je crois que la gouvernabilité pétiste [du PT], d’une certaine façon, a beaucoup entravé le travail de base. On pensait beaucoup plus aux stratégies électorales des grands partis avec des accords de sommet, et pas au travail de base.

Francisco Louçã : Au deuxième tour, tu as affronté les partis de gouvernement, parce que Crivella a été ministre dans le gouvernement du PT. Il est évêque de l’Église universelle du Royaume de Dieu. Comment peux-tu caractériser cette droite ?

Marcelo Freixo : C’est difficile, Crivella est l’un des patrons de la Rede Record, la deuxième plus grande chaîne de télévision derrière la Rede Globo (3). C’est l’un des principaux chefs de l’Église universelle (4), avec Edir Macedo, dont il est le neveu. Il est sénateur, il a été ministre de Dilma, et au second tour il obtient le soutien du PSDB, il a l’appui des Tucanos, il a le soutien du PSD (5), il a le soutien de tout l’éventail de la droite, y compris le soutien du PMDB lui-même, d’Anthony Garotinho (l’ancien gouverneur de l’État de Rio de Janeiro). Il a le soutien de toutes les forces conservatrices.

Et l’Église universelle fait un travail de base considérable. Nous avons eu un soutien très fort parmi les religions d’origine afro, on a eu un fort soutien parmi les catholiques, plusieurs prêtres catholiques ont fait campagne pour nous, en rupture avec les directives de l’archevêque, mais plus de 85 % des évangélistes ont voté pour Crivella. Cela reste un défi pour la gauche, de débattre sur ce qu’est exactement ce travail de base, surtout parmi les milieux les plus pauvres de la ville.

L’Église universelle travaille avec l’utopie, avec une autre utopie, qui n’est pas la nôtre, mais elle travaille aussi avec l’utopie et je crois que nous devons y consacrer plus d’attention. Mais nous avons fait une campagne très belle, une campagne qui a organisé plusieurs milieux, beaucoup de jeunes, de quartiers différents, les quartiers où nous avons eu la plus forte croissance sont les quartiers Nord et les quartiers Ouest, c’est-à-dire les banlieues les plus pauvres de Rio de Janeiro. Nous avons grandi dans l’électorat populaire et je crois que ça, c’est important.

Francisco Louçã : Peut-on gagner contre un leader populiste, charismatique, religieux tenant un discours qui n’est pas immédiatement transposable sur le terrain politique car fait appel à la religion ? Comment peut-on vaincre le fondamentalisme religieux ?

Marcelo Freixo : On a connu un gros crescendo. La première semaine de campagne, nous avons perdu du temps… en fait, nous ne savions pas si nous allions passer le premier tour. Nous avons compris que nous arrivions au second tour le soir de l’élection. Nous ne nous étions pas préparés pour ce second tour à l’avance et soudain nous avions dix minutes de télévision, nous avions besoin de trouver plus d’argent… alors nous avons perdu une semaine de campagne à nous structurer pour le second tour, et ça a été une semaine où nous avons subi beaucoup d’attaques sur les réseaux sociaux liés à Crivella. Des attaques de très bas niveau, avec des mensonges, sur les réseaux et sur Whatsapp, sur les réseaux de téléphone, ça a été une campagne particulièrement dégueulasse, infâme, menée par les alliés de Crivella.

Là aussi, c’est une campagne que nous avons mis du temps à arriver à contrer, c’étaient des attaques auxquelles nous ne savions pas répondre, des attaques ignobles, allant jusqu’à dire que nous étions en lien avec le trafic de drogues. Il a fallu aller en justice, mais nous avons perdu une semaine de campagne et je crois qu'elle a été décisive. Avec une semaine de campagne en plus nous aurions réussi à arriver très près d’eux.

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Quoi qu’il en soit, il reste quelques leçons de ce travail de base, de la discussion avec les évangélistes, d’une structure de campagne qui doit être améliorée. Crivella a dépensé dix millions au cours de sa campagne [2 700 000 €], une campagne très coûteuse, avec beaucoup de ressources et beaucoup d’alliés. Nous n’avons pas ça, nous ne l’aurons pas, mais nous devons mieux nous structurer.

Nous avons réussi bien plus que ce que nous avons raté et nous sommes arrivés à 40 % de voix, 1,2 million de votes. Nous avons nourri l’idée que la gauche n’est pas morte, qu’il existe une autre gauche, qu’il existe une autre façon de faire à gauche. Le financement collectif de la campagne existe, nous avons eu 14 000 donateurs au cours de la campagne, nous avons fait un financement collectif et un programme collectif. C’est une autre manière de faire de la politique dans un moment de crise de la gauche.

Francisco Louçã : La gauche brésilienne vit une situation de crise, après un coup d’État de palais, la défaite de Dilma et le gouvernement Temer qui a commencé très tôt à être très agressif du point de vue économique et social mais qui s’appuie sur une majorité au Congrès et peut donc décider pratiquement tout ce qu’il veut. Comment vois-tu les deux années à venir et l’importance de cette campagne à Rio de Janeiro pour la formation d’un nouveau pôle politique à gauche, dans la transformation de la gauche ?

Marcelo Freixo : Ce cycle de droite au Brésil était plus ou moins inévitable, on va assister à une montée de la droite, qui avait déjà commencé, ça a été un coup très dur, très violent contre la démocratie brésilienne, et un coup qui essaie de se structurer, au moins à moyen terme. En ce moment, ils essaient de d’adopter une PEC [réforme constitutionnelle] qui gèle tous les investissements, en particulier dans la santé publique et dans l’enseignement pour les prochaines vingt années, c’est un coup d’État très dur.

C’est une manière d’affronter une crise des recettes, mais ils l’affrontent en taillant dans les dépenses dans les secteurs qui en ont le plus besoin, et cela a amené d’une certaine façon la gauche à sortir à son tour dans les rues, à s’organiser sur les places publiques, et je pense que c’est bon, mais cela montre que la ligne du gouvernement fédéral dans les années qui viennent sera une ligne de récession, et ce sera une ligne de perte considérable de droits pour la classe travailleuse. Je n’ai pas le moindre doute que les droits sont en cause, qu’on va payer la note.

Aujourd’hui il y a une érosion de la gauche, une usure très forte du PT, parce que tous les signaux de crise sont imputés à la gestion du PT. C’est ce qu’ont fait les médias, c’est ce qu’a fait le PMDB lui-même, mais au bout d’un certain temps ça ne tient plus, d’ici peu l’addition va être présentée au PMDB, elle arrivera au gouvernement Temer. La grande question qui reste est : qu’est-ce que la gauche fait d’ici là, comment est-ce qu’elle se rétablit, qu’elle se réorganise ? Parce que si c’est pour que la gauche d’ici deux ans revienne et se présente de la même manière, avec les mêmes erreurs que maintenant, ça n’avancera pas à grand-chose.

Le travail de base, le travail de mise en relation des revendications de ces secteurs les plus pauvres est fondamental. J’insiste beaucoup, c’est ce que nous avons fait à Rio de Janeiro, rapprocher le débat de la gauche d’un débat sur les droits humains (différent de ce qu’il est en Europe), le débat sur les droits humains ici est un débat sur les entrailles mêmes de la ville. Les villes sont nées en créant des murs pour se protéger de ce qui venait de l’extérieur, y compris en Europe. Aujourd’hui, les villes brésiliennes créent des murs pour se protéger de ceux qui sont dedans. C’est une contradiction dans le modèle de la ville. Aujourd’hui, les villes se protègent de la pauvreté qu’elles créent elles-mêmes.

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La gauche brésilienne doit entendre ce message, que bien souvent la contradiction du grand capital et du travail ne se trouve plus à la porte de l’usine, elle se trouve à la porte de la favela, elle se trouve dans la précarisation du travail, elle se trouve dans la jeunesse noire et pauvre qui se fait tuer, il y a un génocide en cours au Brésil. Il y a un mot d’ordre, la gauche doit comprendre qu’il doit être le sien, pour la lutte de classes qui doit ré-exister. J’ai beaucoup dit ça : plus que résister, la gauche doit ré-exister. La gauche doit se réorganiser dans ses mots d’ordre, en écoutant plus qu’elle ne parle, en étant plus démocratique en interne. Je crois qu’ici, à Rio, nous avons montré que c’est possible et que c’est près d’arriver.

Francisco Louçã : Pour finir, est-ce que tu vois une similitude entre la victoire de Trump et cette émergence de fondamentalismes, d’idées religieuses, de fanatisme politique, de mentalité conservatrice de droite, de libéralisme agressif ?

Marcelo Freixo : Impossible d’échapper à une telle comparaison, on a vu apparaître ici, à Rio de Janeiro, un tas de caricatures du Christ Rédempteur prenant dans ses bras la Statue de la Liberté et lui disant « je te comprends », il y a eu beaucoup de blagues au milieu d’un décor qui ne fait pas rire, qui est bien triste. Je ne crois pas que Trump ait été élu uniquement grâce aux horreurs qu’il disait, mais il n’a pas été battu malgré ces horreurs, je crois qu’il est important d’y réfléchir. Ce qui était une plaisanterie, ce qui faisait rire, est devenu la réalité.

Rio de Janeiro n’a jamais traité Crivella comme thème de blagues comme Trump l’a été, mais c’est quelque chose de très menaçant, aussi dangereux que lui. Il est très difficile de prévoir ce que sera le gouvernement Trump, comme il est très difficile de prévoir ce que sera le gouvernement Crivella, quelle sera la relation de l’Église universelle avec l’exercice d’un gouvernement, du gouvernement d’une ville telle que Rio de Janeiro, maintenant ce n’est guère encourageant. La gauche doit se réorganiser et ré-exister dans ses pratiques pour pouvoir être rapidement plus forte. ■

* Marcelo Freixo était candidat du PSOL au poste de maire lors des dernières élections municipales à Rio de Janeiro. Francisco Louçã, économiste, fait partie de la direction du Bloque de gauche (Portugal) et de la IVe Internationale. Cette interview a été d’abord publiée par le quotidien électronique du Bloc de gauche, Esquerda.net : http://www.esquerda.net (Traduit du portugais par Jean-José Mesguen)

1. Le Partido Comunista Brasileiro (PCB), le plus petit des groupes résultant des scissions successives du Parti communiste historique.

2. Le PMDB est un parti centriste puissant au Parlement national, qui a participé aux gouvernements du PT comme il l’avait fait auparavant aux gouvernements de droite. Michel Temer, ancien vice-président de Dilma Rousseff, est président après la destitution de celle-ci. Selon certains analystes, c’est plus une agrégation de notables locaux et régionaux qui jouent leurs intérêts particuliers qu’un parti politique au sens classique du terme.

3. Rede Globo, fondée en 1965 pour faire la propagande de la dictature militaire, est le deuxième réseau privé le plus puissant du monde derrière l’étatsunienne ABC. Pour donner une image de sa puissance : au pays du football-roi, Globo a imposé de retarder les matchs de foot d’une heure pour ne pas modifier ceux de ses feuilletons, les célèbres telenovelas ! Rede Record est le cinquième réseau mondial de télévision (et radio, édition, internet).

4. Église universelle du royaume de Dieu (EURD) a connu un développement foudroyant depuis sa création en 1977. Son chef, orateur charismatique et homme d’affaires habile (Edir Macedo est propriétaire de la Rede Record, dont tous les postes clés sont occupés par des responsables de l’EURD), a étendu son influence en mêlant étroitement politique, action humanitaire et religion, combattant agressivement les cultes afro-brésiliens et le christianisme de gauche.

5. Ce sont les principaux partis de la droite institutionnelle ; nombre d’entre eux ont participé aux gouvernements PT, au niveau fédéral ou au niveau des États et municipalités.

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