Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 633-634 novembre-décembre 2016 *

CUBA

Fidel Castro, le plus grand homme d’État du demi-siècle passé

Cf. aussi : [Cuba]

Guillermo Almeyra *

Fidel Castro a été, de loin, le plus grand homme d’État de la deuxième moitié du siècle passé. Il a aussi été le dernier des grands révolutionnaires qui ont dirigé les révolutions démocratiques de libération nationale qui ont commencé en 1910 avec les révolutions chinoise, persane et mexicaine et qui, avant et après la Seconde Guerre Mondiale, ont amené la Chine à l’indépendance et à l’unité, comme elles ont conduit à l’indépendance le sous-continent indien et l’Indonésie, l’Indochine, les colonies africaines, l’Égypte nassérienne et l’Algérie.

Cuba est un petit pays de 11,5 millions d’habitants. Il a été très longtemps dépendant économiquement de l’exportation d’une monoculture — le sucre de canne —, de rhum et de tabac ainsi que du tourisme et il dépend encore aujourd’hui de ce que lui rapportent des services (tourisme, envoi de médecins et d’enseignants). Cette économie « de dessert » (de produits de luxe dont on peut se passer comme le tabac et l’alcool) et de services produit très peu de plus-value et dépend de la distribution de la plus-value mondiale qui est produite dans des zones plus industrialisées, autrement dit des excédents économiques dont peuvent disposer les couches moyennes qui consomment ces biens et ces services pas vraiment indispensables. C’est pourquoi il s’agit d’un pays fragile et dépendant.

Un des grands mérites de Fidel Castro fut d’avoir rendu possible l’élévation immédiate du niveau culturel de Cuba et le développement rapide exemplaire de la recherche scientifique et de sciences médicales de qualité. Fils d’un propriétaire foncier producteur de sucre et élève des jésuites, il a brisé la dépendance à l’égard du sucre et, avec une population pauvre qui jusqu’alors croyait dans les saints africains et des classes catholiques et protestantes plus riches, il a bâti une éducation laïque et scientifique.

Sur le cadavre de Fidel Castro on va déverser des tonnes d’insultes, avec l’objectif de minimiser son œuvre et de préparer l’assaut final contre Cuba, pour la recoloniser et y reconstruire les bordels et les maisons de jeu. Mais vont aussi pleuvoir les répugnantes décharges de moraline conservatrice et de lèche nécrophile des opportunistes de toujours, ou les éloges de sincères sympathisants de la révolution fidèles et fidélistes qui ne savent pas distinguer entre la révolution d’un peuple et les vertus et les limites de ses dirigeants. J’offenserais l’éthique et l’intelligence des lecteurs et je manquerais à mon devoir d’historien, de journaliste et de socialiste si je me joignais à eux de manière acritique.

Fidel Castro fut en effet un grand révolutionnaire cubain, de la taille de Martí, et un grand homme d’État cubain, défendant audacieusement et sans trêve l’indépendance de Cuba face à l’impérialisme étatsunien et, à sa façon, la transformation d’une révolution démocratique et anti-impérialiste en point de départ pour la construction des bases élémentaires du socialisme —qui ne pourra réellement se construire qu’à l’échelle du monde — dans cette petite île pauvre et dépendante. Mais il n’était pas socialiste quand il militait dans le mouvement étudiant et dans le parti de Guiteras (1) comme nationaliste et anti-impérialiste radical, en opposition au Partido socialista popular (communiste stalinien) alors allié au dictateur Fulgencio Batista, ni quand il a lancé l’assaut de la caserne Moncada avec d’autres démocrates dans son genre, ni quand il a débarqué à Cuba avec l’héroïque expédition du Granma. C’est pourquoi le Département d’État étatsunien a cru pouvoir l’utiliser pour se débarrasser de Batista qui n’était plus présentable, et a envoyé Herbert Matthews, du New York Times, l’interviewer dans la Sierra Maestra. Les partis communistes du monde entier l’ont traité d’aventurier petit-bourgeois et l’ont combattu jusqu’à 1959…

Toute ma vie j’ai défendu la révolution cubaine sans l’identifier à Fidel Castro et aux autres dirigeants. J’ai été le président du comité argentin de solidarité avec la révolution cubaine créé en 1957, deux ans avant le triomphe de la révolution et le gouvernement « progressiste » de Frondizi m’a jeté en prison pour cela.

Aussi puis-je dire que nombreuses et énormes ont été les erreurs de Fidel, du fait de son manque de formation socialiste et des nécessités tactiques de l’alliance avec la bureaucratie mondiale contre-révolutionnaire que dirigeait l’Union Soviétique.

Pendant la crise des missiles, en 1962, qui a mené le monde au bord de la guerre nucléaire, Fidel et le gouvernement cubain ont affronté le danger et ont condamné la trahison de Khrouchtchev lorsqu’il a retiré sans les consulter les missiles défensifs. Mais ensuite, pour rénover tout l’appareil productif, Cuba a dû s’appuyer sur le Kremlin et Fidel Castro, à l’imitation des communistes soviétiques, a créé un Parti unique qu’il a transformé en Parti communiste et il a identifié celui-ci à l’État au lieu de l’en séparer et d’en faire un organe de contrôle critique. Tandis que l’impérialisme, par ses attaques militaires et politiques et son blocus criminel, créait la pénurie à Cuba, semait des maladies et obligeait un pays pauvre à construire une force militaire disproportionnée, générant ainsi pauvreté et bureaucratie, Fidel et ses camarades ont cru que le développement et le socialisme se construisent à partir des appareils et ont barré la voie à l’autogestion, au contrôle ouvrier, à la participation réelle des travailleurs aux décisions du parti communiste et du gouvernement. Ce qui a renforcé la bureaucratie.

La censure et la répression culturelle et homophobe ainsi que le soutien à l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en 1968 ont porté atteinte au prestige mondial de Fidel. L’échec de la « zafra » (récolte du sucre) monstre de 1970 a désarticulé l’économie. Fidel a aussi qualifié le corrompu Brejnev de « grand marxiste » et a soutenu la dictature argentine lors de la guerre des Malouines, croyant qu’elle était anti-impérialiste. Comme homme d’État il a été guidé par ce qu’il croyait utile pour Cuba, pas par ce qui aidait à la libération sociale, et il a identifié les États et les gouvernements avec les peuples – il a été le premier à saluer le triomphe frauduleux de Salinas (2) en 1988.

Ces erreurs ont eu un coût énorme mais Cuba aujourd’hui n’est plus Cuba de 1959. On se souviendra toujours de Fidel comme révolutionnaire anti-impérialiste. ■

* Guillermo Almeyra, né à Buenos Aires en 1928, a milité dans la gauche politique et syndicale argentine et dans la IVe Internationale, avant de trouver l’asile politique en Italie, puis au Mexique. Enseignant universitaire, éditorialiste du quotidien La Jornada, il est auteur de nombreux livres dont Polonia : obreros, burócratas, socialismo (Pologne : ouvriers, bureaucrates, socialisme, 1981), Che Guevara : el pensamiento rebelde (Che Guevara : la pensée rebelle, 1992, réédité par les Ediciones Continente, 2004), Etica y rebelión (Ethique et rébellion, 1998), Rébellions d’Argentine – Tiers-État, luttes sociales et autogestion (1990-2004), Éditions Syllepse, Paris 2006.

Notes

1. Leader démocrate et anti-impérialiste, assassiné en en 1935 par les troupes du gouvernement Batista-Caffery-Mendieta.

2. Président élu au Mexique, le jour du vote le système informatique de récollection des votes avait mystérieusement « crashé »…

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