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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 629-630 juillet-août 2016 *

GRANDE-BRETAGNE

Divisée dans un référendum désastreux

Cf. aussi : [Grande-Bretagne]

Terry Conway *

Après une campagne électorale violente et profondément réactionnaire, la Grande-Bretagne a voté le 23 juin 2016 pour quitter l’Union européenne (UE) par 52 % contre 48 % des suffrages exprimés.

Londres, 28 juin 2016

Nigel Farage, leader du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), a célébré sa victoire avec ses amis de l’aile eurosceptique du Parti conservateur. Ses amis d’extrême droite à travers l’Europe – Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas ainsi que leurs clones en Allemagne, en Autriche, en Italie et ailleurs – se frottaient les mains tout en explorant la meilleure façon de capitaliser ce succès. Le Premier ministre conservateur David Cameron a annoncé sa démission et ce sera son successeur qui mènera les négociations du divorce avec l’UE. Ceux qui ont maintenant le vent en poupe au sein du Parti conservateur sont encore plus à droite que ne l’était la direction de Cameron.

En dépit des pluies torrentielles dans certaines parties des îles, le taux de participation s’est élevé à 72,1 % des inscrits. Il est plus haut que dans n’importe quelle élection générale depuis 1997 (il fut alors de 77,7 %). Le résultat montre une Grande-Bretagne profondément divisée. Plus de 70 % des moins de 30 ans ont voté contre la sortie de l’UE. L’Écosse et l’Irlande du Nord également, même si la participation (67,2 %) était inférieure à celle, particulièrement importante (84,6 %,) lors du référendum sur l’indépendance écossaise en 2014. Les effets pour l’avenir de l’État britannique ne sont pas encore totalement clarifiés, mais la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon a déjà annoncé qu’un second référendum sur l’indépendance de l’Écosse est maintenant très probable, et la Campagne radicale pour l’indépendance (RIC), qui a joué un grand rôle dans le dynamisme du premier référendum écossais, appelle à une conférence d’urgence.

Le Pays de Galles, où le Parti travailliste considérait ses électeurs définitivement acquis et où même la victoire l’été dernier du leader de la gauche travailliste Jeremy Corbyn n’avait pas modifié cette attitude, a voté en faveur de la sortie de l’UE. En Angleterre la tendance était variable, mais, par exemple, dans le nord-ouest, les grandes villes de Liverpool et de Manchester ont voté pour le maintien dans l’UE alors que les villes plus petites ont choisi la sortie (1). La classe ouvrière et les partisans habituels du Parti travailliste ont été profondément divisés. Le centre de la politique britannique, qui s’était spectaculairement déplacé vers la gauche lorsque Jeremy Corbyn a été élu l’an dernier, a maintenant glissé dangereusement à droite. Le rapport des forces est maintenant bien pire qu’il n’était après la victoire des conservateurs aux élections générales de l’an dernier. La volatilité de la dynamique politique est confirmée, mais de la façon la plus défavorable.

Ce ne fut pas un référendum choisi par la gauche, mais une concession faite par David Cameron à l’aile eurosceptique de son parti. Il était clair depuis le début que ce débat sera dominé par deux camps réactionnaires aboyant l’un contre l’autre – comme le secrétaire général du syndicat des pompiers FBU, Matt Wrack, l’a bien dit, une dispute pour savoir s’ils pourront mieux exploiter les travailleurs en restant dans l’UE ou en la quittant.

Un tel référendum ne pouvait qu’être un carnaval de la réaction. La question qui dominait le débat devait être celle des migrants. Les cris racistes des politiciens traditionnels ont submergé la campagne électorale et n’ont été que très rarement contestés par les journalistes. Face à un racisme considéré comme « acceptable », on se sentait comme étant en 1966 en Grande-Bretagne et non cinquante ans plus tard. Les migrants – et non les gouvernements de droite en Grande-Bretagne – étaient présentés comme la cause de tous les maux, à commencer par le chômage et les bas salaires pour finir par le délabrement des services publics. La vieille tactique de diviser pour régner a été utilisée avec une grande efficacité.

Une semaine avant le vote, la nature toxique de ce débat a été clairement démontrée, lorsque la députée travailliste Jo Cox, une éminente partisane du maintien dans l’UE et une militante passionnée en faveur des droits des réfugiés, a été abattue dans sa circonscription du Yorkshire. Son assassin avait une longue histoire au sein des organisations d’extrême droite et a crié « Grande-Bretagne d’abord » lorsqu’il l’a brutalement attaquée. Ce n’est pas seulement le nom d’une organisation d’extrême droite, c’était aussi un des slogans de la campagne en faveur de la sortie de l’UE. Alors que les groupes fascistes restent divisés et marginaux en Grande-Bretagne, cette campagne leur a fait regagner de la confiance. On avait déjà observé avant le référendum une augmentation des attaques fascistes contre les militants de gauche et, en particulier, les militantes. Maintenant de telles attaques risquent de croître en fréquence et en intensité.

Si les partisans de droite du Brexit se sont concentrés sur la question de l’immigration et l’ont utilisée pour attiser les préjugés, ils avaient aussi d’autres angles d’attaque populistes. Le montant versé par la Grande-Bretagne au budget de l’Union européenne a été largement décrié, sans hésiter à citer des chiffres faux et des informations partielles. L’affirmation que les 350 millions de livres sterling, que la Grande-Bretagne est supposée verser chaque semaine à l’UE, pourraient être dépensés pour le Service national de la santé (NHS), était particulièrement cynique. Elle venait de ceux qui ont poussé à la privatisation de la santé et ont privé de moyens ce service vital. Le style et l’approche de Donald Trump ne sont pas très loin de ces gens-là.

Dans cette situation, il était inévitable que les campagnes de gauche – « Une autre Europe est possible » (AEIP) en faveur du vote « oui » pour rester dans l’UE et « Sortie de gauche » (Left leave ou « Lexit ») en faveur du vote « non » – aient une audience très limitée. Néanmoins AEIP bénéficiait d’un fort soutien de John McDonnel, chancelier du shadow cabinet travailliste, des dirigeants du Parti vert, de nombreux militants de la gauche syndicale, notamment de Matt Wrack, secrétaire général du syndicat des pompiers FBU, ainsi que des milliers de militants à travers le pays. Le problème avec la campagne Lexit était que non seulement elle était favorable à un vote ne correspondant pas aux besoins des travailleurs, mais que, de plus, pour justifier cette attitude, elle a déformé la réalité.

La droite du Parti travailliste utilise bien sûr le résultat du référendum pour s’en prendre maintenant à Jeremy Corbyn, en orchestrant des démissions du cabinet fantôme et en organisant un vote de confiance parmi les députés – un vote qui n’est pas prévu dans le statut du Parti travailliste. Au moment où nous écrivons, il semble inévitable qu’une motion visant à remplacer Corbyn à la tête du parti sera présentée, même si la candidature de son remplaçant n’est pas encore connue. Mais Corbyn reste très populaire au sein du parti et s’il devait y avoir une nouvelle élection il la remportera très probablement. Alors que l’aile droite travailliste se prononçait au Parlement contre Corbyn, une dizaine de milliers de manifestants le soutenaient dehors et il y a eu des rassemblements similaires dans d’autres villes. En même temps les dirigeants des dix principaux syndicats ont fait une déclaration soutenant Corbyn. Tant les adversaires de Corbyn que les signataires de la déclaration étaient divisés quant au vote référendaire.

Ce n’est pas à cause de Corbyn que 38 % électeurs se réclamant du travaillisme ont fait le choix du « non ». Comme le dit Socialist Resistance, « au cours de la campagne référendaire, Jeremy Corbyn a mis en avant les principes en appelant à voter pour rester dans l’UE, mais sans illusions sur l’Union et ses institutions. Par exemple, dans son entretien sur Sky TV News, au cours de la dernière semaine, il s’est clairement opposé à la xénophobie, aux privatisations et à l’austérité devant un public jeune et engagé » (2). C’est plutôt le résultat des années de la politique du « nouveau travaillisme », aggravé encore depuis par les attaques du gouvernement conservateur contre les acquis sociaux.

Mais cette campagne de la droite travailliste vise également à diviser les travailleurs au moment même où le Labour devrait se concentrer sur le combat contre l’austérité et le racisme. Elle affaiblira d’autant les chances de ce parti d’emporter les prochaines élections, qui pourraient avoir lieu avant la date prévue (2020), peut-être même dès cet automne, lorsque les conservateurs auront leur nouvelle direction.

Beaucoup de ceux qui ont fait campagne, comme nous, pour rester dans l’UE, l’ont fait sans aucune illusion dans cette Union et dans ses institutions – nous étions toujours très clairs qu’il s’agit d’un club de patrons. Bien sûr, avoir David Cameron et l’ancien dirigeant de la droite travailliste Tony Blair en faveur de l’appartenance à l’UE, n’était pas une recommandation pour ce point de vue. Mais comme Socialist Resistance l’a déclaré à l’issue du référendum, « une sortie de l’UE à ce moment et de cette façon va pousser brusquement à droite la situation politique en Grande-Bretagne et affaiblir la lutte contre l’austérité. Ce sera également une catastrophe pour tous les migrants, les réfugiés et les minorités dans le pays. » (3)

Beaucoup d’entre nous, qui avons milité contre le Brexit, considéraient et continuent à penser qu’il s’agissait d’une décision tactique : quelle est la meilleure façon de soutenir les luttes des travailleurs en Grande-Bretagne et à l’échelle internationale, ce qui inclut évidemment les migrants. Nous étions et nous demeurons préoccupés par l’impact d’un vote en faveur de la sortie sur les milliers de citoyens d’autres pays européens qui vivent en Grande-Bretagne et qui sont sans aucun doute inquiets pour leur sort aujourd’hui (la plupart des citoyens de l’UE vivant en Grande-Bretagne n’avaient pas le droit de vote, à l’exception des citoyens des pays faisant partie du Commnwealth : Chypre, Malte et Irlande). Et le fait que déjà des affiches demandant aux ouvriers polonais de rentrer chez eux soient apparus dans le Cambridgeshire, prouve tragiquement que nous avions raison.

Le racisme qui a s’est renforcé durant ces mois de campagne aura un effet à long terme sur tous les migrants, quelle que soit leur origine. Certains membres du courant dominant de la campagne pour la sortie de l’UE ont de manière cynique – mais juste – tenté de courtiser les personnes originaires d’anciennes colonies britanniques en Asie, rappelant que l’Europe forteresse les discrimine. Cela impliquait que si la Grande-Bretagne sortait de l’UE, nous pourrions faire venir plus de migrants venant d’ailleurs que l’Europe… Mais ce qui est planifié par les mêmes, ce sont des clôtures frontalières plus élevées, tant concrètes que virtuelles, ainsi que plus de boucs émissaires parmi ceux dont les familles vivent en Grande-Bretagne depuis des générations.

Sans surprise, les attaques racistes se sont intensifiées après le vote en faveur du Brexit. Il y a eu des attaques contre des boutiques polonaises, espagnoles et turques ainsi que contre des centres communautaires. Une jeune Polonaise de 16 ans a été trouvée morte dans son école après qu’elle se soit plaint des brimades racistes (4). Et des rapports font aussi état d’insultes racistes contre des migrants noirs venant d’ailleurs que l’UE ou nés ici.

Comme le dit la déclaration de Left Unity (Gauche unie) : « Nous appelons tous ceux qui rejettent ce tournant désastreux de la politique britannique à s’unir pour s’opposer au racisme, pour défendre les droits des migrants et pour lutter afin de préserver et d’élargir les droits des travailleurs et tous les droits actuellement menacés. Nous rejetons la méthode “diviser pour régner” de la classe dirigeante, opposant un travailleur à l’autre – d’où qu’il vienne – et une communauté contre l’autre. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont le résultat des politiques – néolibérales, anti-ouvrières et de déréglementation – imposées par les gouvernements britanniques successifs. Et non pas des immigrants et des réfugiés – nos collègues de travail. Nous avons été fiers de partager cette position avec la direction du Parti travailliste, celle du Congrès des syndicats (TUC) ainsi que l’écrasante majorité des syndicats et nous allons travailler ensemble pour mettre ces principes en avant. » (5)

Une manifestation contre l’austérité et le racisme a été convoquée d’urgence pour le 16 juillet 2016. Il sera essentiel que toute la gauche se mobilise pour la rendre aussi importante que possible.

Il sera en outre crucial pour la gauche en Grande-Bretagne, qui reste trop souvent en observateur des développements politiques dans le reste du continent, d’être capable de redoubler ses efforts pour renforcer les liens de solidarité en Europe. Left Unity prépare pour cet automne une tournée des représentants des luttes de toute l’Europe.

En Grande-Bretagne et à travers l’Europe, il sera essentiel de renforcer les liens entre la gauche et les organisations des migrants – y compris des populations établies depuis longtemps et toujours victimes d’attaques racistes. Et il faut également promouvoir et nourrir le débat au sein de la gauche radicale européenne sur les perspectives de la construction d’une Europe nouvelle – anticapitaliste, antiraciste, écosocialiste et féministe (6). ■

* Terry Conway fait partie de la rédaction de International Viewpoint, la revue électronique d’analyses et informations internationales de la IVe Internationale en langue anglaise (http://www.internationalviewpoint.org) et est membre de la direction de Socialist Resistance (Résistance socialiste), section britannique de la IVe Internationale.

Notes

1. Phil Hearse analyse les bases de classe du vote dans son article « Quelques faits et quelques fictions sur le Brexit », traduit de l’anglais par la revue électronique À l’Encontre : http://alencontre.org

2. Voir (en anglais) la déclaration de Socialist Resistance du 24 juin 2016 : http://socialistresistance.org/8534/brexit-vote-is-a-disaster-but-the-struggle-goes-on

3. Ibid.

4. http://www.telegraph.co.uk/news/2016/05/18/polish-girl-16-found-dead-at-school-after-complaints-of-racist-b/

5. http://leftunity.org/eu-referendum-a-disastrous-outcome/

6. Voir la déclaration de la IVe Internationale dans ce numéro.