Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 647 janvier 2018

FEMMES

L’organisation féministe et la grève des femmes

Cf. aussi : [Féminisme]

Entretien de George Souvlis et Ankica Čakardić avec Cinzia Arruzza *

George Souvlis et Ankica Čakardić : Quelles ont été les expériences formatrices pour vous politiquement et personnellement ?

Cinzia Arruzza : C’est une question à laquelle il m’est difficile de répondre, car je suis devenue militante à l’âge de treize ans, et depuis lors toute ma vie a été façonnée par ce fait. Si je devais identifier les expériences qui ont le plus façonné mes engagements politiques et ma façon de penser, je pourrais faire état de la séquence suivante. Tout d’abord, venant d’une famille pauvre de la classe ouvrière de Sicile, j’ai été exposée aux injustices et aux inégalités de classe, au sexisme et au racisme culturel interne de l’Italie envers les gens du Sud (surtout dans les années 1990, avec la poussée de la Ligue du Nord sur la base d’un agenda anti-Sud). Quand j’étais adolescente, les tournants de ma politisation ont été mes conversations avec un professeur marxiste d’histoire et de philosophie au lycée, voisin et ami, lisant le Manifeste communiste et l’État et la Révolution de Lénine, et ma participation en tant que lycéenne et dans ma ville à la lutte des travailleurs de l’usine Pirelli, qui fermait et licenciait des centaines de travailleurs qui n’avaient aucun espoir de trouver un autre emploi, compte tenu du niveau de chômage en Sicile. Et puis, les années passées à organiser le mouvement des étudiants à Rome et, par la suite, le « global justice movement » (1). Sur le plan intellectuel, ma rencontre avec Daniel Bensaïd, des années passées à lire Platon et le Capital de Marx, la lecture de textes féministes marxistes et, plus tard, la découverte du marxisme noir quand je me suis installée aux États-Unis. Aussi, je dirais que déménager à New York a été pour moi un tournant à plusieurs niveaux, dont l’exposition à la marque américaine du racisme, qui m’a fait réaliser à quel point mes interprétations précédentes du capitalisme étaient fausses ou incomplètes. Mais je dirais que je suis toujours dans un processus d’apprentissage qui se perpétue...

George Souvlis et Ankica Čakardić : L’histoire des révolutions ouvrières est toujours inspirante et motivante, et certaines des grandes luttes du monde moderne (révolutions française et russe) ont commencé lorsque les femmes sont descendues dans les rues pour protester et réclamer du pain. Qu’y a-t-il aujourd’hui sur la scène internationale en ce qui concerne les luttes progressistes et féministes à travers le monde ? L’une des actions les plus importantes des luttes de la gauche contemporaines a été bâtie autour de l’appel (de Linda Martín Alcoff, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser, Barbara Ransby, Keeanga-Yamahtta Taylor, Rasmea Yousef Odeh, Angela Davis et vous-même) à la grève mondiale des femmes le 8 mars. Y a-t-il une chance que nous ayons un nouveau mouvement féministe ?

Cinzia Arruzza : Je pense que nous avons déjà un mouvement féministe international. Mais permettez-moi de préciser un fait important : nous n’avons pas appelé à une grève mondiale des femmes, bien que notre déclaration ait été interprétée de la sorte par un certain nombre de médias. Nous avons appelé à soutenir la grève internationale des femmes que des militant.es du monde entier avaient déjà organisée et réclamée. Nous avons également appelé à l’organisation de la grève aux États-Unis mais nous nous y sommes mises tardivement, et nous avons dû nous dépêcher pour organiser la grève des femmes en trois semaines. J’insiste sur ce point car il est très important de reconnaître que la grève des femmes n’était pas une journée d’action à l’appel volontariste d’un groupe d’intellectuelles activistes. C’est une mobilisation mondiale qui trouve son origine dans la grève des femmes polonaises contre l’interdiction de l’avortement, et sa victoire, dans la vague de grèves et de manifestations féminines en Argentine, dans le réveil du mouvement féministe dans plusieurs pays d’Amérique latine et dans la mobilisation des femmes en Italie. L’appel à la grève internationale des femmes s’est développé de manière organique à partir de ces luttes déjà existantes : le temps pour un nouveau mouvement féministe est venu. Nous sommes en plein dedans et nous devrions prendre ce mouvement très au sérieux.

George Souvlis et Ankica Čakardić : Vous étiez l’une des forces motrices de la grève internationale des femmes aux États-Unis. Pouvez-vous décrire votre expérience en tant qu’organisatrice de la grève ? L’un de ses slogans visait à représenter les 99 % des femmes, pouvez-vous nous dire ce que cela signifie ? Y a-t-il une possibilité de poursuivre ce genre de lutte et quelles sont les étapes que le mouvement devrait accomplir pour lui assurer une continuité ?

Cinzia Arruzza : L’idée d’organiser la grève aux États-Unis est née d’un ensemble de considérations. La première, c’est que la Marche des femmes sur Washington avait révélé la présence d’énormes potentialités pour la mobilisation féministe (2). La deuxième est qu’il existait déjà aux États-Unis un certain nombre de collectifs, de réseaux et d’organisations nationales qui développaient un féminisme alternatif au féminisme libéral : féminisme de classe, antiraciste et incluant des personnes trans, queer et non binaires (3). Une fois de plus, l’appel à la grève n’était pas seulement une démarche volontariste aux États-Unis, car il venait de la conscience qu’un autre féminisme était déjà bien présent : la grève avait pour buts de créer un réseau national non sectaire d’organisations et d’individus, de rendre visible cet autre féminisme, de briser l’hégémonie du féminisme d’entrepreneures incarné par Hillary Clinton et ses partisans féministes, et enfin de dynamiser les femmes travailleuses, immigrées et noires. C’est ce que nous entendions par le slogan « un féminisme pour les 99 % » : un féminisme de classe capable d’articuler des revendications et des positions politiques qui témoignent de la complexité de l’expérience vécue par les femmes cis et trans laissées pour compte par le féminisme d’entrepreneures, le féminisme lean-in (4). De ce point de vue, même l’adoption du terme « grève » pour définir notre journée d’action visait à souligner le travail que les femmes accomplissent non seulement sur le lieu de travail, mais aussi en dehors de celui-ci. Pour aller de l’avant et parvenir à maintenir une continuité, un mouvement féministe pour les 99 % doit s’enraciner dans un processus général de réactivation de la lutte des classes. Nous avons reçu quelques critiques concernant l’utilisation du terme « grève », car nous ne sommes pas un syndicat et nous n’avions pas suffisamment de contacts avec les organisations syndicales.

Je voudrais ici faire une petite digression sur la situation du travail aux États-Unis pour mieux expliquer la logique de notre mobilisation et aussi parce que cela répond partiellement à votre question sur ce qu’il faut faire ensuite. Avec une remarque préliminaire : il est important de ne pas confondre la lutte des classes avec la lutte des travailleurs sur le lieu de travail. La lutte des classes prend de nombreuses formes et on voit des manifestations importantes de la classe, en tant qu’acteur politique et agent de conflit, dans la sphère de la reproduction, où ces luttes ont le potentiel d’affecter la rentabilité capitaliste. Pensons, par exemple, aux luttes autour des soins de santé... Mais jetons un coup d’œil à la situation de l’organisation des travailleurs aux États-Unis. De 1983 à 2016, le taux de syndicalisation est passé de 20,1 % à 10,7 %. La situation est encore plus déprimante si l’on considère la syndicalisation dans le secteur privé, qui est passée de 16,8 % à 6,4 % au cours de la même période. Si nous examinons les données sur les grèves officielles, de 1947 à 2016, le nombre de jours de grève impliquant plus de 1 000 travailleurs est passé de 25 720 000 à 1 543 000. En 2016 on a connu une légère augmentation des jours de grève en raison notamment de la grève des enseignants et de la grève des travailleurs de Verizon.

Cette situation déprimante est le résultat à la fois de la législation antisyndicale et des orientations politiques ainsi que de la pratique du syndicalisme d’entreprise. Mais cela dit-il tout sur la dynamique de la lutte des classes aux États-Unis ? Bien sûr que non. Au cours des dernières années, nous avons assisté à un certain nombre de mobilisations ouvrières organisées par des organisations et des réseaux non traditionnels, par exemple la campagne Fight for Fifteen (5) ou les mobilisations organisées par le ROC (6), des mouvements tels que Black Lives Matter (7), et, au cours des derniers mois, les grèves et les mobilisations des immigré.es contre le « Wall » (8) et le « Muslim Ban » (9). Maintenant, au lieu de voir toutes ces formes de mobilisations comme les unes se superposant aux autres ou comme substitutives de l’organisation syndicale sur le lieu de travail, nous devrions les considérer comme des formes diverses dans lesquelles se déroule actuellement la lutte de classes, des formes qui pourraient se renforcer mutuellement et créer les conditions pour organiser des grèves sur le lieu de travail.

La grève des femmes faisait partie de ce processus : elle a contribué à re-légitimer politiquement le terme « grève » aux États-Unis, elle a provoqué des arrêts de travail non conventionnels dans trois districts scolaires et elle a donné de la visibilité aux organisations ouvrières où la majorité des travailleurs sont des femmes, comme le ROC ou le NYSNA (10), ou à des cas d’organisation syndicale locale et de luttes sur le lieu de travail menées par des femmes et des personnes queer.

George Souvlis et Ankica Čakardić : Êtes-vous inquiète au sujet du « discours de gauche » d’aujourd’hui et de l’articulation avec les protestations actuelles contre Trump ? Qu’est-ce qui est à votre avis important maintenant en termes de tactique, en vue de renforcer et de radicaliser la lutte, compte tenu des dangers de l’anti-trumpisme ? Dans votre récent article dans Jacobin (11), vous avez parlé de certains « dangers » de l’anti-trumpisme et des leçons que nous devons prendre en compte par rapport à l’anti-berlusconisme, quels pourraient être les problèmes ?

Cinzia Arruzza : Eh bien, le risque est de ne pas voir la continuité entre les politiques de Trump et les politiques menées par le Parti démocrate sous la présidence d’Obama. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de différences, évidemment, mais je pense que nous devons voir la version du néolibéralisme de Trump comme le résultat de décennies de politiques néolibérales, anti-immigrés et anti-Noirs qui ont été menées à la fois sous les gouvernements Républicains et Démocrates. L’élection de Trump est, à mon avis, une mise en cause de huit ans de présidence d’Obama. Car comment est-il possible qu’après huit années d’une présidence qui a commencé avec le slogan « Yes, we can », on s’est retrouvé avec quelqu’un d’autoritaire, misogyne et raciste comme nouveau président ? De ce point de vue, alors que les premiers mois de la présidence de Trump ont connu une montée prometteuse de luttes et de résistances, ce serait une erreur stratégique de se mobiliser uniquement contre Trump, sans s’attaquer à la faillite politique de la politique du Parti Démocrate. Pour vaincre Trump, nous devons articuler une alternative radicale non seulement à Trump mais aussi à l’espèce de néolibéralisme progressiste incarné par Hillary Clinton.

George Souvlis et Ankica Čakardić : Pensez-vous qu’une victoire d’Hillary Clinton aurait ajouté quelque chose pour le mouvement des femmes ? Est-ce qu’elle aurait représenté une vraie solution contre la candidature de Donald Trump ? Les femmes qui ont voté pour elle sont-elles en partie responsables de l’élection de Trump ?

Cinzia Arruzza : Pendant les primaires, la campagne de Sanders était la cible d’attaques incessantes de la part des féministes libérales qui soutenaient Clinton, proclamant qu’il était antiféministe de voter pour Sanders et que les femmes devraient s’unir sous la bannière de la « révolution des femmes » incarnée par Clinton. Ce genre de féminisme a complètement échoué. Lors de l’élection présidentielle, la majorité des femmes blanches, en particulier celles qui n’ont pas fait d’études universitaires, ont préféré voter pour un candidat ouvertement misogyne plutôt que de voter pour la prétendue championne des droits des femmes, Clinton. Bien sûr, le racisme pur et simple explique en partie ce vote. Mais il y a d’autres facteurs à prendre en compte, et la question qu’il faut se poser c’est quelles sont les femmes qui ont réellement bénéficié du genre de féminisme libéral incarné par Clinton ? Dans les années soixante-dix, une femme ayant fait des études universitaires gagnait en moyenne toujours moins qu’un homme sans formation universitaire. Au cours de la décennie 2000-2010, la situation a complètement changé : alors que le revenu moyen des femmes et des hommes de la classe ouvrière restait inchangé, celui des femmes de l’élite augmentait plus vite que celui des hommes de l’élite, et en 2010, une femme à revenu élevé gagnait en moyenne une fois et demie plus qu’un homme de la classe moyenne. Dans un article récent publié dans The Nation, Katha Pollitt (12) a développé ce que représente le féminisme libéral, tout en considérant comme allant de soi que le féminisme libéral représente l’ensemble du féminisme ou ce que le féminisme est et devrait être en général. Les droits en matière de procréation et – je suppose – la lutte contre la discrimination sexiste sont les seules revendications clairement identifiables comme « féministes », contrairement à la lutte contre le racisme, la guerre, la pauvreté, la crise environnementale etc. En considérant la réalité vécue par la classe ouvrière, les femmes immigrées et les femmes de couleur, je ne vois vraiment pas ce que ce type de féminisme pourrait réellement leur offrir. L’égalité des salaires, par exemple, semble être une bonne cause, mais si elle est dissociée des revendications concernant le salaire minimum, cela ne signifie rien pour les femmes de la classe ouvrière, car l’égalité salariale peut aussi être réalisée en féminisant le travail des hommes et en réduisant les salaires des hommes au plus bas. En fin de compte, ce type de féminisme s’avère être un projet d’autopromotion pour femmes de l’élite. Nous pouvons bien sûr nous allier et nous battre ensemble sur des questions unificatrices telles que les droits en matière de procréation, mais à part cela, je crains que nous aspirions à des choses très différentes. Comme vous pouvez le deviner d’après mon propos, je ne crois vraiment pas que la victoire de Clinton aurait été une réponse aux problèmes des femmes.

George Souvlis et Ankica Čakardić : Votre livre Mariages et divorces entre marxisme et féminisme fonctionne comme une sorte de revue historique des luttes féministes mettant l’accent sur les histoires révolutionnaires ou progressistes du mouvement et de la théorie féministes. L’un de vos principaux objectifs théoriques était de tenter de lier le mouvement féministe à la lutte des classes, et également de le rapprocher des questions organisationnelles et politiques. Si nous lisons le féminisme marxiste contemporain comme une histoire à trois volets – à commencer par les théories de systèmes dualistes (13) dans le débat sur le travail domestique, le matérialisme dans la lignée de Christine Delphy (14) et la théorie unitaire –, pouvez-vous soutenir que la théorie de la reproduction sociale (en tant qu’approche unitaire) est la meilleure clé pour comprendre les questions de genre/sexualité sous le capitalisme ?

Cinzia Arruzza : Eh bien, c’est effectivement le type de théorie que j’essaie de développer, et bien sûr ma réponse est oui ! Cette question nécessiterait une très longue explication, mais juste pour résumer brièvement : les théories des systèmes dualistes sont, à mon avis, motivées par l’aspiration légitime à mettre en avant l’oppression de genre et de race et à éviter le type de réductionnisme économique qui est parfois encore soutenu par certains activistes marxistes ou socialistes. Cependant, le problème avec cette approche est qu’elle soulève plus de difficultés théoriques qu’elle ne peut en résoudre. La théorie de la reproduction sociale tente de faire quelque chose de différent, à savoir re-conceptualiser ce que nous entendons par capitalisme, remettre en question la notion que le capitalisme est un système économique et insister plutôt sur une vision du capitalisme comme un ensemble de relations sociales dont le noyau est l’accumulation capitaliste, mais dans lequel la production et la reproduction sont intimement liées. Si nous regardons le capitalisme de cette manière, nous pouvons voir comment le racisme et le sexisme ne sont pas deux systèmes interagissant avec un troisième système économique – le capitalisme –, mais plutôt des ensembles de relations de domination et d’oppression qui font partie intégrante des conditions de reproduction du capital et qui sont constamment produites et reproduites par la dynamique de l’accumulation capitaliste. Cela rend aussi non seulement obsolète, mais aussi totalement trompeuse, la question de savoir si la lutte des classes devrait avoir la priorité sur les luttes « basées sur l’identité ». D’une part, si nous considérons la classe comme un agent politique, alors le genre, la race et la sexualité sont des composantes intrinsèques de la manière dont les gens se perçoivent eux-mêmes et vivent leur relation au monde et à leurs conditions d’existence, et font donc nécessairement partie de la façon dont ils vont se politiser et lutter. Les gens ne vivent pas l’inégalité de race, de classe ou de genre comme des phénomènes séparés, l’expérience vécue des gens n’est pas compartimentée de cette façon : la manière dont une personne est racialisée va profondément façonner la manière dont elle est exploitée et vivra son exploitation et vice-versa. L’organisation politique ne peut pas faire abstraction de l’expérience des gens, elle doit en fait partir de l’expérience concrète des gens, sinon elle aboutit à un rationalisme : une projection de plans livresques sur ce que la lutte des classes signifie ou devrait signifier, en dehors et au-delà de la réalité vécue des gens. D’autre part, si le féminisme et l’antiracisme veulent être des projets de libération pour toutes les personnes féminisées et racialisées, alors la question du capitalisme est inévitable. À ce stade, la vraie question devient : de quel genre de féminisme ou d’antiracisme avons-nous besoin ?

Le problème que nous avons connu au cours des dernières décennies, par exemple, n’est pas que les luttes basées sur l’identité ont remplacé la lutte des classes, mais plutôt que la position libérale est devenue hégémonique au sein des luttes et des débats féministes. Comment briser cette hégémonie est ce dont nous devrions discuter aujourd’hui, car le débat posé en termes opposant la lutte d’identité et la lutte de classe cerne mal le problème, crée des divisions inutiles, et devrait être abandonné une fois pour toutes.

George Souvlis et Ankica Čakardić : Dans un de ses articles du milieu des années 1990, Bianca Beccalli (15) mentionnait que le mouvement féministe radical créé en Italie au milieu des années 1970 avait presque disparu. Êtes-vous d’accord avec ce constat ? Si oui, pourquoi cela s’est-il produit ? Et même pire, est-il possible de dire que le féminisme radical est devenu la « servante » du capitalisme ?

Cinzia Arruzza : Je suis certainement d’accord avec elle. Mais il s’agit d’un processus qui n’est pas spécifique à l’Italie et qui se réfère au déclin de la lutte des classes partout dans le monde. Ce qui s’est passé en Italie, en particulier, c’est que le féminisme différentialiste (16) était devenu la forme hégémonique du féminisme, y compris dans les organisations de gauche, par exemple Rifondazione Comunista. La richesse des contributions marxistes au féminisme, provenant par exemple de la tradition de l’Operaismo (17), a été largement négligée. Je ne crois pas que le féminisme radical était devenu la servante du capitalisme, mais je pense que le féminisme différentialiste l’était. Juste pour vous donner un exemple, dans un livre publié en 2008, la principale promotrice du féminisme différentialiste, Libreria delle donne, défendait l’extension du temps partiel comme une forme de travail qui permettrait aux femmes de dire un double oui : à la maternité et au travail. Eh bien, de 1993 à 2013, le nombre de contrats à temps partiel sur le total des contrats de travail des femmes est passé de 21 % à 32,2 %, les femmes représentant 80,7 % des salariés à temps partiel. 22,4 % des travailleuses de moins de 65 ans quittent le marché du travail formel pour des raisons familiales, et ce chiffre augmente jusqu’à 30 % pour les femmes ayant des enfants. En conséquence de quoi, L’Institut national des statistiques (ISTAT) prédit qu’une grande partie des femmes passeront les dernières décennies de leur vie dans la pauvreté. De quelle façon est-ce féministe ?

George Souvlis et Ankica Čakardić : Vous affirmez à juste titre que l’une des contributions les plus importantes à la théorie queer, repensant la sexualité, le sexe et le genre, a été faite par Judith Butler (18) dans Gender Trouble et Bodies that Matter. Dans votre travail, vous mentionnez certains des problèmes relatifs à l’importance donnée par Butler (ou par le féminisme radical et les théories de la différence) au caractère idéologique de l’oppression du genre et ses implications psychologiques, ceci souvent au prix d’une réduction de la complexité de la réalité à une question de langage, ou même menant à une dé-historicisation des rapports d’oppression entre les sexes. Pouvez-vous expliquer brièvement votre critique ?

Cinzia Arruzza : Je ne critique pas Butler pour avoir abordé le genre d’un point de vue idéologique ou psychologique, parce qu’elle ne le fait certainement pas, puisqu’elle prend en compte la variété des institutions et des rapports de pouvoir qui contribuent à constituer le genre, et cela va bien au-delà des pratiques discursives. Dans cet article, je critique plutôt deux aspects de son interprétation de la performativité (performativity). La première est qu’elle présente la performativité comme la manière dont le genre est réifié en général, et ne tient pas compte de la possibilité que sa description se réfère plutôt à une forme spécifique de réification (19) du genre, celle qui a lieu dans le capitalisme tardif et qui est directement liée à la consommation de masse – un argument avancé pour la réification des identités sexuelles par Rosemary Hennessy (20) et Kevin Floyd (21), par exemple. Le capitalisme n’est même pas mentionné dans ses premiers travaux sur le genre. La seconde est qu’elle adopte l’interprétation de Derrida (22) des actes de langage d’Austin (23) comme méthode d’interprétation des relations sociales et de l’histoire en général, par exemple en appliquant la notion de « l’itération » (24) à l’interprétation des actes subversifs, aux luttes. Ce que j’essaie d’expliquer dans mon article, c’est que cette application des notions linguistiques à la réalité extralinguistique a de sérieuses limites et ne permet pas de comprendre la dynamique historique des luttes. Par exemple, je ne vois pas comment un événement historique peut se dérouler dans ce cadre conceptuel.

George Souvlis et Ankica Čakardić : En tant que professeure de philosophie, pouvez-vous donner votre avis sur deux points : qu’est-ce que cela fait d’être une femme philosophe aujourd’hui dans une discipline traditionnellement très « masculine », étant donné que la philosophie a été historiquement plutôt misogyne ? Et que pensez-vous de la méthodologie largement répandue en philosophie qui évite l’histoire sociale, suggérant que nous comprendrons mieux le philosophe si nous examinons « seulement » son texte – par exemple l’approche « ésotérique » (25) straussienne (26) très populaire de la philosophie politique ancienne ou moderne ?

Cinzia Arruzza : Je suis une historienne de la philosophie, plus précisément de la philosophie antique, et j’ai étudié en Italie où la discipline n’est pas particulièrement masculine, certainement moins qu’aux États-Unis ou en Allemagne. Dans mon domaine, il y a un certain nombre de femmes philosophes très importantes et, de ce point de vue, j’ai eu beaucoup de chance, car j’ai été moins exposée à cette sorte d’isolement que, par exemple, mes étudiants queer et femmes ressentent souvent. Cela dit, la philosophie a clairement un problème. D’une part, l’exclusion de la philosophie non occidentale, par exemple les différentes écoles de la philosophie chinoise, ainsi qu’un certain nombre de philosophes femmes. D’autre part, la prédominance de la théorie idéale dans l’éthique et la pensée politique, en particulier dans la tradition analytique (27). Charles Mills (28) a formulé une remarquable critique de la théorie idéale en tant qu’idéologie, et je n’ai pas grand-chose à ajouter à ses critiques. Permettez-moi de dire simplement que si nous considérons que la théorie politique et l’éthique doivent nous aider à aborder, identifier et clarifier les problèmes sociaux, politiques et éthiques réels, la théorie idéale est fondamentalement inutile.

12 avril 2017

* Cinzia Arruza enseigne la philosophie antique à la New School for Social Research de New York. Elle a écrit Le relazioni pericolose – Matrimoni e divorzi tra marxismo e femminismo (Les relations dangereuses – Mariages et divorces entre marxisme et féminisme, Edizioni Alegre, Rome 2010, traduit en espagnol, portugais, anglais et slovène), les Mésaventures de la théodicée – Plotin, Origène, Grégoire de Nysse (Brepols Publishers, Turnhout 2011), Storia delle storie del femminismo (avec Lidia Cirillo, Edizioni Alegre, Rome 2017). Militante anticapitaliste, elle collabore au réseau et au site italien Communia. Ankica Čakardić, militante de l’Organisation pour l’initiative ouvrière et la démocratisation de Croatie, du Front des femmes pour les droits des travailleurs et sociaux et du groupe féministe-marxiste FemFront, enseigne la philosophie à l’Université et coordonne le Centre d’études féminines de Zagreb. George Souvlis, doctorant en histoire à l’Institut universitaire européen de Florence, écrit pour divers magazines progressistes, dont Salvage, Jacobin, ROAR, Enthemata Avgis et Lefteast. Cet entretien, dont nous n’avons pas repris la partie finale consacrée à un autre sujet (la politique italienne), a été publié d’abord par la revue en ligne Salvage : http://salvage.zone/online-exclusive/feminist-organising-and-the-womens-strike-an-interview-with-cinzia-arruzza/ (Traduit de l’anglais et annoté par Irma Cottyn).

Notes

1. Le Global justice movement est le nom donné au mouvement social international critiquant la mondialisation économique dominée par les intérêts des grandes entreprises, s’y opposant et promouvant une répartition égale des ressources. Communément appelé mouvement altermondialiste, il s’agit de réseaux évoluant avec différentes formes d’expression dans le temps et au niveau local. Après la manifestation très médiatisée à Seattle en 1999, lors de la réunion de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), il y a eu une série de mobilisations de grande ampleur contre des sommets politiques (G8, G20) et contre des réunions d’institutions financières internationales (Fonds monétaire international, OMC) considérés comme symboles de cette mondialisation. La création de contre-événements avec l’idée sous-jacente "Un autre monde est possible" a mené à l’organisation de plusieurs Forums sociaux mondiaux (FMS) à partir de 2001.

2. La Marche des femmes sur Washington était la première des manifestations mondiales prévues le 21 janvier 2017 sous le nom de « marche des femmes », pour défendre un large éventail de droits, pas seulement des femmes, mais aussi liés à la politique concernant la santé, l’immigration, l’environnement, les droits reproductifs, les droits LGBTQ, l’égalité raciale et la liberté de religion et les droits des travailleurs. Au niveau mondial plus de cinq millions y ont participé, avec 168 marches dans 81 pays en dehors des États-Unis, dont 29 au Canada et 20 au Mexique. Au moins 408 marches étaient planifiées aux États-Unis, avec un énorme succès, en grande partie à cause des déclarations et des positions prises par Donald Trump, qui venait d’être investi comme président, et qui étaient perçues par beaucoup comme offensantes et anti-femmes. Rien que dans Washington D.C., presque un demi-million de personnes ont participé à la marche des femmes, ce qui constitue la plus grande manifestation politique depuis les manifestations contre la guerre du Vietnam dans les années 1960 et 1970.

3. Queer, signifiant à l’origine « étrange » ou « particulier », est un terme générique pour les minorités sexuelles et de genre qui ne sont pas hétérosexuelles et/ou non cisgenres. Les personnes qui rejettent les identités de genre traditionnelles et recherchent une alternative plus large et délibérément ambiguë à l’étiquette LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) peuvent se décrire comme étant « queer ». Le terme « cisgenre » (souvent abrégé simplement en « cis ») désigne les personnes dont l’identité de genre correspond au sexe qui leur a été attribué à la naissance – ou celles qui ont une identité de genre ou un rôle de genre que la société considère correspondant à leur sexe. Le terme « cisgenre » est donc le contraire de « transgenre ».

4. Allusion au titre de l’ouvrage de Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook, Lean In: Women, Work, and the Will to Lead. Il a été traduit en français avec le titre de En avant toutes : les femmes, le travail et le pouvoir avec une préface de l’ancienne ministre des Finances française et actuelle directrice du FMI, Christine Lagarde. Son site propose des cours gratuits sur la négociation en entreprise, le langage corporel ou encore l’animation d’équipe… un combat féministe… pour certaines femmes.

5. Le mouvement « Fight for $15 » (Lutter pour un salaire minimum de 15 $ l’heure) a débuté comme un conflit de travail dans le vaste secteur de la restauration rapide à New York, le 29 novembre 2012, se propageant à d’autres grandes villes des États-Unis en 2013. En septembre 2014, il était devenu un mouvement plus large impliquant d’autres travailleurs mal payés dans les services de garde d’enfants, les soins de santé à domicile, les aéroports, les stations-service, les supermarchés, les magasins à bas prix et de proximité etc., exigeant une augmentation des salaires, de meilleures conditions de travail et le droit de former un syndicat sans représailles. Il a combiné des grèves et actions syndicales avec des manifestations de rue, des sit-in, des actes de désobéissance civique, des rassemblements et mobilisations avec une forte implication communautaire et des liens avec d’autres mouvements sociaux et de défense des droits civiques (contre les brutalités policières, etc.).

6. Le ROC (Restaurant Opportunities Center) a été fondé à New York par des travailleurs de restaurant qui avaient survécu aux attentats du World Trade Center du 11 septembre 2001 (comme Fekkak Mamdouh, serveur dans le restaurant Windows on the World situé aux étages supérieurs) et l’avocat spécialisé dans les questions d’immigration, Saru Jayaraman. L’objectif était de fournir un soutien aux travailleurs déplacés, y compris des immigrants sans papiers, et plus tard d’organiser tous les travailleurs de la restauration non syndiqués à New York. À partir de janvier 2008 le ROC est devenu une organisation à but non lucratif avec des filiales dans quelque 32 villes à travers les États-Unis, dans le but d’améliorer les salaires et les conditions de travail dans le secteur de la restauration à l’échelle du pays entier, y compris l’offre d’une formation gratuite dans tous les domaines du travail de restauration, y compris pour des travailleurs à la recherche d’un emploi.

7. Black Lives Matter (BLM) a commencé à l’été 2013 comme une campagne en ligne avec l’utilisation du hashtag #BlackLivesMatter après l’acquittement de George Zimmerman pour la mort par balle de l’adolescent afro-américain Trayvon Martin en février précédent. Il s’est rapidement développé en tant que réseau décentralisé, sans hiérarchie formelle, par des manifestations de rue contre la mort de nombreux autres Afro-Américains consécutive à des actions policières ou pendant des gardes à vue, et par la médiatisation du message de Black Lives Matter. BLM a été associé à des campagnes plus larges contre la violence et le racisme systémiques à l’égard des Noirs, et sur les questions de profilage racial, de brutalité policière et d’inégalité raciale dans le système judiciaire pénal des États-Unis.

8. La frontière continentale séparant le Mexique et les États-Unis, longue de 3 201 kilomètres, s’étend de l’océan Pacifique à l’ouest au golfe du Mexique à l’est. En tant que candidat républicain à la présidence, Donald Trump avait proclamé à maintes reprises qu’il voulait construire un mur le long de la frontière, afin d’endiguer l’immigration (clandestine), en insistant sur le fait que le Mexique serait obligé de payer l’édification de ce mur. Dans la foulée de son investiture le 20 janvier 2017, le Président Trump a signé le 25 janvier l’Executive Order 13767 pour autoriser la construction du mur.

9. En tant que président des États-Unis, Donald Trump a émis en 2017 diverses interdictions d’accès aux États Unis pour des catégories de voyageurs, communément appelées « Trump Travel Ban » ou « Trump Muslim Ban », y compris deux ordres exécutifs imposant ces restrictions aux citoyens en provenance de sept pays (Executive Order 13769), puis de six pays (Executive Order 13780) à prédominance musulmane. Une troisième action, concrétisée par la Presidential Proclamation 9645, a restreint l’accès aux États-Unis des citoyens de huit pays, dont six sont à prédominance musulmane.

10. La NYSNA (New York State Nurses Association, l’Association des infirmières de l’État de New York) est, avec ses 40 000 membres, le plus grand syndicat et la plus importante association professionnelle pour les infirmières autorisées dans cet État. Cf. https://www.nysna.org/

11. Cinzia Arruzza, « The Dangers of Anti-Trumpism. Silvio Berlusconi’s tenure as Italian prime minister shows how not to resist an authoritarian demagogue » : https://www.jacobinmag.com/2016/11/trump-trumpism-opposition-democrats-protests-berlusconi/

12. Katha Pollitt est journaliste et écrivain, chroniqueuse du journal de gauche The Nation. On trouve ses articles sur le site du journal : https://www.thenation.com/authors/katha-pollitt/

13. Dans la théorie des systèmes dualistes, le terme « dual systems » fait référence – pour comprendre la société actuelle, et notamment la situation des femmes – à deux « systèmes » coexistants, le capitalisme et le patriarcat, une approche qui essaie d’intégrer marxisme et féminisme radical.

14. Christine Delphy est une sociologue française, active depuis le début en 1970 dans le Mouvement de libération des femmes (MLF), cofondatrice des revues d’études féministes Questions féministes (1977) et Nouvelles Questions féministes (1980), qui introduisent le concept de « genre », et le courant du « féminisme matérialiste », qui met en avant le travail domestique comme base d’un mode de production distinct du mode capitaliste.

15. Bianca Beccalli, sociologue, s’est dès sa jeunesse engagée dans les mouvements ouvriers, a fait des recherches sur les thèmes de la subjectivité ouvrière et la représentation syndicale, et ensuite sur le genre et l’égalité des chances.

16. Apparu dans les années 1980, le « féminisme différentialiste » ou « féminisme de la différence », prenant pour acquis un statut moral égal en tant que personnes, mettait l’accent sur les différences entre les hommes et les femmes, affirmant qu’aucun jugement de valeur ne peut leur être porté, et faisant valoir que l’identité ou la similitude ne sont pas nécessaires pour un traitement sur un pied d’égalité, ceci en opposition au « féminisme d’égalité ».

17. Le courant ouvriériste « Operaismo » s’était développé à partir de 1961 autour de la revue Quaderni Rossi (Cahiers rouges), et ensuite en 1963 avec la revue Classe Operaia (Classe ouvrière) et ses principaux théoriciens Mario Tronti et Toni Negri, autour de l’idée que la classe ouvrière est le moteur du développement capitaliste, et que les luttes de la classe ouvrière précèdent et préfigurent les restructurations successives du capital. La coïncidence de la radicalisation de la jeunesse et d’un mouvement massif de grèves dans les centres industriels du nord de l’Italie, culminant dans l’Automne chaud de 1969 et 1970, donne un essor à l’Operaismo, qui se diversifie en plusieurs courants (dont Potere Operaio et Lotta Continua). Ses activités se déplacent, à partir du milieu des années 1970, de l’organisation dans les usines et lieux de travail vers la vie quotidienne des travailleurs dans leurs communautés. Dans ce contexte se développe un ensemble de théories et de mouvements politiques et sociaux de gauche antiautoritaires, communément appelé « autonomes » (Autonomia).

18. Judith Butler est une philosophe surtout connue pour ses livres Trouble dans le genre – Pour un féminisme de la subversion (La Découverte, Paris 2005) et Ces corps qui comptent – de la matérialité et des limites discursives du « sexe » (Éditions Amsterdam, Paris 2009) où elle développe la théorie du caractère performatif du genre, critiquant les limites des notions conventionnelles de genre, en ce sens qu’elles adhèrent aux contraintes sociétales dominantes qui qualifient le genre de binaire. Elle fait la distinction entre les termes « gender performance » (jouant un rôle, d’une certaine façon faisant du théâtre) et « gender performativity » (produisant une série d’effets, notamment consolidant l’impression d’être un homme ou une femme, comme s'il s’agissait d’une réalité interne ou de quelque chose qui est vrai en nous). Dans ce sens, le genre est construit à travers un ensemble d’actes dits conformes aux normes sociétales dominantes, produit et reproduit en permanence.

19. Le terme de « réification », littéralement « en faire une chose » (le mot latin « res » signifiant « chose »), est une forme spécifique d’aliénation humaine, qui implique la « chosification » (en allemand : « verdinglichung ») des relations sociales ou de ceux qui y sont impliqués. Les sujets étant transformés en objets, dans le contexte d’une économie de marché généralisé, les relations sociales deviennent des relations entre marchandises échangées. En ce sens, les sujets sont rendus passifs ou déterminés, tandis que les objets sont devenus des facteurs actifs et déterminants. Le fétichisme des marchandises est donc une forme spécifique de réification.

20. Rosemary Hennessy, professeure d’anglais et longtemps directrice du Center for the Study of Women, Gender, and Sexuality à l’université Rice à Houston (Texas), a fait des recherches et publié sur la théorie féministe, la sexualité et l’affection, la frontière méxicaine des États-Unis, la littérature américaine des XXe et XXIe siècles. Ses œuvres les plus connues incluent Materialist Feminism and the Politics of Discourse - Thinking Gender (1992), Materialist Feminism: A Reader in Class, Difference, and Women’s Lives (1997), Profit and Pleasure: Sexual Identities in Late Capitalism (2000), NAFTA From Below: Maquiladora Workers, Campesinos, and Indigenous Communities Speak Back (2006), Fires on the Border: The Passionate Politics of Labor Organizing on the Mexican Frontera (2013).

21. Kevin Floyd est professeur d’anglais à la Kent State University, Ohio, et également affilié au ‘Women’s Studies Program and the LGBT Studies Minor’. Il enseigne la littérature et la culture américaines du XXe siècle, les études du genre et queer.

22. Jacques Derrida (1930-2004) était le principal théoricien du « déconstructionnisme », partant d’une critique de la linguistique et développant une forme d’analyse sémiotique, remettant en question la phénoménologie et la métaphysique traditionnelle, et introduisant ensuite cette approche dans les sciences sociales et humaines, particulièrement répandue aux États-Unis (où elle est connue communément comme la « French Theory »), et généralement associée au « poststructuralisme » et à la « philosophie postmoderne ».

23. John Langshaw Austin (1911-1960) était un philosophe britannique du langage, surtout connu pour son œuvre Quand dire c'est faire (Éditions du Seuil, Paris 1991), où il développe la théorie des actes de langage et la notion de « performativité », définie comme la capacité de la parole et de la communication d’agir ou de consommer une action, qui caractérise certaines expressions qui font littéralement ce qu’elles énoncent et qui modifient le monde.

24. Le terme « itération » (du latin iter, chemin) désigne l’action de répéter un processus.

25. Le terme « ésotérique », venant du grec ancien ἐσώτερoς (esôteros), qui signifie « intérieur » (dérivé de l’adverbe ἔσω, ‘dedans’), accentue, dans le sens de renfermé à l’intérieur et difficilement observable, le côté occulte, même mystérieux, mais suggère aussi un aspect réservé à des initiés.

26. Leo Strauss (1899-1973) était un philosophe d’origine juive-allemande, appliquant son interprétation des philosophes classiques (Platon, Aristote…) dans la théorie politique contemporaine, enseignée à l’université de Chicago. Son approche insiste sur une « lecture attentive » des « Grands Livres » de la pensée politique, et une compréhension d’un penseur « tel qu’il s’est compris lui-même », sans se préoccuper du contexte historique ou des influences historiques d’un auteur donné.

27. La « philosophie analytique » se caractérise par l’accent mis sur la clarté et la précision argumentatives, faisant souvent appel à la logique formelle, à l’analyse conceptuelle et, dans une moindre mesure, aux mathématiques et aux sciences naturelles. Issue de l’approche « logique-positiviste » de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle (surtout Bertrand Russell, Ludwig Wittgenstein, George Edward Moore, Gottlob Frege), qui cherchait à obtenir la clarification logique des pensées par l’analyse de la forme logique des propositions philosophiques (et des erreurs de raisonnement), la philosophie analytique s’est étendue à tous les domaines de la philosophie ainsi que dans d’autres disciplines des sciences sociales et politiques (par exemple John Rawls, Robert Nozick), où elle est devenue dominante surtout dans les pays anglophones.

28. Charles W. Mills est un philosophe, originaire de la Jamaïque, chercheur et enseignant dans les universités nord-américaines sur la théorie sociale et politique centrée sur la classe, le genre et la race, connu pour son livre The Racial Contract (1997) et son étude sur la théorie idéale en tant qu’idéologie (« Ideal Theory’ as Ideology », dans Hypatia, Volume 20, Number 3, Summer 2005).

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